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N° 487 - septembre 2021 - Les Etats-Unis et le monde. 2001-2021: le grand tournant [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021. 15 août 2021 : l’entrée triomphale des talibans dans Kaboul provoque une déroute historique des dernières forces occidentales présentes dans le pays. On peine à croire qu’il y a vingt ans les États-Unis, gendarmes du monde, vainqueurs de la guerre froide, dominaient la scène internationale de leur « hyperpuissance ». Que s’est-il passé ? 1. Les pièges de l’unilatéralisme : Frappés au cœur le 11 septembre 2001 par une attaque terroriste d’une violence inouïe, les États-Unis de George W. Bush ripostent en Afghanistan mais aussi, en 2003, en Irak. Mensonges, scandales, Rashid Khalidi, professeur à Columbia, rappelle comment le pays y a perdu son crédit moral. 2. L’enlisement : La chute rapide des dictateurs masque mal les victoires en trompe l’œil : l’Irak, déchiré par la guerre civile, sera le berceau de Daech, la guerre s’étend en Syrie, la défaite de l’État islamique en 2017 ne ramène pas la paix dans le pays. 3. Le désengagement : Le tournant est pris en 2009 par Barack Obama. Et les gesticulations de Donald Trump n’y changent rien. Avec la fin de la dépendance pétrolière et la montée de la puissance chinoise, les États-Unis se détournent d’un Proche-Orient où ils avaient pris pied pendant la Seconde Guerre mondiale, avec des conséquences incalculables, et pas seulement pour Israël, analyse Elie Barnavi. Avec Elie Barnavi, Bruno Cabanes, Pierre Grosser, Rashid Khalidi, Romain Malejacq, Ludovic Tournès. Événement « Comment l’Académie française s’est mêlée de l’orthographe » Par Bernard Cerquiglini Faut-il écrire « nénufar » ? Ce mot fait partie des « rectifications orthographiques » proposées en 1990, et passionnément débattues. Tout comme l’accent circonflexe ou l’écriture inclusive. Les querelles sur la graphie du français n’ont jamais cessé depuis le XVIe siècle. Les tentatives de réforme non plus. Avec, depuis 1635, un magistère inédit exercé par l’Académie française. Langues : Français (fre)
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| HIS | Revues | Bibliothèque HELMo Campus des Coteaux | Libre-Accès | P9563 | Disponible |
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[article]
Titre : Evènement : Comment l'académie française s'est mêlée de l'orthographe Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Bernard Cerquiglini, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 13-18 Langues : Français (fre) Mots-clés : Académie française orthographe réforme norme Note de contenu : Depuis le XVIe siècle le débat sur la graphie de la langue française fait rage. Il divise les latinisants les plus élitistes de ceux qui voudraient se fier à l'oreille. Avec la création de l'Académie française au XVIIe siècle des normes orthographiques s'élaborent, mais ne cessent depuis d'évoluer.
La réforme de l'orthographe est au nombre des « marronniers » les plus florissants de la presse française. Par sa régularité, l'intérêt qu'elle suscite, les polémiques dont elle s'accompagne, elle renvoie le monstre du loch Ness à son pédiluve. La valeur marchande en est d'autant plus grande que le sujet n'est pas sans romanesque. Avec une constance touchante, de sympathiques réformateurs, amis du genre humain (et de la graphie commode), pédagogues humanistes, petits inventeurs illuminés, montent à l'assaut de la forteresse orthographique, puis succombent avec bravoure sous ses murs. Car la réforme est marquée en France d'un trait immobile : l'échec. Le succès mitigé de la dernière, les « rectifications orthographiques » de décembre 1990, semble confirmer cette loi.
Haro sur le circonflexe !
La figure de ce destin tragique est Louis Meigret (1510-1560). Ce grammairien et traducteur lyonnais connaissait sa langue et ne manquait pas d' ...
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 13-18[article] Evènement : Comment l'académie française s'est mêlée de l'orthographe [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Bernard Cerquiglini, Auteur . - 2021 . - p. 13-18.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 13-18
Mots-clés : Académie française orthographe réforme norme Note de contenu : Depuis le XVIe siècle le débat sur la graphie de la langue française fait rage. Il divise les latinisants les plus élitistes de ceux qui voudraient se fier à l'oreille. Avec la création de l'Académie française au XVIIe siècle des normes orthographiques s'élaborent, mais ne cessent depuis d'évoluer.
La réforme de l'orthographe est au nombre des « marronniers » les plus florissants de la presse française. Par sa régularité, l'intérêt qu'elle suscite, les polémiques dont elle s'accompagne, elle renvoie le monstre du loch Ness à son pédiluve. La valeur marchande en est d'autant plus grande que le sujet n'est pas sans romanesque. Avec une constance touchante, de sympathiques réformateurs, amis du genre humain (et de la graphie commode), pédagogues humanistes, petits inventeurs illuminés, montent à l'assaut de la forteresse orthographique, puis succombent avec bravoure sous ses murs. Car la réforme est marquée en France d'un trait immobile : l'échec. Le succès mitigé de la dernière, les « rectifications orthographiques » de décembre 1990, semble confirmer cette loi.
Haro sur le circonflexe !
La figure de ce destin tragique est Louis Meigret (1510-1560). Ce grammairien et traducteur lyonnais connaissait sa langue et ne manquait pas d' ...
L'Edito : Désengagement in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : L'Edito : Désengagement Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 3 Langues : Français (fre) Mots-clés : Etats-Unis désengagement Note de contenu :
Ce fut une faute. On pouvait comprendre que les États-Unis, touchés au coeur le 11 septembre 2001 par une agression d'une audace et d'une violence inouïes, réagissent vingt-six jours plus tard en intervenant en Afghanistan, base arrière d'Al-Qaida. Tout autre fut, en avril 2003, l'intervention en Irak. Même si Saddam Hussein avait sans doute beaucoup de sang sur les mains, l'Irak n'avait pas grand-chose à voir avec les attentats de New York. Rashid Khalidi nous rappelle ce qu'il fallut de mensonges à l'entourage néoconservateur d'un président mal élu (George W. Bush) pour présenter les prétendues preuves capables de justifier l'intervention contre Bagdad.
Faut-il égrener les conséquences incalculables autant que désastreuses de cette opération éclair : l'Irak appauvri bientôt précipité dans plusieurs années de guerre civile, le retour en force des chiites soutenus par l'Iran, la radicalisation des sunnites minoritaires qui formaient les cadres du régime et de l'armée de Saddam et d'où sortira Daech. On connaît la suite : l'inimaginable déstabilisation de la région par l'avancée inexorable des troupes d'un autoproclamé « État islamique », prétendant rétablir l'empire abbasside d'Haroun al-Rachid. Daech est vaincu en 2019. Mais la guerre qui s'est déplacée en Syrie a renforcé Bachar el-Assad, jeté dans l'exil des millions de civils, déclenchant en 2015 une gravissime crise migratoire, plongé le Liban dans le chaos, projeté vers l'Afrique sahélienne les soldats perdus de ce combat d'un autre âge.
Dans cette « guerre sans fin » (Bruno Cabanes), qui est à ce jour le plus long conflit mené par les États-Unis, le pays a perdu des hommes (7 000) mais aussi ses principes : les scandales à répétition, les exactions des soldats américains dans les prisons irakiennes et dans le centre de détention des prisonniers de Guantanamo, ont déclenché une crise digne de celle qui, dans les années 1970, avait suivi la terrible défaite au Vietnam.
On comprend dès lors la tentation du désengagement - du Proche-Orient d'abord, qui, avec la fin de la dépendance pétrolière, a perdu sa centralité dans la géopolitique états-unienne. Mais aussi peut-être du monde entier. Paradoxalement, malgré la surabondance des images de soldats (et parfois de présidents) en uniforme qui envahissent les médias, ce qui caractérise depuis 2008 la politique extérieure des États-Unis est bien la tendance au repli. La reculade d'Obama, renonçant à déclencher, le 30 août 2013, les bombardements contre la Syrie qui avait franchi la ligne rouge fixée par la Coalition, en est un marqueur fort. Mais quelles que furent parfois les provocations d'un Trump aux allures de Docteur Folamour, quelque inquiétants que soient les incidents en mer de Chine, les États-Unis, fatigués et doutant d'eux-mêmes, sont peut-être dans une phase pendulaire de retour à l'isolationnisme.
On pourrait s'en réjouir. Mais la puissance a des responsabilités. Elie Barnavi nous rappelle que, hors Washington, nul n'est en position d'imposer entre Israël et Palestine une solution à deux États, qui reste la seule option capable de garantir la paix entre les deux parties. Quant à l'Afghanistan... Depuis l'annonce en mai 2021 du retrait des derniers soldats américains les talibans ont repris possession de plus de la moitié du pays. Le 1er août ils étaient aux portes de Kandahar. Trois jours plus tôt une étrange photo officielle montrait le mollah Baradar posant à Tianjin au côté du ministre chinois des Affaires étrangères. Le désengagement aussi est un risque. Et ce que nous dit cette photo, c'est qu'il est pour une puissance d'autres moyens d'engagement que la guerre.
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 3[article] L'Edito : Désengagement [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p. 3.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 3
Mots-clés : Etats-Unis désengagement Note de contenu :
Ce fut une faute. On pouvait comprendre que les États-Unis, touchés au coeur le 11 septembre 2001 par une agression d'une audace et d'une violence inouïes, réagissent vingt-six jours plus tard en intervenant en Afghanistan, base arrière d'Al-Qaida. Tout autre fut, en avril 2003, l'intervention en Irak. Même si Saddam Hussein avait sans doute beaucoup de sang sur les mains, l'Irak n'avait pas grand-chose à voir avec les attentats de New York. Rashid Khalidi nous rappelle ce qu'il fallut de mensonges à l'entourage néoconservateur d'un président mal élu (George W. Bush) pour présenter les prétendues preuves capables de justifier l'intervention contre Bagdad.
Faut-il égrener les conséquences incalculables autant que désastreuses de cette opération éclair : l'Irak appauvri bientôt précipité dans plusieurs années de guerre civile, le retour en force des chiites soutenus par l'Iran, la radicalisation des sunnites minoritaires qui formaient les cadres du régime et de l'armée de Saddam et d'où sortira Daech. On connaît la suite : l'inimaginable déstabilisation de la région par l'avancée inexorable des troupes d'un autoproclamé « État islamique », prétendant rétablir l'empire abbasside d'Haroun al-Rachid. Daech est vaincu en 2019. Mais la guerre qui s'est déplacée en Syrie a renforcé Bachar el-Assad, jeté dans l'exil des millions de civils, déclenchant en 2015 une gravissime crise migratoire, plongé le Liban dans le chaos, projeté vers l'Afrique sahélienne les soldats perdus de ce combat d'un autre âge.
Dans cette « guerre sans fin » (Bruno Cabanes), qui est à ce jour le plus long conflit mené par les États-Unis, le pays a perdu des hommes (7 000) mais aussi ses principes : les scandales à répétition, les exactions des soldats américains dans les prisons irakiennes et dans le centre de détention des prisonniers de Guantanamo, ont déclenché une crise digne de celle qui, dans les années 1970, avait suivi la terrible défaite au Vietnam.
On comprend dès lors la tentation du désengagement - du Proche-Orient d'abord, qui, avec la fin de la dépendance pétrolière, a perdu sa centralité dans la géopolitique états-unienne. Mais aussi peut-être du monde entier. Paradoxalement, malgré la surabondance des images de soldats (et parfois de présidents) en uniforme qui envahissent les médias, ce qui caractérise depuis 2008 la politique extérieure des États-Unis est bien la tendance au repli. La reculade d'Obama, renonçant à déclencher, le 30 août 2013, les bombardements contre la Syrie qui avait franchi la ligne rouge fixée par la Coalition, en est un marqueur fort. Mais quelles que furent parfois les provocations d'un Trump aux allures de Docteur Folamour, quelque inquiétants que soient les incidents en mer de Chine, les États-Unis, fatigués et doutant d'eux-mêmes, sont peut-être dans une phase pendulaire de retour à l'isolationnisme.
On pourrait s'en réjouir. Mais la puissance a des responsabilités. Elie Barnavi nous rappelle que, hors Washington, nul n'est en position d'imposer entre Israël et Palestine une solution à deux États, qui reste la seule option capable de garantir la paix entre les deux parties. Quant à l'Afghanistan... Depuis l'annonce en mai 2021 du retrait des derniers soldats américains les talibans ont repris possession de plus de la moitié du pays. Le 1er août ils étaient aux portes de Kandahar. Trois jours plus tôt une étrange photo officielle montrait le mollah Baradar posant à Tianjin au côté du ministre chinois des Affaires étrangères. Le désengagement aussi est un risque. Et ce que nous dit cette photo, c'est qu'il est pour une puissance d'autres moyens d'engagement que la guerre.
Actualité : Il était une fois le papyrus / Huguette MEUNIER in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : Actualité : Il était une fois le papyrus Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Huguette MEUNIER, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 20-23 Langues : Français (fre) Mots-clés : papyrus usage exposition Note de contenu :
L'exposition du Collège de France démonte l'idée reçue du papyrus exclusivement égyptien et rappelle le rôle majeur que ce matériau a joué dans la transmission des savoirs antiques.
Dites « papyrus » et aussitôt naissent des images de pharaons, de pyramides, de temples au long du Nil parcouru de felouques. Le papyrus ne s'est pourtant pas limité à l'Égypte pharaonique. Ce qu'illustre l'exposition qui s'ouvre pour les Journées du patrimoine au Collège de France avec une soixantaine de pièces, issues de collections publiques et privées1.
Depuis 2011 la noble institution organise des expositions gratuites dans les domaines d'expertise de ses professeurs. La précédente, en 2018, coordonnée par Thomas Römer, s'intitulait « Mésha et la Bible : Quand une pierre raconte l'histoire ». Cette fois, le papyrus est à l'honneur sous la houlette de Jean-Luc Fournet, titulaire depuis 2015 de la chaire « Culture écrite de l'Antiquité tardive et papyrologie byzantine ».
L'histoire du papyrus est vaste et longue : on le retrouve dans tout le monde méditerranéen - dans les régions hellénisées et romanisées - et il fut utilisé jusqu'au XIe, avant de céder la place au parchemin puis au papier - papier qui tire son origine de la Chine mais son nom du papyrus.
Le papyrus est d'abord présenté en tant qu'objet, dont on suit la fabrication depuis la plante jusqu'aux divers supports, rouleau, coupon, codex.
La deuxième partie s'attarde sur l'Égypte, la région du monde qui en a livré le plus grand nombre, quelque 70 000 conservés, en l'état ou réutilisés, comme la liste de contribuables d'une région au nord-ouest du Fayoum, qui a ensuite servi au cartonnage d'une momie. Les organisateurs ont voulu montrer la diversité des langues utilisées et des thèmes, avec des textes portant sur les activités intellectuelles ou religieuses mais aussi économiques ou juridiques.
Rouleau non déroulé
La dernière partie nous emmène tout autour de la Méditerranée, des Balkans au Proche-Orient en passant par l'Asie Mineure et bien au-delà. Le témoignage le plus oriental fut trouvé en 1977 à Aï Khanoum (Afghanistan actuel), une cité grecque fondée par les Séleucides, par l'équipe de Paul Bernard. Conservé au musée de Kaboul, cet extrait d'un dialogue philosophique est présenté ici sous la forme d'une impression 3D. Le plus occidental, un feuillet latin du Haut Empire, emballait un trésor monétaire dans la villa romaine de Mané Véchen (Morbihan), et fut découvert dans les années 1970. La pièce la plus ancienne connue est le papyrus dit de Khéops (v. 2600 av. J.-C.), trouvé en 2013 au ouadi el-Jarf, un port de la mer Rouge : il donne de précieuses indications sur l'activité des bateliers qui acheminaient les pierres de construction depuis les carrières jusqu'au site de la future pyramide de Khéops. La plus récente est un texte littéraire du XIe siècle de notre ère, aujourd'hui aux États-Unis. L'intérêt majeur de l'exposition est de situer le papyrus, pour la première fois, dans ce vaste cadre, à travers des pièces dont certaines jamais montrées.
Parmi les pépites, les rouleaux issus de la villa dite « des Papyrus » ou « de Pison » à Herculanum, rescapés de l'éruption volcanique de 79. Seule bibliothèque antique, retrouvée in situ, à nous être parvenue dans son intégralité (environ 800 pièces), elle comportait essentiellement des livres épicuriens, notamment ceux du philosophe Philodème de Gadara, Grec de Syrie, contemporain de Cicéron.
En 86 av. J.-C. Sylla avait pris un décret de fermeture des écoles philosophiques d'Athènes et il est possible qu'un disciple ait réussi à sauver une partie de cette bibliothèque.
Un rouleau non déroulé et un autre ouvert piqueront la curiosité, et montreront les difficultés, aujourd'hui encore, à ouvrir ces rouleaux carbonisés et à les déchiffrer.
Toujours dans les vedettes, les papyrus de Ravenne, notamment le célèbre « testament de César », en réalité du VIe siècle. Et ceux de Constantinople, dont un rescrit impérial en latin de Théodose II (Ve siècle), ou la lettre d'un empereur byzantin du IXe siècle. Car, partout, les gouvernants ont largement utilisé ce support d'écriture à la fois souple, résistant, léger et relativement peu onéreux pour leurs administrations et la diffusion des lois dans tout leur territoire.
La France est bien représentée avec des chartes mérovingiennes - les plus anciens documents originaux de la monarchie française -, comme la charte de Dagobert avec sa signature et celle de belle dimension (33,5 cm sur 93 cm) de Clovis II avec, là encore, sa signature autographe et celle de saint Éloi. Une troisième charte, signée Dagobert, mais apocryphe, illustre une autre caractéristique des papyrus, la floraison des faux. Ici, les moines de Saint-Denis, pour contrer les ambitions de l'évêque de Paris sur leurs possessions, ont réutilisé de vieux papyrus qu'ils ont collés deux par deux sur leur face écrite ; sur les faces vierges dégagées, ils ont inscrit les « preuves » de l'ancienneté de leur droit de propriété. Au XVIIe siècle, des curieux ayant soigneusement décollé les papyrus révélèrent du même coup les textes originaux et le subterfuge efficace des moines dionysiens. Auxquels on doit rendre hommage : en réutilisant des supports anciens, les habiles moines ont fait des archives de Saint-Denis le gisement de papyrus médiévaux le plus riche d'Europe après l'Italie.
Au-delà de la beauté de certaines pièces et de l'émotion qu'elles suscitent, il faut surtout comprendre leur importance intellectuelle et culturelle : sans ces papyrus extrêmement bien conservés, notamment dans les bibliothèques monastiques, on ne connaîtrait pas grand-chose des grands auteurs de l'Antiquité. Pline l'Ancien, déjà, en était bien conscient et écrivait que « l'usage du papyrus est essentiel pour le développement de la civilisation, en tout cas pour en fixer la mémoire ».
* Agrégée d'histoire
Note
1. Catalogue J.-L. Fournet (dir.), Le Papyrus dans tous ses États, de Cléopâtre à Clovis, éd. Collège de France, 2021.
Image : Fresque de la maison des Dames à Akrotiri (Grèce, XVIIe siècle av. J.-C.)
Tankwas, cliché J.-Y. Empereur.
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 20-23[article] Actualité : Il était une fois le papyrus [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Huguette MEUNIER, Auteur . - 2021 . - p. 20-23.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 20-23
Mots-clés : papyrus usage exposition Note de contenu :
L'exposition du Collège de France démonte l'idée reçue du papyrus exclusivement égyptien et rappelle le rôle majeur que ce matériau a joué dans la transmission des savoirs antiques.
Dites « papyrus » et aussitôt naissent des images de pharaons, de pyramides, de temples au long du Nil parcouru de felouques. Le papyrus ne s'est pourtant pas limité à l'Égypte pharaonique. Ce qu'illustre l'exposition qui s'ouvre pour les Journées du patrimoine au Collège de France avec une soixantaine de pièces, issues de collections publiques et privées1.
Depuis 2011 la noble institution organise des expositions gratuites dans les domaines d'expertise de ses professeurs. La précédente, en 2018, coordonnée par Thomas Römer, s'intitulait « Mésha et la Bible : Quand une pierre raconte l'histoire ». Cette fois, le papyrus est à l'honneur sous la houlette de Jean-Luc Fournet, titulaire depuis 2015 de la chaire « Culture écrite de l'Antiquité tardive et papyrologie byzantine ».
L'histoire du papyrus est vaste et longue : on le retrouve dans tout le monde méditerranéen - dans les régions hellénisées et romanisées - et il fut utilisé jusqu'au XIe, avant de céder la place au parchemin puis au papier - papier qui tire son origine de la Chine mais son nom du papyrus.
Le papyrus est d'abord présenté en tant qu'objet, dont on suit la fabrication depuis la plante jusqu'aux divers supports, rouleau, coupon, codex.
La deuxième partie s'attarde sur l'Égypte, la région du monde qui en a livré le plus grand nombre, quelque 70 000 conservés, en l'état ou réutilisés, comme la liste de contribuables d'une région au nord-ouest du Fayoum, qui a ensuite servi au cartonnage d'une momie. Les organisateurs ont voulu montrer la diversité des langues utilisées et des thèmes, avec des textes portant sur les activités intellectuelles ou religieuses mais aussi économiques ou juridiques.
Rouleau non déroulé
La dernière partie nous emmène tout autour de la Méditerranée, des Balkans au Proche-Orient en passant par l'Asie Mineure et bien au-delà. Le témoignage le plus oriental fut trouvé en 1977 à Aï Khanoum (Afghanistan actuel), une cité grecque fondée par les Séleucides, par l'équipe de Paul Bernard. Conservé au musée de Kaboul, cet extrait d'un dialogue philosophique est présenté ici sous la forme d'une impression 3D. Le plus occidental, un feuillet latin du Haut Empire, emballait un trésor monétaire dans la villa romaine de Mané Véchen (Morbihan), et fut découvert dans les années 1970. La pièce la plus ancienne connue est le papyrus dit de Khéops (v. 2600 av. J.-C.), trouvé en 2013 au ouadi el-Jarf, un port de la mer Rouge : il donne de précieuses indications sur l'activité des bateliers qui acheminaient les pierres de construction depuis les carrières jusqu'au site de la future pyramide de Khéops. La plus récente est un texte littéraire du XIe siècle de notre ère, aujourd'hui aux États-Unis. L'intérêt majeur de l'exposition est de situer le papyrus, pour la première fois, dans ce vaste cadre, à travers des pièces dont certaines jamais montrées.
Parmi les pépites, les rouleaux issus de la villa dite « des Papyrus » ou « de Pison » à Herculanum, rescapés de l'éruption volcanique de 79. Seule bibliothèque antique, retrouvée in situ, à nous être parvenue dans son intégralité (environ 800 pièces), elle comportait essentiellement des livres épicuriens, notamment ceux du philosophe Philodème de Gadara, Grec de Syrie, contemporain de Cicéron.
En 86 av. J.-C. Sylla avait pris un décret de fermeture des écoles philosophiques d'Athènes et il est possible qu'un disciple ait réussi à sauver une partie de cette bibliothèque.
Un rouleau non déroulé et un autre ouvert piqueront la curiosité, et montreront les difficultés, aujourd'hui encore, à ouvrir ces rouleaux carbonisés et à les déchiffrer.
Toujours dans les vedettes, les papyrus de Ravenne, notamment le célèbre « testament de César », en réalité du VIe siècle. Et ceux de Constantinople, dont un rescrit impérial en latin de Théodose II (Ve siècle), ou la lettre d'un empereur byzantin du IXe siècle. Car, partout, les gouvernants ont largement utilisé ce support d'écriture à la fois souple, résistant, léger et relativement peu onéreux pour leurs administrations et la diffusion des lois dans tout leur territoire.
La France est bien représentée avec des chartes mérovingiennes - les plus anciens documents originaux de la monarchie française -, comme la charte de Dagobert avec sa signature et celle de belle dimension (33,5 cm sur 93 cm) de Clovis II avec, là encore, sa signature autographe et celle de saint Éloi. Une troisième charte, signée Dagobert, mais apocryphe, illustre une autre caractéristique des papyrus, la floraison des faux. Ici, les moines de Saint-Denis, pour contrer les ambitions de l'évêque de Paris sur leurs possessions, ont réutilisé de vieux papyrus qu'ils ont collés deux par deux sur leur face écrite ; sur les faces vierges dégagées, ils ont inscrit les « preuves » de l'ancienneté de leur droit de propriété. Au XVIIe siècle, des curieux ayant soigneusement décollé les papyrus révélèrent du même coup les textes originaux et le subterfuge efficace des moines dionysiens. Auxquels on doit rendre hommage : en réutilisant des supports anciens, les habiles moines ont fait des archives de Saint-Denis le gisement de papyrus médiévaux le plus riche d'Europe après l'Italie.
Au-delà de la beauté de certaines pièces et de l'émotion qu'elles suscitent, il faut surtout comprendre leur importance intellectuelle et culturelle : sans ces papyrus extrêmement bien conservés, notamment dans les bibliothèques monastiques, on ne connaîtrait pas grand-chose des grands auteurs de l'Antiquité. Pline l'Ancien, déjà, en était bien conscient et écrivait que « l'usage du papyrus est essentiel pour le développement de la civilisation, en tout cas pour en fixer la mémoire ».
* Agrégée d'histoire
Note
1. Catalogue J.-L. Fournet (dir.), Le Papyrus dans tous ses États, de Cléopâtre à Clovis, éd. Collège de France, 2021.
Image : Fresque de la maison des Dames à Akrotiri (Grèce, XVIIe siècle av. J.-C.)
Tankwas, cliché J.-Y. Empereur.
Actualité : Marcher contre le racisme / Myriam Chopin in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : Actualité : Marcher contre le racisme Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Myriam Chopin, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 22-23 Langues : Français (fre) Mots-clés : racisme marche France Note de contenu : Du 15 octobre au 3 décembre 1983 des jeunes issus de l'immigration sillonnent la France pour l'égalité et contre le racisme.
Le 15 octobre 1983 une trentaine de jeunes s'élancent du quartier de la Cayolle, à Marseille, pour parcourir la France. Ils entreprennent une marche pacifique sur le modèle du long périple de Martin Luther King aux États-Unis. Prendre le temps de marcher pour dire à l'ensemble des Français que, bien qu'enfants d'immigrés, ils appartiennent au même pays et qu'avec eux se construira la France de demain. Enfants de la deuxième génération, ils réclament le droit à vivre dans l'égalité, veulent dire stop au racisme et aux violences policières. Le projet est né à Vénissieux, en périphérie lyonnaise, à l'initiative du collectif SOS Avenir Minguettes : le symbole du malaise d'une banlieue désignée par la presse locale comme « le ghetto d'immigrés ».
Les marcheurs parcourent plus de 1 000 kilomètres à la rencontre d'une France à laquelle ils ne se sentent pas appartenir. Leur objectif est clair : prendre à témoin la société civile et les responsables politiques du racisme dont ils sont la cible.
Depuis dix ans les Français vivent une crise économique et l'afflux migratoire des travailleurs en provenance du Maghreb est ressenti comme responsable du chômage. Le ressentiment des Français contre la communauté algérienne est accentué par le souvenir douloureux de la guerre d'Algérie. Un courant xénophobe s'installe, relayé amplement par les médias. Les tensions sont vives entre Français et travailleurs immigrés et les incidents racistes se multiplient. Au début des années 1980, les cités égrènent leurs morts. En 1982, l'assassinat à Lyon d'Ahmed Bouteldja, tué de deux balles par un vigile, suivi de celui de Wahid Hachichi par un policier laissé, sur le moment, en liberté, suscitent une vive émotion. Le quartier des Minguettes s'enflamme. Plusieurs mois durant, les jeunes en décousent avec les forces policières au cours de face-à-face quotidiens d'une extrême violence.
« Le curé des Minguettes »
Un palier est franchi dans la nuit du 19 au 20 juin 1983 quand Toumi Djaïdja, président de SOS Avenir Minguettes, est grièvement blessé à l'abdomen par la balle d'un maître-chien. Rescapé, il élabore avec le père Christian Delorme, surnommé « le curé des Minguettes », acteur engagé depuis des années contre le racisme, un plan de marche pacifiste à travers la France. La Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués), présente depuis longtemps dans la lutte contre le racisme à travers le pasteur Jean Costil, soutient le projet. Les jeunes partent des Minguettes pour se regrouper à Marseille puis sillonner la France. Des étapes sont prévues pour accueillir les marcheurs ainsi que des rencontres avec les élus locaux et tous les habitants. Des moments intenses ponctuent cette Marche, comme la rencontre à Strasbourg avec la ministre Georgina Dufoix, qui les assure de son soutien.
Un cortège aux flambeaux est organisé pour dénoncer le crime odieux dont est victime Habib Grimzi, défenestré le 14 novembre 1983 par trois légionnaires dans le train Bordeaux-Vintimille. Cet assassinat choque l'ensemble du pays et marque un tournant. De toute la France de nombreux jeunes rejoignent alors le mouvement.
L'arrivée à Paris le 3 décembre 1983 est triomphale. Elle est massivement relayée par la presse et le journal télévisé du soir s'ouvre sur des milliers de visages pleins d'espoir. Cent mille marcheurs sont accueillis par les ministres Huguette Bouchardeau et Jack Lang et par de nombreuses personnalités de la culture et des médias. Les marcheurs auront, un court instant, l'illusion d'être sortis de l'invisibilité et d'avoir été entendus et même compris par la France entière. Une délégation est reçue à l'Élysée par le président de la République François Mitterrand, qui ne répond toutefois pas aux attentes des jeunes marcheurs.
Seule la carte de séjour pour dix ans est en effet accordée. Celle-ci ne figurait pourtant pas dans les premières revendications des marcheurs, qui réclamaient principalement l'égalité de traitement par la police et la justice ainsi que le droit au logement et au travail. Surtout qu'une partie de ces jeunes avaient déjà la nationalité française. Le discours des marcheurs s'en trouve transformé et les violences policières évacuées des revendications ainsi que toute discussion nationale autour du quotidien dans les cités. Certains attendent une réponse sur le droit de vote aux élections locales, qui ne vient pas. La méfiance du gouvernement vis-à-vis des marcheurs mais aussi les divisions internes des collectifs parisiens et lyonnais font que le mouvement tombe vite dans l'oubli. Les médias parlent désormais de « marche des beurs », en résonance avec le média associatif Radio Beur, créé en 1981. Cette appellation est adoptée et retenue pour qualifier les revendications des marcheurs issus majoritairement de l'immigration algérienne. Celles pour l'égalité des droits et la lutte contre le racisme leur sont toutefois vite confisquées par la création en 1984 de SOS Racisme, qui occupe rapidement toute la place dans le champ médiatique. La petite main jaune accompagnée de « Touche pas à mon pote » s'affiche alors sur tous les tee-shirts.
Oubliés de la République
Dans ce vacarme médiatique, la parole des jeunes immigrés de la Marche ne porte plus. Ils deviennent des oubliés de la République. C'est l'une des conséquences d'un mouvement qui est loin d'avoir fait l'unanimité au sein des associations antiracistes. Une partie d'entre elles refusent l'assignation identitaire qui en a découlé et qui les coupe à la fois des Français à part entière et des travailleurs arabes immigrés, leurs parents. Le collectif lyonnais à l'origine de la Marche ne réussit pas à fédérer et voit le départ de certains de ses fondateurs. Les relations conflictuelles avec la police et la complexité des quartiers populaires comme les Minguettes n'ont pas suffisamment été prises en compte. Les tensions sociales demeurent et la désillusion s'installe.
C'est pourtant dans ce quartier à la périphérie de Lyon, qui avait accueilli en masse des familles en provenance d'Algérie, que les jeunes effectuent un passage sans précédent de la rébellion de quartier à d'autres formes d'actions plus structurées. De nombreuses associations voient le jour et incitent les émeutiers à des mouvements plus collectifs et coordonnés. Mais les associations n'ont pas accueilli dans l'enthousiasme le retour des leaders du mouvement car, pour elles, il n'a pas entraîné une véritable issue politique.
La mobilisation se fissure et l'ambition collective s'éloigne. En 1981, alors que le quartier des Minguettes s'enflamme, le jeune Rachid Taha chante avec son groupe Carte de séjour les problèmes du racisme et le quotidien des jeunes issus des banlieues. En 1985, lors du concert « des potes » de SOS Racisme sur la place de la Concorde, Rachid Taha revisite avec courage et dérision la chanson de Charles Trenet Douce France, en arabe et sur des rythmes orientalisants. Ultime provocation d'une jeunesse qui n'a pas été entendue dans une France qui assiste à la montée du Front national.
La visibilité de SOS Racisme, relayée par les médias dès l'année 1985, s'accompagne de la marginalisation des mouvements des jeunes issus de l'immigration. Cette relégation s'explique aussi par les rapports conflictuels entre les jeunes de banlieue et les partis politiques, de droite comme de gauche. En 2013 les commémorations ont sorti pour une courte période l'événement de l'oubli mais n'ont pas réussi à inscrire la Marche dans la « mémoire collective ». On se demande si ce n'est pas par l'histoire de cet oubli majeur qu'il faudrait commencer.
Myriam Chopin est enseignante-chercheuse à l'université de Haute-Alsace.
Image : Début de la Marche pour l'égalité et contre le racisme.
© Pascal Parrot/Sygma/Getty Images.
EXPOSITION
« Douce France. Des musiques de l'exil aux cultures urbaines »
Autour de la « Douce France » chantée par Rachid Taha, cette exposition, organisée par le Conservatoire national des arts et métiers en partenariat avec L'Histoire, se déroule du 18 septembre au 7 novembre 2021 à Guingamp.
Elle sera ensuite présentée à Paris du 14 décembre 2021 au 8 mai 2022.
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 22-23[article] Actualité : Marcher contre le racisme [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Myriam Chopin, Auteur . - 2021 . - p. 22-23.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 22-23
Mots-clés : racisme marche France Note de contenu : Du 15 octobre au 3 décembre 1983 des jeunes issus de l'immigration sillonnent la France pour l'égalité et contre le racisme.
Le 15 octobre 1983 une trentaine de jeunes s'élancent du quartier de la Cayolle, à Marseille, pour parcourir la France. Ils entreprennent une marche pacifique sur le modèle du long périple de Martin Luther King aux États-Unis. Prendre le temps de marcher pour dire à l'ensemble des Français que, bien qu'enfants d'immigrés, ils appartiennent au même pays et qu'avec eux se construira la France de demain. Enfants de la deuxième génération, ils réclament le droit à vivre dans l'égalité, veulent dire stop au racisme et aux violences policières. Le projet est né à Vénissieux, en périphérie lyonnaise, à l'initiative du collectif SOS Avenir Minguettes : le symbole du malaise d'une banlieue désignée par la presse locale comme « le ghetto d'immigrés ».
Les marcheurs parcourent plus de 1 000 kilomètres à la rencontre d'une France à laquelle ils ne se sentent pas appartenir. Leur objectif est clair : prendre à témoin la société civile et les responsables politiques du racisme dont ils sont la cible.
Depuis dix ans les Français vivent une crise économique et l'afflux migratoire des travailleurs en provenance du Maghreb est ressenti comme responsable du chômage. Le ressentiment des Français contre la communauté algérienne est accentué par le souvenir douloureux de la guerre d'Algérie. Un courant xénophobe s'installe, relayé amplement par les médias. Les tensions sont vives entre Français et travailleurs immigrés et les incidents racistes se multiplient. Au début des années 1980, les cités égrènent leurs morts. En 1982, l'assassinat à Lyon d'Ahmed Bouteldja, tué de deux balles par un vigile, suivi de celui de Wahid Hachichi par un policier laissé, sur le moment, en liberté, suscitent une vive émotion. Le quartier des Minguettes s'enflamme. Plusieurs mois durant, les jeunes en décousent avec les forces policières au cours de face-à-face quotidiens d'une extrême violence.
« Le curé des Minguettes »
Un palier est franchi dans la nuit du 19 au 20 juin 1983 quand Toumi Djaïdja, président de SOS Avenir Minguettes, est grièvement blessé à l'abdomen par la balle d'un maître-chien. Rescapé, il élabore avec le père Christian Delorme, surnommé « le curé des Minguettes », acteur engagé depuis des années contre le racisme, un plan de marche pacifiste à travers la France. La Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués), présente depuis longtemps dans la lutte contre le racisme à travers le pasteur Jean Costil, soutient le projet. Les jeunes partent des Minguettes pour se regrouper à Marseille puis sillonner la France. Des étapes sont prévues pour accueillir les marcheurs ainsi que des rencontres avec les élus locaux et tous les habitants. Des moments intenses ponctuent cette Marche, comme la rencontre à Strasbourg avec la ministre Georgina Dufoix, qui les assure de son soutien.
Un cortège aux flambeaux est organisé pour dénoncer le crime odieux dont est victime Habib Grimzi, défenestré le 14 novembre 1983 par trois légionnaires dans le train Bordeaux-Vintimille. Cet assassinat choque l'ensemble du pays et marque un tournant. De toute la France de nombreux jeunes rejoignent alors le mouvement.
L'arrivée à Paris le 3 décembre 1983 est triomphale. Elle est massivement relayée par la presse et le journal télévisé du soir s'ouvre sur des milliers de visages pleins d'espoir. Cent mille marcheurs sont accueillis par les ministres Huguette Bouchardeau et Jack Lang et par de nombreuses personnalités de la culture et des médias. Les marcheurs auront, un court instant, l'illusion d'être sortis de l'invisibilité et d'avoir été entendus et même compris par la France entière. Une délégation est reçue à l'Élysée par le président de la République François Mitterrand, qui ne répond toutefois pas aux attentes des jeunes marcheurs.
Seule la carte de séjour pour dix ans est en effet accordée. Celle-ci ne figurait pourtant pas dans les premières revendications des marcheurs, qui réclamaient principalement l'égalité de traitement par la police et la justice ainsi que le droit au logement et au travail. Surtout qu'une partie de ces jeunes avaient déjà la nationalité française. Le discours des marcheurs s'en trouve transformé et les violences policières évacuées des revendications ainsi que toute discussion nationale autour du quotidien dans les cités. Certains attendent une réponse sur le droit de vote aux élections locales, qui ne vient pas. La méfiance du gouvernement vis-à-vis des marcheurs mais aussi les divisions internes des collectifs parisiens et lyonnais font que le mouvement tombe vite dans l'oubli. Les médias parlent désormais de « marche des beurs », en résonance avec le média associatif Radio Beur, créé en 1981. Cette appellation est adoptée et retenue pour qualifier les revendications des marcheurs issus majoritairement de l'immigration algérienne. Celles pour l'égalité des droits et la lutte contre le racisme leur sont toutefois vite confisquées par la création en 1984 de SOS Racisme, qui occupe rapidement toute la place dans le champ médiatique. La petite main jaune accompagnée de « Touche pas à mon pote » s'affiche alors sur tous les tee-shirts.
Oubliés de la République
Dans ce vacarme médiatique, la parole des jeunes immigrés de la Marche ne porte plus. Ils deviennent des oubliés de la République. C'est l'une des conséquences d'un mouvement qui est loin d'avoir fait l'unanimité au sein des associations antiracistes. Une partie d'entre elles refusent l'assignation identitaire qui en a découlé et qui les coupe à la fois des Français à part entière et des travailleurs arabes immigrés, leurs parents. Le collectif lyonnais à l'origine de la Marche ne réussit pas à fédérer et voit le départ de certains de ses fondateurs. Les relations conflictuelles avec la police et la complexité des quartiers populaires comme les Minguettes n'ont pas suffisamment été prises en compte. Les tensions sociales demeurent et la désillusion s'installe.
C'est pourtant dans ce quartier à la périphérie de Lyon, qui avait accueilli en masse des familles en provenance d'Algérie, que les jeunes effectuent un passage sans précédent de la rébellion de quartier à d'autres formes d'actions plus structurées. De nombreuses associations voient le jour et incitent les émeutiers à des mouvements plus collectifs et coordonnés. Mais les associations n'ont pas accueilli dans l'enthousiasme le retour des leaders du mouvement car, pour elles, il n'a pas entraîné une véritable issue politique.
La mobilisation se fissure et l'ambition collective s'éloigne. En 1981, alors que le quartier des Minguettes s'enflamme, le jeune Rachid Taha chante avec son groupe Carte de séjour les problèmes du racisme et le quotidien des jeunes issus des banlieues. En 1985, lors du concert « des potes » de SOS Racisme sur la place de la Concorde, Rachid Taha revisite avec courage et dérision la chanson de Charles Trenet Douce France, en arabe et sur des rythmes orientalisants. Ultime provocation d'une jeunesse qui n'a pas été entendue dans une France qui assiste à la montée du Front national.
La visibilité de SOS Racisme, relayée par les médias dès l'année 1985, s'accompagne de la marginalisation des mouvements des jeunes issus de l'immigration. Cette relégation s'explique aussi par les rapports conflictuels entre les jeunes de banlieue et les partis politiques, de droite comme de gauche. En 2013 les commémorations ont sorti pour une courte période l'événement de l'oubli mais n'ont pas réussi à inscrire la Marche dans la « mémoire collective ». On se demande si ce n'est pas par l'histoire de cet oubli majeur qu'il faudrait commencer.
Myriam Chopin est enseignante-chercheuse à l'université de Haute-Alsace.
Image : Début de la Marche pour l'égalité et contre le racisme.
© Pascal Parrot/Sygma/Getty Images.
EXPOSITION
« Douce France. Des musiques de l'exil aux cultures urbaines »
Autour de la « Douce France » chantée par Rachid Taha, cette exposition, organisée par le Conservatoire national des arts et métiers en partenariat avec L'Histoire, se déroule du 18 septembre au 7 novembre 2021 à Guingamp.
Elle sera ensuite présentée à Paris du 14 décembre 2021 au 8 mai 2022.
Actualité : 1971 - Jacques Delors joue l'éducation permanente / Olivier FARON in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : Actualité : 1971 - Jacques Delors joue l'éducation permanente Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Olivier FARON, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 24-25 Langues : Français (fre) Mots-clés : Delors éducation 1971 formation continue Note de contenu : Il y a cinquante ans, dans le sillage de Mai 68, la loi dite « Delors » fixait les principes de la formation continue.
La loi du 16 juillet 1971 institutionnalise la formation professionnelle continue, dans le cadre de l'« éducation permanente », dont le but est de continuer d'acquérir des nouvelles compétences une fois sorti du système scolaire. C'est l'une des rares lois associées au nom d'un conseiller plutôt que d'un ministre : en l'occurrence Jacques Delors. Agé de 46 ans, Jacques Delors est alors le conseiller social du Premier ministre Jacques Chaban-Delmas, engagé dans son projet de « nouvelle société ». Après Mai 68, cette nouvelle société vise à ouvrir le dialogue social, c'est-à-dire à remplacer la confrontation par la négociation et la recherche du compromis. Dans ce cadre, la formation professionnelle est perçue comme un moyen consensuel d'apaiser les rapports de classes.
Le droit à la formation professionnelle est revendiqué bien avant 1971. Les initiatives remontent loin : le projet fondateur fut présenté par Condorcet devant l'Assemblée nationale en 1792, pré ...
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 24-25[article] Actualité : 1971 - Jacques Delors joue l'éducation permanente [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Olivier FARON, Auteur . - 2021 . - p. 24-25.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 24-25
Mots-clés : Delors éducation 1971 formation continue Note de contenu : Il y a cinquante ans, dans le sillage de Mai 68, la loi dite « Delors » fixait les principes de la formation continue.
La loi du 16 juillet 1971 institutionnalise la formation professionnelle continue, dans le cadre de l'« éducation permanente », dont le but est de continuer d'acquérir des nouvelles compétences une fois sorti du système scolaire. C'est l'une des rares lois associées au nom d'un conseiller plutôt que d'un ministre : en l'occurrence Jacques Delors. Agé de 46 ans, Jacques Delors est alors le conseiller social du Premier ministre Jacques Chaban-Delmas, engagé dans son projet de « nouvelle société ». Après Mai 68, cette nouvelle société vise à ouvrir le dialogue social, c'est-à-dire à remplacer la confrontation par la négociation et la recherche du compromis. Dans ce cadre, la formation professionnelle est perçue comme un moyen consensuel d'apaiser les rapports de classes.
Le droit à la formation professionnelle est revendiqué bien avant 1971. Les initiatives remontent loin : le projet fondateur fut présenté par Condorcet devant l'Assemblée nationale en 1792, pré ...
Dossier : Les Etats-Unis et le monde - 2001-2021 : le grand tournant in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Les Etats-Unis et le monde - 2001-2021 : le grand tournant Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p.26-27 Langues : Français (fre) Mots-clés : Etats-Unis 2001-2021 Note de contenu : En 2001 l'attaque terroriste sur New York et Washington mettait un terme au rêve d'un monde pacifié et au règne du multilatéralisme que semblait promettre la fin de la guerre froide. Les États-Unis se sont alors engagés pour vingt ans dans des guerres au Moyen-Orient : Afghanistan, Irak, puis Syrie. Au moment où les dernières troupes américaines quittent l'Afghanistan, après y avoir mené leur plus long conflit, l'heure est au bilan. Les États-Unis ont-ils mis en péril leur position hégémonique ? Ont-ils fait des erreurs dans la gestion de la puissance montante chinoise ?
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p.26-27[article] Dossier : Les Etats-Unis et le monde - 2001-2021 : le grand tournant [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p.26-27.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p.26-27
Mots-clés : Etats-Unis 2001-2021 Note de contenu : En 2001 l'attaque terroriste sur New York et Washington mettait un terme au rêve d'un monde pacifié et au règne du multilatéralisme que semblait promettre la fin de la guerre froide. Les États-Unis se sont alors engagés pour vingt ans dans des guerres au Moyen-Orient : Afghanistan, Irak, puis Syrie. Au moment où les dernières troupes américaines quittent l'Afghanistan, après y avoir mené leur plus long conflit, l'heure est au bilan. Les États-Unis ont-ils mis en péril leur position hégémonique ? Ont-ils fait des erreurs dans la gestion de la puissance montante chinoise ? Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Carte - Le monde vu de Washington in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Carte - Le monde vu de Washington Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 28-29 Langues : Français (fre) Mots-clés : carte géographique monde militaire 2001
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 28-29[article] Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Carte - Le monde vu de Washington [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p. 28-29.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 28-29
Mots-clés : carte géographique monde militaire 2001 Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Histoire d'un désengagement / Rashid Khalidi in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Histoire d'un désengagement Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Rashid Khalidi, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 30-35 Langues : Français (fre) Mots-clés : Etats-Unis Moyen-Orient désengagement après attentats Irak Note de contenu : Après les attentats de 2001 l'administration Bush lance la « guerre contre le terrorisme » en Afghanistan, puis en Irak. En vingt ans, les États-Unis ont engagé jusqu'à la moitié de leurs forces armées dans la région. Une politique qui s'est infléchie depuis la présidence d'Obama.
L'Histoire : Après les attentats du 11 septembre 2001 George W. Bush lance une campagne militaire au Moyen-Orient. En quoi est-elle d'un genre nouveau ? Quelles sont ses cibles ?
Rashid Khalidi : La présence militaire des États-Unis dans la région remonte en réalité à la guerre du Golfe de 1990-1991 contre l'Irak. Ils disposaient bien de quelques bases au Moyen-Orient depuis la Seconde Guerre mondiale, mais c'est à ce moment que Washington en a implanté un peu partout : en Arabie saoudite, au Koweït, au Qatar, aux Émirats arabes unis et à Bahreïn, où le quartier général de la Ve flotte est établi.
Là où le 11 Septembre crée une rupture, c'est dans le déclenchement, après les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone, d'une « guerre contre le terrorisme » (« War on Terror »). Ce concept doit d'ailleurs être discuté : il y a des mouvements que l'on peut qualifier de « terroristes », et on peut imaginer fa ...
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 30-35[article] Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Histoire d'un désengagement [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Rashid Khalidi, Auteur . - 2021 . - p. 30-35.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 30-35
Mots-clés : Etats-Unis Moyen-Orient désengagement après attentats Irak Note de contenu : Après les attentats de 2001 l'administration Bush lance la « guerre contre le terrorisme » en Afghanistan, puis en Irak. En vingt ans, les États-Unis ont engagé jusqu'à la moitié de leurs forces armées dans la région. Une politique qui s'est infléchie depuis la présidence d'Obama.
L'Histoire : Après les attentats du 11 septembre 2001 George W. Bush lance une campagne militaire au Moyen-Orient. En quoi est-elle d'un genre nouveau ? Quelles sont ses cibles ?
Rashid Khalidi : La présence militaire des États-Unis dans la région remonte en réalité à la guerre du Golfe de 1990-1991 contre l'Irak. Ils disposaient bien de quelques bases au Moyen-Orient depuis la Seconde Guerre mondiale, mais c'est à ce moment que Washington en a implanté un peu partout : en Arabie saoudite, au Koweït, au Qatar, aux Émirats arabes unis et à Bahreïn, où le quartier général de la Ve flotte est établi.
Là où le 11 Septembre crée une rupture, c'est dans le déclenchement, après les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone, d'une « guerre contre le terrorisme » (« War on Terror »). Ce concept doit d'ailleurs être discuté : il y a des mouvements que l'on peut qualifier de « terroristes », et on peut imaginer fa ...
Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Afghanistan : l'enlisement / Romain Malejacq in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Afghanistan : l'enlisement Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Romain Malejacq, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 36-40 Langues : Français (fre) Mots-clés : Etats-Unis Afghanistan enlisement après attentats lutte Note de contenu : C'est le plus long conflit mené par les États-Unis. En 2001, pourtant, l'objectif semblait clair.
Le président américain George W. Bush prononça, le soir du 11 septembre 2001, un discours qui allait façonner de manière profonde la politique étrangère américaine. Ces attentats sont des « actes de guerre » déclara-t-il alors, et « nous ne ferons aucune distinction entre les terroristes qui ont commis ces actes [Al-Qaida], et ceux qui les abritent [les talibans] ». Le pays aux mains des talibans (avec à leur tête le mollah Omar, photo) depuis 1996 abritait les bases de l'association terroriste et Oussama ben Laden. L'idée était donc apparemment simple : éradiquer Al-Qaida, mais aussi renverser les talibans, imposer un nouvel ordre politique en adéquation avec les intérêts américains, le tout en engageant le minimum de soldats américains sur le sol afghan.
George W. Bush avait affiché ses convictions l'année précédente, lors de la campagne présidentielle : les soldats américains, avait-il expliqué, n'ont pas vocation à reconstruire les États et les sociétés, mais bien à faire la guerre, y compris contre les régimes dictatoriaux ennemis des États-Unis. Cette idée fut bientôt érigée en doctrine, celle du regime change.
Premiers succès militaires
Mais ce double amalgame, entre guerre et terrorisme d'une part, entre Al-Qaida et talibans d'autre part, explique toute l'ambiguïté et l'exceptionnalité de l'intervention américaine en Afghanistan : les États-Unis ont répondu à des attaques terroristes fomentées par une organisation non étatique en envahissant un État souverain (bien que le régime taliban ne soit alors reconnu que par une poignée d'États). Cet amalgame explique vingt années de tâtonnements et d'hésitations sur la stratégie à mener en Afghanistan, entre « guerre contre le terrorisme » et contre-insurrection.
Quinze jours seulement après l'effondrement des Twin Towers, des agents de la CIA furent héliportés sur le territoire afghan. Leur rôle était d'entrer en contact avec les principaux commandants de l'Alliance du Nord (les forces afghanes qui résistaient aux talibans dans le nord-est du pays) et de leur fournir les ressources financières et militaires nécessaires à la reconquête du pays. En octobre, des commandos de forces spéciales furent envoyés à leur tour afin de coordonner les combats au sol et le bombardement des positions talibanes par l'aviation américaine.
Le succès militaire fut fulgurant. L'Alliance du Nord reprit Kaboul à la mi-novembre. Les conséquences de cette stratégie, en revanche, furent désastreuses. Les principaux commandants de l'Alliance du Nord, dont la légitimité et les capacités militaires avaient été renforcées par les Américains, s'emparèrent d'un maximum de ressources, à commencer par les terres les plus fertiles et les administrations publiques. Une conférence fut alors organisée à Bonn, en Allemagne, en novembre-décembre 2001, afin d'établir les grandes lignes de la mise en place du nouveau régime et nommer un gouvernement intérimaire dirigé par Hamid Karzaï. Une nouvelle Constitution fut adoptée en 2004, une élection présidentielle fut organisée la même année, suivie, en 2005, d'élections législatives. Les États-Unis, soucieux de maintenir une « empreinte légère » en Afghanistan, ne cessaient pourtant de soutenir (et d'enrichir) leurs alliés de 2001, en échange d'un certain nombre de services (approvisionnement en matières premières, renseignement, etc.).
Au sein de la communauté internationale, l'optimisme restait alors de mise : le pays avait été libéré du joug des talibans, la démocratie à l'occidentale avait débarqué en Afghanistan, et l'organisation responsable des attentats du 11 Septembre était aux abois. Une majorité des militants d'Al-Qaida avaient été chassés, incarcérés ou éliminés dès les semaines et les mois qui suivirent les attentats de New York et Washington.
La situation était pourtant critique : le régime était corrompu ; les bienfaits de la démocratie se faisaient attendre ; les commandants de l'Alliance du Nord dirigeaient leurs fiefs de manière autoritaire ; et les populations pachtounes du sud et de l'est de l'Afghanistan se sentaient marginalisées. La présence militaire étrangère était par ailleurs très mal acceptée du fait de la multiplication des victimes collatérales et du peu de respect des soldats de la Coalition envers les coutumes locales.
Corruption massive
Les talibans, qui s'étaient entre-temps réorganisés au Pakistan, profitèrent de ce contexte pour lancer une insurrection armée à partir des années 2004-2005. Pour vaincre les talibans et gagner la « guerre contre le terrorisme », les Américains et leurs alliés s'engagèrent alors à construire un État qui soit en mesure de répondre aux attentes de la population. Avec les résultats que nous connaissons aujourd'hui : une corruption massive et généralisée, des élites politiques et militaires qui agissent en dehors de tout contrôle étatique, et un régime en proie à l'implosion.
Quant à Ben Laden, il fut abattu non pas sur le territoire afghan, mais au Pakistan, dans la nuit du 1er au 2 mai 2011, dix ans après les attentats. Une autre décennie s'écoula avant que Joe Biden, fraîchement élu à la présidence des États-Unis, décide le retrait total des troupes américaines d'Afghanistan.
En vingt ans, les États-Unis ont envoyé 775 000 soldats en Afghanistan, dépensé près de 900 milliards de dollars et perdu près de 2 500 hommes, sans pour autant parvenir à vaincre les talibans ni à installer un régime politique stable. Ce conflit représente l'échec criant de la doctrine du regime change et de l'idée qu'une puissance étrangère, aussi puissante soit-elle, a la capacité de façonner une société par le biais d'une intervention militaire.
Romain Malejacq est professeur assistant au département de science politique (Cicam) de l'université Radboud de Nimègue, aux Pays-Bas.
Vingt ans de lutte contre les talibans
Les premiers soldats américains posent le pied en Afghanistan en octobre 2001. Ils apportent leur soutien à l'Alliance du Nord contre le régime des talibans. Kaboul est prise dès novembre. Mais le régime afghan, affaibli par la corruption encouragée par les aides internationales, voit la menace talibane vite ressurgir. La guérilla reprend jusqu'à motiver l'envoi de troupes supplémentaires par Obama en 2009.
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 36-40[article] Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Afghanistan : l'enlisement [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Romain Malejacq, Auteur . - 2021 . - p. 36-40.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 36-40
Mots-clés : Etats-Unis Afghanistan enlisement après attentats lutte Note de contenu : C'est le plus long conflit mené par les États-Unis. En 2001, pourtant, l'objectif semblait clair.
Le président américain George W. Bush prononça, le soir du 11 septembre 2001, un discours qui allait façonner de manière profonde la politique étrangère américaine. Ces attentats sont des « actes de guerre » déclara-t-il alors, et « nous ne ferons aucune distinction entre les terroristes qui ont commis ces actes [Al-Qaida], et ceux qui les abritent [les talibans] ». Le pays aux mains des talibans (avec à leur tête le mollah Omar, photo) depuis 1996 abritait les bases de l'association terroriste et Oussama ben Laden. L'idée était donc apparemment simple : éradiquer Al-Qaida, mais aussi renverser les talibans, imposer un nouvel ordre politique en adéquation avec les intérêts américains, le tout en engageant le minimum de soldats américains sur le sol afghan.
George W. Bush avait affiché ses convictions l'année précédente, lors de la campagne présidentielle : les soldats américains, avait-il expliqué, n'ont pas vocation à reconstruire les États et les sociétés, mais bien à faire la guerre, y compris contre les régimes dictatoriaux ennemis des États-Unis. Cette idée fut bientôt érigée en doctrine, celle du regime change.
Premiers succès militaires
Mais ce double amalgame, entre guerre et terrorisme d'une part, entre Al-Qaida et talibans d'autre part, explique toute l'ambiguïté et l'exceptionnalité de l'intervention américaine en Afghanistan : les États-Unis ont répondu à des attaques terroristes fomentées par une organisation non étatique en envahissant un État souverain (bien que le régime taliban ne soit alors reconnu que par une poignée d'États). Cet amalgame explique vingt années de tâtonnements et d'hésitations sur la stratégie à mener en Afghanistan, entre « guerre contre le terrorisme » et contre-insurrection.
Quinze jours seulement après l'effondrement des Twin Towers, des agents de la CIA furent héliportés sur le territoire afghan. Leur rôle était d'entrer en contact avec les principaux commandants de l'Alliance du Nord (les forces afghanes qui résistaient aux talibans dans le nord-est du pays) et de leur fournir les ressources financières et militaires nécessaires à la reconquête du pays. En octobre, des commandos de forces spéciales furent envoyés à leur tour afin de coordonner les combats au sol et le bombardement des positions talibanes par l'aviation américaine.
Le succès militaire fut fulgurant. L'Alliance du Nord reprit Kaboul à la mi-novembre. Les conséquences de cette stratégie, en revanche, furent désastreuses. Les principaux commandants de l'Alliance du Nord, dont la légitimité et les capacités militaires avaient été renforcées par les Américains, s'emparèrent d'un maximum de ressources, à commencer par les terres les plus fertiles et les administrations publiques. Une conférence fut alors organisée à Bonn, en Allemagne, en novembre-décembre 2001, afin d'établir les grandes lignes de la mise en place du nouveau régime et nommer un gouvernement intérimaire dirigé par Hamid Karzaï. Une nouvelle Constitution fut adoptée en 2004, une élection présidentielle fut organisée la même année, suivie, en 2005, d'élections législatives. Les États-Unis, soucieux de maintenir une « empreinte légère » en Afghanistan, ne cessaient pourtant de soutenir (et d'enrichir) leurs alliés de 2001, en échange d'un certain nombre de services (approvisionnement en matières premières, renseignement, etc.).
Au sein de la communauté internationale, l'optimisme restait alors de mise : le pays avait été libéré du joug des talibans, la démocratie à l'occidentale avait débarqué en Afghanistan, et l'organisation responsable des attentats du 11 Septembre était aux abois. Une majorité des militants d'Al-Qaida avaient été chassés, incarcérés ou éliminés dès les semaines et les mois qui suivirent les attentats de New York et Washington.
La situation était pourtant critique : le régime était corrompu ; les bienfaits de la démocratie se faisaient attendre ; les commandants de l'Alliance du Nord dirigeaient leurs fiefs de manière autoritaire ; et les populations pachtounes du sud et de l'est de l'Afghanistan se sentaient marginalisées. La présence militaire étrangère était par ailleurs très mal acceptée du fait de la multiplication des victimes collatérales et du peu de respect des soldats de la Coalition envers les coutumes locales.
Corruption massive
Les talibans, qui s'étaient entre-temps réorganisés au Pakistan, profitèrent de ce contexte pour lancer une insurrection armée à partir des années 2004-2005. Pour vaincre les talibans et gagner la « guerre contre le terrorisme », les Américains et leurs alliés s'engagèrent alors à construire un État qui soit en mesure de répondre aux attentes de la population. Avec les résultats que nous connaissons aujourd'hui : une corruption massive et généralisée, des élites politiques et militaires qui agissent en dehors de tout contrôle étatique, et un régime en proie à l'implosion.
Quant à Ben Laden, il fut abattu non pas sur le territoire afghan, mais au Pakistan, dans la nuit du 1er au 2 mai 2011, dix ans après les attentats. Une autre décennie s'écoula avant que Joe Biden, fraîchement élu à la présidence des États-Unis, décide le retrait total des troupes américaines d'Afghanistan.
En vingt ans, les États-Unis ont envoyé 775 000 soldats en Afghanistan, dépensé près de 900 milliards de dollars et perdu près de 2 500 hommes, sans pour autant parvenir à vaincre les talibans ni à installer un régime politique stable. Ce conflit représente l'échec criant de la doctrine du regime change et de l'idée qu'une puissance étrangère, aussi puissante soit-elle, a la capacité de façonner une société par le biais d'une intervention militaire.
Romain Malejacq est professeur assistant au département de science politique (Cicam) de l'université Radboud de Nimègue, aux Pays-Bas.
Vingt ans de lutte contre les talibans
Les premiers soldats américains posent le pied en Afghanistan en octobre 2001. Ils apportent leur soutien à l'Alliance du Nord contre le régime des talibans. Kaboul est prise dès novembre. Mais le régime afghan, affaibli par la corruption encouragée par les aides internationales, voit la menace talibane vite ressurgir. La guérilla reprend jusqu'à motiver l'envoi de troupes supplémentaires par Obama en 2009.
Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Elie Barnavi : « Une défection des États-Unis serait une catastrophe pour Israël » / Elie BARNAVI in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Elie Barnavi : « Une défection des États-Unis serait une catastrophe pour Israël » Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Elie BARNAVI, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 40-41 Langues : Français (fre) Mots-clés : Etats-Unis Israël Obama Note de contenu : Depuis la présidence de Barack Obama Washington a infléchi sa politique vis-à-vis d'Israël : l'État hébreu est devenu un enjeu secondaire.
L'Histoire : Comment caractériser la position des États-Unis vis-à-vis du Moyen-Orient depuis la fin de la guerre froide ?
Élie Barnavi : La région a largement perdu aux yeux des Américains sa place d'enjeu géopolitique majeur qui a été la sienne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et le remplacement de la Grande-Bretagne par les États-Unis comme sa puissance tutélaire. Deux principales raisons à cela : la disparition de l'Union soviétique et la fin de la dépendance pétrolière américaine. Il y en a d'autres : la fatigue due à un engagement guerrier incessant et largement failli, l'émergence de la Chine comme principal rival systémique et, plus généralement, l'entrée des États-Unis dans une de ces phases périodiques d'isolationnisme dont leur histoire est coutumière.
L'évolution de l'attitude de Washington à l'égard du conflit israélo-palestinien est un cas particulier de son approche générale dans la région. La dernièr ...
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 40-41[article] Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Elie Barnavi : « Une défection des États-Unis serait une catastrophe pour Israël » [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Elie BARNAVI, Auteur . - 2021 . - p. 40-41.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 40-41
Mots-clés : Etats-Unis Israël Obama Note de contenu : Depuis la présidence de Barack Obama Washington a infléchi sa politique vis-à-vis d'Israël : l'État hébreu est devenu un enjeu secondaire.
L'Histoire : Comment caractériser la position des États-Unis vis-à-vis du Moyen-Orient depuis la fin de la guerre froide ?
Élie Barnavi : La région a largement perdu aux yeux des Américains sa place d'enjeu géopolitique majeur qui a été la sienne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et le remplacement de la Grande-Bretagne par les États-Unis comme sa puissance tutélaire. Deux principales raisons à cela : la disparition de l'Union soviétique et la fin de la dépendance pétrolière américaine. Il y en a d'autres : la fatigue due à un engagement guerrier incessant et largement failli, l'émergence de la Chine comme principal rival systémique et, plus généralement, l'entrée des États-Unis dans une de ces phases périodiques d'isolationnisme dont leur histoire est coutumière.
L'évolution de l'attitude de Washington à l'égard du conflit israélo-palestinien est un cas particulier de son approche générale dans la région. La dernièr ...
Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Numérique : la puissance douce ? / Ludovic Tournès in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Numérique : la puissance douce ? Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Ludovic Tournès, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 42-45 Langues : Français (fre) Mots-clés : Etats-Unis puissance entreprises mondiales top 10 Note de contenu : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft : plus riches que beaucoup d'États, puissantes par leurs milliards d'utilisateurs, ces entreprises sont-elles devenues le bras armé de l'expansionnisme états-unien ?
La puissance et la richesse de certaines entreprises américaines oeuvrant dans les nouvelles technologies défient les États du monde entier. L'acronyme Gafam, qui désigne les plus grandes d'entre elles : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, pourrait être allongé pour y intégrer d'autres compagnies symboles de l'économie numérique, telles que Netflix, Airbnb, Tesla et Uber (abrégées en Natu), ou encore Zoom, logiciel de réunion en ligne qui a connu une croissance quasi exponentielle à la faveur de la pandémie de Covid-19.
La pratique de ces acronymes à géométrie variable pointe la domination d'un petit nombre d'entreprises sur le monde numérique, depuis l'informatique personnelle apparue dans les années 1980 (les premiers PC ou personal computers, « ordinateurs personnels », sont mis sur le marché en 1977) jusqu'aux réseaux sociaux, en passant par la vente en ligne, la musique, le cinéma et d'autres domaines en croissance exponentielle, comm ...
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 42-45[article] Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Numérique : la puissance douce ? [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Ludovic Tournès, Auteur . - 2021 . - p. 42-45.
Langues : Français (fre)
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Mots-clés : Etats-Unis puissance entreprises mondiales top 10 Note de contenu : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft : plus riches que beaucoup d'États, puissantes par leurs milliards d'utilisateurs, ces entreprises sont-elles devenues le bras armé de l'expansionnisme états-unien ?
La puissance et la richesse de certaines entreprises américaines oeuvrant dans les nouvelles technologies défient les États du monde entier. L'acronyme Gafam, qui désigne les plus grandes d'entre elles : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, pourrait être allongé pour y intégrer d'autres compagnies symboles de l'économie numérique, telles que Netflix, Airbnb, Tesla et Uber (abrégées en Natu), ou encore Zoom, logiciel de réunion en ligne qui a connu une croissance quasi exponentielle à la faveur de la pandémie de Covid-19.
La pratique de ces acronymes à géométrie variable pointe la domination d'un petit nombre d'entreprises sur le monde numérique, depuis l'informatique personnelle apparue dans les années 1980 (les premiers PC ou personal computers, « ordinateurs personnels », sont mis sur le marché en 1977) jusqu'aux réseaux sociaux, en passant par la vente en ligne, la musique, le cinéma et d'autres domaines en croissance exponentielle, comm ...
Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Chine, le piège de Thucydide ? / Ludovic Tournès in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Chine, le piège de Thucydide ? Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Ludovic Tournès, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 46-51 Langues : Français (fre) Mots-clés : Etats-Unis OMC Chine piège Note de contenu : L'adhésion de la Chine à l'OMC en 2001 et son soutien affiché aux États-Unis dans leur lutte contre le terrorisme a semblé marquer le début d'une lune de miel. Washington a-t-il fait preuve de naïveté dans ses relations avec la future nouvelle superpuissance ?
Cinq heures après la première attaque sur les tours jumelles de New York, le président chinois Jiang Zemin envoie un message au président Bush pour exprimer ses condoléances et rappeler que le gouvernement chinois « condamne, comme toujours, tous les actes violents de nature terroriste ». Le 18 octobre 2001 George W. Bush se rend à Shanghai pour sa première visite à l'étranger après le 11 Septembre, dans le cadre du sommet de l'Apec (Asia-Pacific Economic Cooperation). Il déclare, en conclusion de sa rencontre bilatérale avec Jiang Zemin : « La Chine est une grande puissance. Et l'Amérique veut une relation constructive avec la Chine. Nous accueillons une Chine qui est un membre à part entière de la communauté mondiale, qui est en paix avec ses voisins. Nous saluons et soutenons l'adhésion de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce. » A la presse il affirme avoir obtenu un « engagement ferme » de soutien du président chinois à la guerre que Washingt ...
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 46-51[article] Dossier : Les Etats-Unis et le monde - Chine, le piège de Thucydide ? [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Ludovic Tournès, Auteur . - 2021 . - p. 46-51.
Langues : Français (fre)
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Mots-clés : Etats-Unis OMC Chine piège Note de contenu : L'adhésion de la Chine à l'OMC en 2001 et son soutien affiché aux États-Unis dans leur lutte contre le terrorisme a semblé marquer le début d'une lune de miel. Washington a-t-il fait preuve de naïveté dans ses relations avec la future nouvelle superpuissance ?
Cinq heures après la première attaque sur les tours jumelles de New York, le président chinois Jiang Zemin envoie un message au président Bush pour exprimer ses condoléances et rappeler que le gouvernement chinois « condamne, comme toujours, tous les actes violents de nature terroriste ». Le 18 octobre 2001 George W. Bush se rend à Shanghai pour sa première visite à l'étranger après le 11 Septembre, dans le cadre du sommet de l'Apec (Asia-Pacific Economic Cooperation). Il déclare, en conclusion de sa rencontre bilatérale avec Jiang Zemin : « La Chine est une grande puissance. Et l'Amérique veut une relation constructive avec la Chine. Nous accueillons une Chine qui est un membre à part entière de la communauté mondiale, qui est en paix avec ses voisins. Nous saluons et soutenons l'adhésion de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce. » A la presse il affirme avoir obtenu un « engagement ferme » de soutien du président chinois à la guerre que Washingt ...
Dossier : Les Etats-Unis et le monde - La guerre sans fin / Bruno CABANES in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Les Etats-Unis et le monde - La guerre sans fin Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Bruno CABANES, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 52-55 Langues : Français (fre) Mots-clés : Etats-Unis guerre Irak lutte terrorisme Note de contenu :
Les conflits menés par les États-Unis au nom de la lutte contre le terrorisme ont eu un coût humain, financier, mais aussi moral, considérable. Ils ont changé la façon de faire la guerre.
Avec la décision de retirer les troupes américaines d'Afghanistan, c'est le plus long conflit de l'histoire militaire des États-Unis qui vient de s'achever. Le 7 octobre 2001, il y a tout juste vingt ans, débutait l'opération « Enduring Freedom » (« Liberté immuable »), destinée à traquer Oussama ben Laden, responsable des attentats du 11 septembre 2001, et à chasser du pouvoir ses alliés talibans (cf. p. 36). Cette opération déboucha sur une « guerre contre la terrorisme » (War on Terror), qui gagna le Pakistan, l'Irak (de 2003 à 2011), le Yémen, la Corne de l'Afrique, les Philippines (cf. carte p. 28). La mort du chef d'Al-Qaida le 2 mai 2011 ne fut qu'une étape. Il fallut encore près de dix ans de négociations tumultueuses avec le pouvoir de Kaboul pour qu'un accord historique soit finalement conclu, le 29 février 2020.
« Je suis maintenant le quatrième président à gérer une présence américaine [sur ce théâtre d'opérations]. Deux ré ...
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 52-55[article] Dossier : Les Etats-Unis et le monde - La guerre sans fin [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Bruno CABANES, Auteur . - 2021 . - p. 52-55.
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Mots-clés : Etats-Unis guerre Irak lutte terrorisme Note de contenu :
Les conflits menés par les États-Unis au nom de la lutte contre le terrorisme ont eu un coût humain, financier, mais aussi moral, considérable. Ils ont changé la façon de faire la guerre.
Avec la décision de retirer les troupes américaines d'Afghanistan, c'est le plus long conflit de l'histoire militaire des États-Unis qui vient de s'achever. Le 7 octobre 2001, il y a tout juste vingt ans, débutait l'opération « Enduring Freedom » (« Liberté immuable »), destinée à traquer Oussama ben Laden, responsable des attentats du 11 septembre 2001, et à chasser du pouvoir ses alliés talibans (cf. p. 36). Cette opération déboucha sur une « guerre contre la terrorisme » (War on Terror), qui gagna le Pakistan, l'Irak (de 2003 à 2011), le Yémen, la Corne de l'Afrique, les Philippines (cf. carte p. 28). La mort du chef d'Al-Qaida le 2 mai 2011 ne fut qu'une étape. Il fallut encore près de dix ans de négociations tumultueuses avec le pouvoir de Kaboul pour qu'un accord historique soit finalement conclu, le 29 février 2020.
« Je suis maintenant le quatrième président à gérer une présence américaine [sur ce théâtre d'opérations]. Deux ré ...
L'Atelier des CHERCHEURS : Soissons, 1121 : Abélard humilié / Jérôme Rival in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : L'Atelier des CHERCHEURS : Soissons, 1121 : Abélard humilié Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Jérôme Rival, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 56-61 Langues : Français (fre) Mots-clés : Abélard Soissons église accusation Note de contenu : Pourquoi l'Église a-t-elle condamné Abélard, intellectuel hors du commun ? Derrière l'accusation d'hérésie se cachent des rancoeurs personnelles et une institution en train d'affermir son pouvoir sur l'ensemble de la société.
J'étais dévoré par la fièvre de l'orgueil et de la luxure ; la Grâce divine vint me guérir malgré moi de ces deux maladies : de la luxure d'abord, en me privant des moyens de la satisfaire ; puis de l'orgueil [...] en m'humiliant par la condamnation au feu du livre fameux dont je tirais particulièrement vanité. »
De ces deux infortunes qu'Abélard raconte dans son Historia calamitatum (Histoire de mes malheurs), l'une est restée plus célèbre que l'autre : sa castration lors d'une vengeance planifiée par l'oncle d'Héloïse, son étudiante et amante. La seconde, sa condamnation pour hérésie au concile de Soissons de 1121, est davantage oubliée, même si l'historien Michael Clanchy lui consacre quelques pages dans sa magistrale biographie d'Abélard. Il faut dire que nos sources à ce sujet sont limitées à deux récits : celui d'Abélard lui-même et celui d'Otton de Freising, évêque et chroniqueur allemand qui écrit une trent ...
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 56-61[article] L'Atelier des CHERCHEURS : Soissons, 1121 : Abélard humilié [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Jérôme Rival, Auteur . - 2021 . - p. 56-61.
Langues : Français (fre)
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Mots-clés : Abélard Soissons église accusation Note de contenu : Pourquoi l'Église a-t-elle condamné Abélard, intellectuel hors du commun ? Derrière l'accusation d'hérésie se cachent des rancoeurs personnelles et une institution en train d'affermir son pouvoir sur l'ensemble de la société.
J'étais dévoré par la fièvre de l'orgueil et de la luxure ; la Grâce divine vint me guérir malgré moi de ces deux maladies : de la luxure d'abord, en me privant des moyens de la satisfaire ; puis de l'orgueil [...] en m'humiliant par la condamnation au feu du livre fameux dont je tirais particulièrement vanité. »
De ces deux infortunes qu'Abélard raconte dans son Historia calamitatum (Histoire de mes malheurs), l'une est restée plus célèbre que l'autre : sa castration lors d'une vengeance planifiée par l'oncle d'Héloïse, son étudiante et amante. La seconde, sa condamnation pour hérésie au concile de Soissons de 1121, est davantage oubliée, même si l'historien Michael Clanchy lui consacre quelques pages dans sa magistrale biographie d'Abélard. Il faut dire que nos sources à ce sujet sont limitées à deux récits : celui d'Abélard lui-même et celui d'Otton de Freising, évêque et chroniqueur allemand qui écrit une trent ...
L'Atelier des CHERCHEURS : 1. En route pour le WEHC / Liliane Hilaire-Pérez in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : L'Atelier des CHERCHEURS : 1. En route pour le WEHC Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Liliane Hilaire-Pérez, Auteur ; Manuela Martini, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 62-63 Langues : Français (fre) Mots-clés : économie WEHC dynamiques actuelles âge d'or Note de contenu : En juillet 2022 se tiendra à Paris le XIXe Congrès mondial d'histoire économique. Une discipline en plein renouvellement.
Initié à Stockholm en 1960 par l'une des grandes figures de l'histoire économique, Fernand Braudel (Collège de France), au côté de Michael Postan (London School of Economics) et d'Ernst Söderlund (université de Stockholm), le premier Congrès d'histoire économique s'est tenu en France, à Aix-en-Provence, en 1962, sous l'égide de l'Association internationale d'histoire économique. Née à la fin des années 1950, dans le contexte de la guerre froide, cette association - dont l'acronyme anglais, International Economic History Association, IEHA, s'impose assez vite - se considère alors « comme engagée dans le processus de détente entre l'Europe occidentale et l'Amérique d'une part, l'Europe orientale et l'Union soviétique d'autre part »1. Elle exprime « l'histoire d'une culture universitaire » nourrie par les coopérations scientifiques et institutionnelles, dessinant « un monde de la diplomatie scientifique internationale ».
Au même moment, en France, des historiens aux parcours divers, spécialistes de périodes et de domaines fort variés mais tous reconnus, se réunissent à Paris en 1963 pour jeter les bases de l'AFHE. Font partie du noyau fondateur Robert Boutruche, Fernand Braudel, Jean Bouvier, François Crouzet, Georges Duby, Bertrand Gille, Pierre Goubert, Ernest Labrousse, Pierre Léon, Frédéric Mauro, Pierre Vilar. La gestation a été relativement longue : ce comité d'organisation soumet, plus de deux ans plus tard, les statuts à l'assemblée constituante qui se réunit le 30 mai 1965 et dont font aussi partie, entre autres, Pierre Chaunu, Jacques Le Goff, Emmanuel Le Roy Ladurie et Maurice Lévy-Leboyer2. Ernest Labrousse occupe la première présidence, tandis que Fernand Braudel assure celle de l'IEHA entre 1962 et 1965. C'est pendant ces mêmes années que les deux hommes conçoivent et dirigent le long chantier qui donnera lieu aux volumes de l'Histoire économique et sociale de la France, publiés par les Presses universitaires de France.
L'âge d'or des années 1960
Ces différentes initiatives témoignent d'un rayonnement scientifique dont l'histoire économique peut aujourd'hui être nostalgique. A cette époque des départements spécifiques étaient fondés dans bien des universités en France et à l'international. La production historique était dominée par l'histoire économique. Dans le sillage des Annales et d'Ernest Labrousse, Pierre Goubert, notamment avec sa thèse Beauvais et le Beauvaisis, de 1600 à 1730 (1960), renouvelait l'histoire de l'Ancien Régime par l'attention portée à la complexité des situations socio-économiques, parlant ainsi des paysanneries et non de la paysannerie française. Fernand Braudel introduisait le concept d'économie-monde, montrant que le capitalisme, à cette échelle, avait revêtu plusieurs formes, irréductibles à l'ère industrielle. Dans les années 1960 Jean Bouvier proposait une histoire incarnée de la finance et de la banque, en se penchant sur des institutions emblématiques comme le Crédit lyonnais.
Au-delà même des cercles scientifiques, l'histoire économique était porteuse d'enjeux cruciaux. Elle était un terrain de débat et de dialogue ente historiens marxistes et non marxistes de même qu'un outil pour penser les politiques de développement et le concept de modernisation. L'attrait exercé par le livre de Walt W. Rostow The Stages of Economic Growth. A Non-Communist Manifesto (1960), proposant une analyse normative et linéaire des processus de croissance, était, déjà, sujet à des mises en perspective, par exemple au centre des débats sur la place de l'industrialisation dans le développement économique.
Dynamiques actuelles
Si de nos jours l'histoire économique est moins ancrée institutionnellement, la discipline a récemment connu un coup de neuf. Les femmes sont enfin présentes dans les départements, les associations représentatives et la recherche. Les thématiques de recherche sont aussi largement renouvelées et diversifiées. Enfin, l'histoire économique est de plus en plus reconnue comme une clé de compréhension de la globalisation des échanges comme de la production et de ses conséquences (inégalités, prédation des ressources, impacts environnementaux planétaires, crises sanitaires et économiques).
Dans ce contexte renouvelé, où va donc l'histoire économique française ? Comme le montre le succès du livre de Thomas Piketty Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013), elle rayonne indéniablement à l'international. Elle va de plus porter la présidence de l'IEHA pendant trois ans, entre 2022 et 2025, et fourmille de nouveaux projets.
Elle aurait pu disparaître avec la remise en cause de la démarche quantitative dans les années 1990 et l'essor en France de l'histoire des représentations. Il n'en a rien été. Les méthodes ont été questionnées. Les catégories à la base des classifications de l'histoire quantitative ont été contextualisées. Non seulement l'approche quantitative des phénomènes socio-économiques n'a pas été abandonnée mais elle mobilise maintenant des modèles capables de prendre en compte des variables de plus en plus fines ou de plus en plus massives par le recours croissant au numérique et ce pour toutes les périodes, y compris les plus anciennes.
Au-delà de son compagnonnage traditionnel avec l'économie, elle se renouvelle par des rencontres interdisciplinaires avec l'anthropologie, les sciences de l'organisation, les humanités numériques, le traitement automatisé de la langue (TAL), l'ethnométhodologie, qui permet la reconstitution de budgets familiaux et des niveaux de vie, ou encore l'archéométrie, méthode-clé pour l'étude des matériaux et des procédés anciens. Des thématiques originales la traversent depuis une génération (techniques, savoirs, genre, environnement, migrations, santé, institutions...), comme en témoignent les articles à découvrir chaque mois dans L'Histoire.
Cette dynamique résonne à l'échelle mondiale. Le XIXe Congrès mondial d'histoire économique (WEHC) organisé à Paris en 2022 atteste ce renouvellement. Son thème, « Les ressources », est en prise avec les thématiques qui placent aujourd'hui l'histoire économique au premier plan des débats de société et des choix politiques.
C'est pourquoi le congrès de Paris inaugure l'été prochain une nouvelle formule : un « pass Histoire publique » qui assurera l'ouverture du congrès à un large public. Ainsi le WEHC 2022 décide-t-il d'ouvrir une nouvelle page, celle de l'histoire économique dans la cité.
Notes
1. M. Berg, « Dialogues Est-Ouest : les historiens économistes, la guerre froide et la détente », Le Mouvement social n° 259, 2017/2, pp. 33-58.
2. Cf. M. Merger, « L'AFHE : quelques repères historiques », D. Barjot (dir.), « Où va l'histoire économique ? », Historiens & Géographes n° 378, 2002, pp. 7-8.
LES AUTEURES
Professeure à l'université de Paris et directrice d'études à l'EHESS, Liliane Hilaire-Pérez est responsable du comité d'organisation du WEHC 2022.
Professeure à l'université Lumière-Lyon-2, Manuela Martini est présidente de l'Association française d'histoire économique (AFHE).
WEHC
Le XIXe Congrès mondial d'histoire économique (World Economic History Congress, WEHC) se tiendra du 25 au 29 juillet 2022 à Paris, sur le tout nouveau campus Condorcet. Il est organisé par l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), l'Association française d'histoire économique (AFHE) et l'École d'économie de Paris/Paris School of Economics (PSE). Le « pass Histoire publique » donnera accès à une série de manifestations telles que les grandes conférences plénières, l'exposition « Évolutions industrielles » de la Cité des sciences et de l'industrie, partenaire, les déjeuners-débats, le forum des éditeurs, les rencontres avec les mécènes et les éditeurs et les prix récompensant les réalisations numériques en histoire économique.
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 62-63[article] L'Atelier des CHERCHEURS : 1. En route pour le WEHC [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Liliane Hilaire-Pérez, Auteur ; Manuela Martini, Auteur . - 2021 . - p. 62-63.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 62-63
Mots-clés : économie WEHC dynamiques actuelles âge d'or Note de contenu : En juillet 2022 se tiendra à Paris le XIXe Congrès mondial d'histoire économique. Une discipline en plein renouvellement.
Initié à Stockholm en 1960 par l'une des grandes figures de l'histoire économique, Fernand Braudel (Collège de France), au côté de Michael Postan (London School of Economics) et d'Ernst Söderlund (université de Stockholm), le premier Congrès d'histoire économique s'est tenu en France, à Aix-en-Provence, en 1962, sous l'égide de l'Association internationale d'histoire économique. Née à la fin des années 1950, dans le contexte de la guerre froide, cette association - dont l'acronyme anglais, International Economic History Association, IEHA, s'impose assez vite - se considère alors « comme engagée dans le processus de détente entre l'Europe occidentale et l'Amérique d'une part, l'Europe orientale et l'Union soviétique d'autre part »1. Elle exprime « l'histoire d'une culture universitaire » nourrie par les coopérations scientifiques et institutionnelles, dessinant « un monde de la diplomatie scientifique internationale ».
Au même moment, en France, des historiens aux parcours divers, spécialistes de périodes et de domaines fort variés mais tous reconnus, se réunissent à Paris en 1963 pour jeter les bases de l'AFHE. Font partie du noyau fondateur Robert Boutruche, Fernand Braudel, Jean Bouvier, François Crouzet, Georges Duby, Bertrand Gille, Pierre Goubert, Ernest Labrousse, Pierre Léon, Frédéric Mauro, Pierre Vilar. La gestation a été relativement longue : ce comité d'organisation soumet, plus de deux ans plus tard, les statuts à l'assemblée constituante qui se réunit le 30 mai 1965 et dont font aussi partie, entre autres, Pierre Chaunu, Jacques Le Goff, Emmanuel Le Roy Ladurie et Maurice Lévy-Leboyer2. Ernest Labrousse occupe la première présidence, tandis que Fernand Braudel assure celle de l'IEHA entre 1962 et 1965. C'est pendant ces mêmes années que les deux hommes conçoivent et dirigent le long chantier qui donnera lieu aux volumes de l'Histoire économique et sociale de la France, publiés par les Presses universitaires de France.
L'âge d'or des années 1960
Ces différentes initiatives témoignent d'un rayonnement scientifique dont l'histoire économique peut aujourd'hui être nostalgique. A cette époque des départements spécifiques étaient fondés dans bien des universités en France et à l'international. La production historique était dominée par l'histoire économique. Dans le sillage des Annales et d'Ernest Labrousse, Pierre Goubert, notamment avec sa thèse Beauvais et le Beauvaisis, de 1600 à 1730 (1960), renouvelait l'histoire de l'Ancien Régime par l'attention portée à la complexité des situations socio-économiques, parlant ainsi des paysanneries et non de la paysannerie française. Fernand Braudel introduisait le concept d'économie-monde, montrant que le capitalisme, à cette échelle, avait revêtu plusieurs formes, irréductibles à l'ère industrielle. Dans les années 1960 Jean Bouvier proposait une histoire incarnée de la finance et de la banque, en se penchant sur des institutions emblématiques comme le Crédit lyonnais.
Au-delà même des cercles scientifiques, l'histoire économique était porteuse d'enjeux cruciaux. Elle était un terrain de débat et de dialogue ente historiens marxistes et non marxistes de même qu'un outil pour penser les politiques de développement et le concept de modernisation. L'attrait exercé par le livre de Walt W. Rostow The Stages of Economic Growth. A Non-Communist Manifesto (1960), proposant une analyse normative et linéaire des processus de croissance, était, déjà, sujet à des mises en perspective, par exemple au centre des débats sur la place de l'industrialisation dans le développement économique.
Dynamiques actuelles
Si de nos jours l'histoire économique est moins ancrée institutionnellement, la discipline a récemment connu un coup de neuf. Les femmes sont enfin présentes dans les départements, les associations représentatives et la recherche. Les thématiques de recherche sont aussi largement renouvelées et diversifiées. Enfin, l'histoire économique est de plus en plus reconnue comme une clé de compréhension de la globalisation des échanges comme de la production et de ses conséquences (inégalités, prédation des ressources, impacts environnementaux planétaires, crises sanitaires et économiques).
Dans ce contexte renouvelé, où va donc l'histoire économique française ? Comme le montre le succès du livre de Thomas Piketty Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013), elle rayonne indéniablement à l'international. Elle va de plus porter la présidence de l'IEHA pendant trois ans, entre 2022 et 2025, et fourmille de nouveaux projets.
Elle aurait pu disparaître avec la remise en cause de la démarche quantitative dans les années 1990 et l'essor en France de l'histoire des représentations. Il n'en a rien été. Les méthodes ont été questionnées. Les catégories à la base des classifications de l'histoire quantitative ont été contextualisées. Non seulement l'approche quantitative des phénomènes socio-économiques n'a pas été abandonnée mais elle mobilise maintenant des modèles capables de prendre en compte des variables de plus en plus fines ou de plus en plus massives par le recours croissant au numérique et ce pour toutes les périodes, y compris les plus anciennes.
Au-delà de son compagnonnage traditionnel avec l'économie, elle se renouvelle par des rencontres interdisciplinaires avec l'anthropologie, les sciences de l'organisation, les humanités numériques, le traitement automatisé de la langue (TAL), l'ethnométhodologie, qui permet la reconstitution de budgets familiaux et des niveaux de vie, ou encore l'archéométrie, méthode-clé pour l'étude des matériaux et des procédés anciens. Des thématiques originales la traversent depuis une génération (techniques, savoirs, genre, environnement, migrations, santé, institutions...), comme en témoignent les articles à découvrir chaque mois dans L'Histoire.
Cette dynamique résonne à l'échelle mondiale. Le XIXe Congrès mondial d'histoire économique (WEHC) organisé à Paris en 2022 atteste ce renouvellement. Son thème, « Les ressources », est en prise avec les thématiques qui placent aujourd'hui l'histoire économique au premier plan des débats de société et des choix politiques.
C'est pourquoi le congrès de Paris inaugure l'été prochain une nouvelle formule : un « pass Histoire publique » qui assurera l'ouverture du congrès à un large public. Ainsi le WEHC 2022 décide-t-il d'ouvrir une nouvelle page, celle de l'histoire économique dans la cité.
Notes
1. M. Berg, « Dialogues Est-Ouest : les historiens économistes, la guerre froide et la détente », Le Mouvement social n° 259, 2017/2, pp. 33-58.
2. Cf. M. Merger, « L'AFHE : quelques repères historiques », D. Barjot (dir.), « Où va l'histoire économique ? », Historiens & Géographes n° 378, 2002, pp. 7-8.
LES AUTEURES
Professeure à l'université de Paris et directrice d'études à l'EHESS, Liliane Hilaire-Pérez est responsable du comité d'organisation du WEHC 2022.
Professeure à l'université Lumière-Lyon-2, Manuela Martini est présidente de l'Association française d'histoire économique (AFHE).
WEHC
Le XIXe Congrès mondial d'histoire économique (World Economic History Congress, WEHC) se tiendra du 25 au 29 juillet 2022 à Paris, sur le tout nouveau campus Condorcet. Il est organisé par l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), l'Association française d'histoire économique (AFHE) et l'École d'économie de Paris/Paris School of Economics (PSE). Le « pass Histoire publique » donnera accès à une série de manifestations telles que les grandes conférences plénières, l'exposition « Évolutions industrielles » de la Cité des sciences et de l'industrie, partenaire, les déjeuners-débats, le forum des éditeurs, les rencontres avec les mécènes et les éditeurs et les prix récompensant les réalisations numériques en histoire économique.
L'Atelier des CHERCHEURS : L'historien parfait en Chine / Damien Chaussende in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : L'Atelier des CHERCHEURS : L'historien parfait en Chine Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Damien Chaussende, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 64-69 Langues : Français (fre) Mots-clés : historien Chine décryptage Shi Note de contenu : Au VIIIe siècle, sous la dynastie des Tang, un historien de l'empire, ne se sentant pas reconnu à sa juste valeur, conçut un manuel sur l'écriture de l'histoire, qui est une véritable leçon de méthode.
Dans la Chine médiévale, l'histoire est une discipline reine, à laquelle les souverains, leurs ministres et les lettrés-fonctionnaires qui administraient le pays ont accordé une importance capitale. Conçue comme un guide pour l'élite au pouvoir, elle était un miroir qui, renvoyant l'image d'une société plus ancienne, devait permettre au prince et à ses relais de mieux accomplir leur mission.
Si l'histoire en Grèce et à Rome procède d'une « enquête » (historia) visant à établir la vérité des faits, en Chine elle est liée à l'acte d'écrire et à la figure de celui qui, dans la Chine archaïque, maîtrisait l'écriture, le scribe, qui est le sens fondamental du terme clé shi. Ce mot s'est enrichi au cours des siècles du sens d'annaliste, d'historien, de texte historique et enfin d'histoire. Shi a ainsi désigné au départ un agent administratif et a fini par s'appliquer aux écrits qu'il produisait. L'acte d'écrire l'histoire est en Chine int ...
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 64-69[article] L'Atelier des CHERCHEURS : L'historien parfait en Chine [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Damien Chaussende, Auteur . - 2021 . - p. 64-69.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 64-69
Mots-clés : historien Chine décryptage Shi Note de contenu : Au VIIIe siècle, sous la dynastie des Tang, un historien de l'empire, ne se sentant pas reconnu à sa juste valeur, conçut un manuel sur l'écriture de l'histoire, qui est une véritable leçon de méthode.
Dans la Chine médiévale, l'histoire est une discipline reine, à laquelle les souverains, leurs ministres et les lettrés-fonctionnaires qui administraient le pays ont accordé une importance capitale. Conçue comme un guide pour l'élite au pouvoir, elle était un miroir qui, renvoyant l'image d'une société plus ancienne, devait permettre au prince et à ses relais de mieux accomplir leur mission.
Si l'histoire en Grèce et à Rome procède d'une « enquête » (historia) visant à établir la vérité des faits, en Chine elle est liée à l'acte d'écrire et à la figure de celui qui, dans la Chine archaïque, maîtrisait l'écriture, le scribe, qui est le sens fondamental du terme clé shi. Ce mot s'est enrichi au cours des siècles du sens d'annaliste, d'historien, de texte historique et enfin d'histoire. Shi a ainsi désigné au départ un agent administratif et a fini par s'appliquer aux écrits qu'il produisait. L'acte d'écrire l'histoire est en Chine int ...
L'Atelier des CHERCHEURS : La guerre d'Octavien dans les Balkans / Giusto Traina in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : L'Atelier des CHERCHEURS : La guerre d'Octavien dans les Balkans Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Giusto Traina, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 70-74 Langues : Français (fre) Mots-clés : Octavien guerre Balkans Note de contenu : Dans la marche au pouvoir du futur Auguste, un épisode reste méconnu : sa campagne contre les peuples des Balkans. Celui qui n'était encore qu'Octavien transforma cette guerre sans réel enjeu en une victoire écrasante contre des ennemis de Rome. Il s'agissait pour lui de se poser en nouveau César.
Vers 35 av. J.-C. le pouvoir politique et militaire du monde romain était concentré entre les mains de deux hommes : Octavien, le petit-neveu de Jules César et futur Auguste, et Antoine. Le premier contrôlait les provinces occidentales, l'autre l'Orient. Les deux hommes étaient arrivés à la tête de la république après une série d'événements consécutifs à l'assassinat de Jules César, le 15 mars 44 av. J.-C. En 43 av. J.-C. fut institué le « triumvirat pour le rétablissement de la république ». Octavien, Antoine et Lépide étaient pourvus de pouvoirs extraordinaires, comme celui de recruter des légions et lancer des campagnes militaires de grande envergure.
En 36 av. J.-C. Lépide fut déchu de ses prérogatives. Puis, un an plus tard, les lieutenants d'Antoine liquidèrent Sextus Pompée, le fils de Pompée le Grand, qui n'avait pas cessé de menacer l'autorité des triumvirs. Avec la disparition de Sextus Pompée, les guerres civiles prirent fin temporairemen ...
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 70-74[article] L'Atelier des CHERCHEURS : La guerre d'Octavien dans les Balkans [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Giusto Traina, Auteur . - 2021 . - p. 70-74.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 70-74
Mots-clés : Octavien guerre Balkans Note de contenu : Dans la marche au pouvoir du futur Auguste, un épisode reste méconnu : sa campagne contre les peuples des Balkans. Celui qui n'était encore qu'Octavien transforma cette guerre sans réel enjeu en une victoire écrasante contre des ennemis de Rome. Il s'agissait pour lui de se poser en nouveau César.
Vers 35 av. J.-C. le pouvoir politique et militaire du monde romain était concentré entre les mains de deux hommes : Octavien, le petit-neveu de Jules César et futur Auguste, et Antoine. Le premier contrôlait les provinces occidentales, l'autre l'Orient. Les deux hommes étaient arrivés à la tête de la république après une série d'événements consécutifs à l'assassinat de Jules César, le 15 mars 44 av. J.-C. En 43 av. J.-C. fut institué le « triumvirat pour le rétablissement de la république ». Octavien, Antoine et Lépide étaient pourvus de pouvoirs extraordinaires, comme celui de recruter des légions et lancer des campagnes militaires de grande envergure.
En 36 av. J.-C. Lépide fut déchu de ses prérogatives. Puis, un an plus tard, les lieutenants d'Antoine liquidèrent Sextus Pompée, le fils de Pompée le Grand, qui n'avait pas cessé de menacer l'autorité des triumvirs. Avec la disparition de Sextus Pompée, les guerres civiles prirent fin temporairemen ...
Décryptage d'image : Albert Kahn : archiver le monde / Adrien Genoudet in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : Décryptage d'image : Albert Kahn : archiver le monde Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Adrien Genoudet, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 76-77 Langues : Français (fre) Mots-clés : Kahn autochrome archives Monténegro Note de contenu : Cette photographie couleurs (une autochrome) a été prise en 1913 à Cetinje, la capitale du Monténégro - le pays est né en 1910 -, juste après les guerres balkaniques. Elle fait partie du fonds d'archives constitué par le banquier et philanthrope Albert Kahn. En 1908, clôturant un tour du monde, celui-ci est persuadé que, sous l'effet du progrès des moyens de transport et de communication, la planète telle qu'il vient de la visiter est sur le point de changer définitivement. Il décide de consacrer la quasi-totalité de sa fortune à un rêve : « Fixer une fois pour toutes des aspects, des pratiques et des modes de l'activité humaine dont la disparition fatale n'est plus qu'une question de temps. » C'est ainsi qu'il crée, avec le géographe Jean Brunhes, le projet des « Archives de la planète ». L'idée est simple, inédite, inégalée : envoyer dans le monde entier des opérateurs pour qu'ils filment et photographient la diversité du monde. Entre 1912 et 1931, 72 000 ...
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 76-77[article] Décryptage d'image : Albert Kahn : archiver le monde [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Adrien Genoudet, Auteur . - 2021 . - p. 76-77.
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Mots-clés : Kahn autochrome archives Monténegro Note de contenu : Cette photographie couleurs (une autochrome) a été prise en 1913 à Cetinje, la capitale du Monténégro - le pays est né en 1910 -, juste après les guerres balkaniques. Elle fait partie du fonds d'archives constitué par le banquier et philanthrope Albert Kahn. En 1908, clôturant un tour du monde, celui-ci est persuadé que, sous l'effet du progrès des moyens de transport et de communication, la planète telle qu'il vient de la visiter est sur le point de changer définitivement. Il décide de consacrer la quasi-totalité de sa fortune à un rêve : « Fixer une fois pour toutes des aspects, des pratiques et des modes de l'activité humaine dont la disparition fatale n'est plus qu'une question de temps. » C'est ainsi qu'il crée, avec le géographe Jean Brunhes, le projet des « Archives de la planète ». L'idée est simple, inédite, inégalée : envoyer dans le monde entier des opérateurs pour qu'ils filment et photographient la diversité du monde. Entre 1912 et 1931, 72 000 ... Guide des Livres : La Saint-Barthélemy : le crime des voisins / Joël CORNETTE in L'Histoire, N° 487 (septembre 2021)
[article]
Titre : Guide des Livres : La Saint-Barthélemy : le crime des voisins Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Joël CORNETTE, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 78-79 Langues : Français (fre) Mots-clés : Saint-Barthélemy massacre bourreaux 1572 protestant catholique Note de contenu : Jérémie Foa propose ici une nouvelle approche du massacre des protestants par les catholiques à l'été 1572 : en observant l'événement à partir des victimes et de leurs bourreaux, il montre que ce fut un affrontement de proximité, commis par et contre des voisins, qui en ont parfois profité pour régler de vieilles rancoeurs.
Depuis qu'elles ont eu lieu, les « matines sanglantes » de la Saint-Barthélemy ne cessent d'interroger. Mais que peut-on découvrir de nouveau après tant d'études, de thèses, d'hypothèses, sur les ressorts, les responsables, les victimes de ce massacre qui a peut-être coûté la vie à 10 000 personnes dans l'ensemble du royaume de Charles IX, dont quelques milliers dans la seule capitale ?
En tournant le dos au Louvre, en délaissant le monarque, les Guises et leurs intrigues, en ignorant Catherine de Médicis, Jérémie Foa, maître de conférences à l'université d'Aix-Marseille, propose un regard inédit : l'événement observé d'en bas, au ras du sang, à partir des victimes et de leurs bourreaux. Pour mener à bien une telle recherche, tous les cartons des 80 notaires parisiens officiant durant l'été 1572 ont été dépouillés, ainsi que les archives du Parlement, les registres d'écrou de la Conciergerie de Paris, sans oublier, bien sûr, le témoignage des contemporains, comme celui de Simon Goulart, qui égrena, dans un long martyrologe, les noms de protestants assassinés.
Le livre est découpé en 26 brefs épisodes, soit autant d'arrêts sur image, à Paris, mais aussi à Lyon, Rouen, Bordeaux, Toulouse, à la rencontre de « vies minuscules », épingliers, menuisiers, brodeurs, tanneurs, poissonniers, orfèvres ou encore taverniers de la place Maubert. Ce que l'on découvre, c'est l'horreur d'un « massacre de proximité ». Car on se tue entre voisins, on règle ses comptes en famille, à l'exemple de Marie Passart et de son époux, assassinés par leurs propres neveux.
Et voici le nom des principaux « meurtriers de masse » : Jean Tanchou, Thomas Croizier - « Il se vantait publiquement d'en avoir tué de sa main jusques à 80 », écrit le mémorialiste Pierre de L'Estoile -, Nicolas Pezou, Claude Chenet, « un des tueurs en chef de la Saint-Barthélemy ». Ce dernier est responsable, entre autres, du massacre de Philippe Le Doux, de sa femme enceinte et de toute sa famille, rue de la Vieille-Monnaie, le premier soir des tueries : « L'enfant sortoit la teste hors du corps et bailloit, au grand estonnement et confusion de quelques catholiques [...]. Le brodeur, compagnon du tireur d'or, estoit le principal meurtrier » (Simon Goulart).
« Meurtriers de masse »
« Brodeur », « tireur d'or » : la plupart de ces meurtriers sont de respectables « bourgeois de Paris », à l'exemple de Claude Chenet - c'est lui le brodeur - ou de Thomas Croizier, son compagnon, le « tireur d'or » (orfèvre), militant catholique, porteur de la châsse de sainte Geneviève la protectrice de Paris, lors des processions solennelles, membre de la milice parisienne, garante du « maintien de l'ordre ». Cette dernière fonction l'a conduit, lui et ses acolytes, à exercer son zèle en multipliant les actions punitives par l'interpellation de centaines de protestants pour les enfermer à la Conciergerie, entre octobre 1567 et août 1570, sous tous les prétextes : avoir mangé des oeufs en carême, chanté des psaumes, n'être pas allé à la messe...
C'est là, précisément, « la clé du massacre » : dans les années qui ont précédé la tuerie, la persécution légale des huguenots a permis à ceux qui les ont arrêtés de connaître leurs visages, leurs métiers, leurs adresses, de dresser des listes d'hérétiques, quartier par quartier, des listes de « mauvais voisins ». La Saint-Barthélemy, écrit Jérémie Foa, « est un crime des interconnaissances, commis par des hommes qui savent pertinemment qui sont les êtres qu'ils anéantissent ». Ainsi, par exemple, les fils de Jean Thenard, Pierre et Isaac, abattus avec leur père, rue de L'Homme-Armé à Paris, avaient déjà été arrêtés par Thomas Croizier, le 13 janvier 1569, puis libérés à la suite de la paix de Saint-Germain-en-Laye (1570).
Le constat est le même à Lyon, où les meurtres des protestants commencèrent le 28 août 1572 : les assassinats sont commis par des troupes d'hommes qui se connaissent, des catholiques fervents, soudés par des réseaux professionnels et familiaux. Le massacre est bel et bien « encadré, dirigé, par de bons bourgeois de la ville, catholiques zélés qui rêvent depuis des années d'en finir avec l'hérésie ».
A Paris, nombre de corps ont été traînés jusqu'au pont aux Meuniers ou au pont au Change puis lancés dans la Seine et entraînés par le courant. Au niveau de Chaillot, à l'ombre de l'actuelle tour Eiffel, le fleuve se fait plus étroit, imprime un coude où venait faire barrage l'île Maquerelle. Bien des cadavres se sont arrêtés là et des fossoyeurs les auraient enterrés sur cette île par centaines, dans de gigantesques fosses communes : Jérémie Foa émet l'hypothèse que la tour d'acier « serait leur involontaire monument funéraire ».
Faire les poches des victimes
Le massacre fut aussi une gigantesque mise à sac de la capitale, une entreprise de spoliation : les assassins ne se sont pas privés pour faire les poches de leurs victimes, pour piller leurs maisons en les vidant de leurs meubles et de leurs objets précieux, pendant que la vie ordinaire continuait. Car, par un étrange paradoxe, les minutes des notaires « tremblent à peine du grand séisme qui semble s'arrêter à la porte des études » : par milliers, les Parisiens continuent à vendre, à acheter, à renouveler leur bail, à se marier...
La fin - troublante - de cette étude nous fait retrouver les puissants, jusqu'alors absents de ce massacre « populaire ». Car tous les assassins, ou presque, sont morts dans leur lit. On les découvre, quelques années plus tard, actifs militants de la Ligue et, presque tous, notables respectables, protégés, « gâtés d'honneurs et d'argent » par le duc d'Alençon, le frère du roi, par Charles IX lui-même, et par Catherine de Médicis, qui savaient pourtant à qui ils avaient affaire. L'image irénique de la reine se voit ici fortement écornée : comment croire en effet qu'elle fut en août 1572 contre les violences alors qu'elle récompense, dès 1573, la plupart des meurtriers ?
Quant à Thomas Croizier, l'un des pires « assassins de masse » de ce sinistre mois d'août 1572, il meurt lui aussi dans son lit, ou plutôt dans le lit de Mathurin Lussault, un orfèvre protestant. En effet, Croizier a acheté, en décembre 1572, la grande et belle demeure d'un de ces « mal sentant de la foi », un de ceux qu'il a « transpercés d'un coup d'épée » quelques mois plus tôt.
Mot clé :
Livre
* Professeur émérite à Paris-VIII-Vincennes-Saint-Denis
Tous ceux qui tombent. Visages du massacre de la Saint-Barthélemy, Jérémie Foa, La Découverte, 2021, 324 p., 18 €.
in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 78-79[article] Guide des Livres : La Saint-Barthélemy : le crime des voisins [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Joël CORNETTE, Auteur . - 2021 . - p. 78-79.
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in L'Histoire > N° 487 (septembre 2021) . - p. 78-79
Mots-clés : Saint-Barthélemy massacre bourreaux 1572 protestant catholique Note de contenu : Jérémie Foa propose ici une nouvelle approche du massacre des protestants par les catholiques à l'été 1572 : en observant l'événement à partir des victimes et de leurs bourreaux, il montre que ce fut un affrontement de proximité, commis par et contre des voisins, qui en ont parfois profité pour régler de vieilles rancoeurs.
Depuis qu'elles ont eu lieu, les « matines sanglantes » de la Saint-Barthélemy ne cessent d'interroger. Mais que peut-on découvrir de nouveau après tant d'études, de thèses, d'hypothèses, sur les ressorts, les responsables, les victimes de ce massacre qui a peut-être coûté la vie à 10 000 personnes dans l'ensemble du royaume de Charles IX, dont quelques milliers dans la seule capitale ?
En tournant le dos au Louvre, en délaissant le monarque, les Guises et leurs intrigues, en ignorant Catherine de Médicis, Jérémie Foa, maître de conférences à l'université d'Aix-Marseille, propose un regard inédit : l'événement observé d'en bas, au ras du sang, à partir des victimes et de leurs bourreaux. Pour mener à bien une telle recherche, tous les cartons des 80 notaires parisiens officiant durant l'été 1572 ont été dépouillés, ainsi que les archives du Parlement, les registres d'écrou de la Conciergerie de Paris, sans oublier, bien sûr, le témoignage des contemporains, comme celui de Simon Goulart, qui égrena, dans un long martyrologe, les noms de protestants assassinés.
Le livre est découpé en 26 brefs épisodes, soit autant d'arrêts sur image, à Paris, mais aussi à Lyon, Rouen, Bordeaux, Toulouse, à la rencontre de « vies minuscules », épingliers, menuisiers, brodeurs, tanneurs, poissonniers, orfèvres ou encore taverniers de la place Maubert. Ce que l'on découvre, c'est l'horreur d'un « massacre de proximité ». Car on se tue entre voisins, on règle ses comptes en famille, à l'exemple de Marie Passart et de son époux, assassinés par leurs propres neveux.
Et voici le nom des principaux « meurtriers de masse » : Jean Tanchou, Thomas Croizier - « Il se vantait publiquement d'en avoir tué de sa main jusques à 80 », écrit le mémorialiste Pierre de L'Estoile -, Nicolas Pezou, Claude Chenet, « un des tueurs en chef de la Saint-Barthélemy ». Ce dernier est responsable, entre autres, du massacre de Philippe Le Doux, de sa femme enceinte et de toute sa famille, rue de la Vieille-Monnaie, le premier soir des tueries : « L'enfant sortoit la teste hors du corps et bailloit, au grand estonnement et confusion de quelques catholiques [...]. Le brodeur, compagnon du tireur d'or, estoit le principal meurtrier » (Simon Goulart).
« Meurtriers de masse »
« Brodeur », « tireur d'or » : la plupart de ces meurtriers sont de respectables « bourgeois de Paris », à l'exemple de Claude Chenet - c'est lui le brodeur - ou de Thomas Croizier, son compagnon, le « tireur d'or » (orfèvre), militant catholique, porteur de la châsse de sainte Geneviève la protectrice de Paris, lors des processions solennelles, membre de la milice parisienne, garante du « maintien de l'ordre ». Cette dernière fonction l'a conduit, lui et ses acolytes, à exercer son zèle en multipliant les actions punitives par l'interpellation de centaines de protestants pour les enfermer à la Conciergerie, entre octobre 1567 et août 1570, sous tous les prétextes : avoir mangé des oeufs en carême, chanté des psaumes, n'être pas allé à la messe...
C'est là, précisément, « la clé du massacre » : dans les années qui ont précédé la tuerie, la persécution légale des huguenots a permis à ceux qui les ont arrêtés de connaître leurs visages, leurs métiers, leurs adresses, de dresser des listes d'hérétiques, quartier par quartier, des listes de « mauvais voisins ». La Saint-Barthélemy, écrit Jérémie Foa, « est un crime des interconnaissances, commis par des hommes qui savent pertinemment qui sont les êtres qu'ils anéantissent ». Ainsi, par exemple, les fils de Jean Thenard, Pierre et Isaac, abattus avec leur père, rue de L'Homme-Armé à Paris, avaient déjà été arrêtés par Thomas Croizier, le 13 janvier 1569, puis libérés à la suite de la paix de Saint-Germain-en-Laye (1570).
Le constat est le même à Lyon, où les meurtres des protestants commencèrent le 28 août 1572 : les assassinats sont commis par des troupes d'hommes qui se connaissent, des catholiques fervents, soudés par des réseaux professionnels et familiaux. Le massacre est bel et bien « encadré, dirigé, par de bons bourgeois de la ville, catholiques zélés qui rêvent depuis des années d'en finir avec l'hérésie ».
A Paris, nombre de corps ont été traînés jusqu'au pont aux Meuniers ou au pont au Change puis lancés dans la Seine et entraînés par le courant. Au niveau de Chaillot, à l'ombre de l'actuelle tour Eiffel, le fleuve se fait plus étroit, imprime un coude où venait faire barrage l'île Maquerelle. Bien des cadavres se sont arrêtés là et des fossoyeurs les auraient enterrés sur cette île par centaines, dans de gigantesques fosses communes : Jérémie Foa émet l'hypothèse que la tour d'acier « serait leur involontaire monument funéraire ».
Faire les poches des victimes
Le massacre fut aussi une gigantesque mise à sac de la capitale, une entreprise de spoliation : les assassins ne se sont pas privés pour faire les poches de leurs victimes, pour piller leurs maisons en les vidant de leurs meubles et de leurs objets précieux, pendant que la vie ordinaire continuait. Car, par un étrange paradoxe, les minutes des notaires « tremblent à peine du grand séisme qui semble s'arrêter à la porte des études » : par milliers, les Parisiens continuent à vendre, à acheter, à renouveler leur bail, à se marier...
La fin - troublante - de cette étude nous fait retrouver les puissants, jusqu'alors absents de ce massacre « populaire ». Car tous les assassins, ou presque, sont morts dans leur lit. On les découvre, quelques années plus tard, actifs militants de la Ligue et, presque tous, notables respectables, protégés, « gâtés d'honneurs et d'argent » par le duc d'Alençon, le frère du roi, par Charles IX lui-même, et par Catherine de Médicis, qui savaient pourtant à qui ils avaient affaire. L'image irénique de la reine se voit ici fortement écornée : comment croire en effet qu'elle fut en août 1572 contre les violences alors qu'elle récompense, dès 1573, la plupart des meurtriers ?
Quant à Thomas Croizier, l'un des pires « assassins de masse » de ce sinistre mois d'août 1572, il meurt lui aussi dans son lit, ou plutôt dans le lit de Mathurin Lussault, un orfèvre protestant. En effet, Croizier a acheté, en décembre 1572, la grande et belle demeure d'un de ces « mal sentant de la foi », un de ceux qu'il a « transpercés d'un coup d'épée » quelques mois plus tôt.
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Livre
* Professeur émérite à Paris-VIII-Vincennes-Saint-Denis
Tous ceux qui tombent. Visages du massacre de la Saint-Barthélemy, Jérémie Foa, La Découverte, 2021, 324 p., 18 €.





