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N° 489 - septembre 2021 - 1477 - Princes de Bourgogne - La puissance fracassée = 1821 La révolution grecque [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - 113 p. Langues : Français (fre)
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| HISTOIRE | Revues | Bibliothèque HELMo Campus des Coteaux | Libre-Accès | P9576 | Disponible |
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[article]
Titre : Editorial - Héritage éclaté Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 3 Langues : Français (fre) Mots-clés : héritage éclaté 1364 donation le Hardi Duc de Bourgogne Note de contenu :
A qui appartient l'héritage bourguignon ? Pour Michelet, cela ne fait pas un pli : « Le droit et le devoir du roi étaient très clairs : c'était de réunir à la France tout ce que le défunt [Charles le Téméraire] avait eu de provinces françaises. Quelque intérêt que pût inspirer le duc ou sa fille, la France n'en avait pas moins droit de détruire l'ingrate maison de Bourgogne, sortie d'elle et toujours acharnée à tuer sa mère. [...] Ce droit, il n'était point besoin d'aller le chercher dans le droit féodal ou romain, c'était pour la France le droit d'exister » (Histoire de France, livre VI). De cette captation par la France témoignent à Dijon les trésors du musée ou l'impressionnante nécropole ducale, rapportée sous la Révolution dans une salle du palais.
Les choses cependant ne sont pas si simples. Pour l'arrogante principauté, tout commence en 1364, lorsque Philippe le Hardi, quatrième fils du roi de France Jean le Bon, reçoit en donation le duché de Bourgogne, qu'il arrondit aussitôt par mariage de la Flandre, de l'Artois et de la Bourgogne impériale (Franche-Comté), poussant ainsi ses ambitions jusqu'aux rivages de la mer du Nord. Au milieu du XVe siècle, la France de Charles VII peine à s'affirmer face à ces princes de sang royal renforcés par l'alliance anglaise.
La principauté, à cette date, a peu à envier au royaume de France. Le commerce assure la richesse et la puissance des villes du Nord qui sont autant de capitales. Dijon n'intéresse guère Philippe le Bon, qui préfère résider à Bruxelles ou à Bruges la cosmopolite, où l'on se procure facilement le safran, le gingembre ou les oranges. La cour éblouit l'Europe par ses banquets extravagants, ses fêtes somptueuses, où s'étale le luxe des étoffes, et plus encore par l'éclat de ses bibliothèques ou le renom des peintres qui y sont accueillis.
Une tout autre histoire aurait pu s'écrire si la réconciliation qui suivit la guerre de Cent Ans avait été durable. Le dauphin trouva même, un temps, refuge auprès de ses puissants cousins. Les choses se gâtèrent lorsque, devenu roi en 1461 sous le nom de Louis XI, il résolut de faire pièce aux ambitions montantes du Téméraire. Bertrand Schnerb nous met en garde cependant contre une lecture trop française du projet politique de Charles. Ce constructeur d'État qui fait la conquête de la Lorraine pour assurer la jonction de ses terres a des prétentions royales sans doute, mais les vrais enjeux pour lui se trouvaient du côté du Saint Empire. Le rêve s'écroule en janvier 1477 dans la bataille de Nancy, dont il voulait faire sa capitale.
La Bourgogne devint française. Mais le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien renforça la puissance des Habsbourg, dépositaires eux aussi pour longtemps d'une partie de l'héritage. Et, loin du duché, Liège, Bruges, Gand, continuèrent d'entretenir la mémoire de leur lutte contre le pouvoir des princes. De cet héritage éclaté les fascistes de Léon Degrelle ont retenu à leur tour la croix de Saint-André, emblème d'une puissance fracassée qu'ils ambitionnaient de reconstruire. Plus pacifiques, les écoliers bruxellois collectionnaient dans les années 1950 les vignettes « Nos gloires » dessinées par Jean-Léon Huens pour célébrer Van Eyck ou Van der Weyden et autres ancêtres de... la Belgique.
Nous laisserons le mot de la fin à Élodie Lecuppre-Desjardin, à qui ce dossier doit beaucoup : « Comme un miroir tendu à l'Europe d'aujourd'hui, l'épopée bourguignonne rappelle qu'une entité solidement construite, appuyée sur des infrastructures parfaitement réglées, ne suffit pas à rassembler les peuples. »
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 3[article] Editorial - Héritage éclaté [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p. 3.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 3
Mots-clés : héritage éclaté 1364 donation le Hardi Duc de Bourgogne Note de contenu :
A qui appartient l'héritage bourguignon ? Pour Michelet, cela ne fait pas un pli : « Le droit et le devoir du roi étaient très clairs : c'était de réunir à la France tout ce que le défunt [Charles le Téméraire] avait eu de provinces françaises. Quelque intérêt que pût inspirer le duc ou sa fille, la France n'en avait pas moins droit de détruire l'ingrate maison de Bourgogne, sortie d'elle et toujours acharnée à tuer sa mère. [...] Ce droit, il n'était point besoin d'aller le chercher dans le droit féodal ou romain, c'était pour la France le droit d'exister » (Histoire de France, livre VI). De cette captation par la France témoignent à Dijon les trésors du musée ou l'impressionnante nécropole ducale, rapportée sous la Révolution dans une salle du palais.
Les choses cependant ne sont pas si simples. Pour l'arrogante principauté, tout commence en 1364, lorsque Philippe le Hardi, quatrième fils du roi de France Jean le Bon, reçoit en donation le duché de Bourgogne, qu'il arrondit aussitôt par mariage de la Flandre, de l'Artois et de la Bourgogne impériale (Franche-Comté), poussant ainsi ses ambitions jusqu'aux rivages de la mer du Nord. Au milieu du XVe siècle, la France de Charles VII peine à s'affirmer face à ces princes de sang royal renforcés par l'alliance anglaise.
La principauté, à cette date, a peu à envier au royaume de France. Le commerce assure la richesse et la puissance des villes du Nord qui sont autant de capitales. Dijon n'intéresse guère Philippe le Bon, qui préfère résider à Bruxelles ou à Bruges la cosmopolite, où l'on se procure facilement le safran, le gingembre ou les oranges. La cour éblouit l'Europe par ses banquets extravagants, ses fêtes somptueuses, où s'étale le luxe des étoffes, et plus encore par l'éclat de ses bibliothèques ou le renom des peintres qui y sont accueillis.
Une tout autre histoire aurait pu s'écrire si la réconciliation qui suivit la guerre de Cent Ans avait été durable. Le dauphin trouva même, un temps, refuge auprès de ses puissants cousins. Les choses se gâtèrent lorsque, devenu roi en 1461 sous le nom de Louis XI, il résolut de faire pièce aux ambitions montantes du Téméraire. Bertrand Schnerb nous met en garde cependant contre une lecture trop française du projet politique de Charles. Ce constructeur d'État qui fait la conquête de la Lorraine pour assurer la jonction de ses terres a des prétentions royales sans doute, mais les vrais enjeux pour lui se trouvaient du côté du Saint Empire. Le rêve s'écroule en janvier 1477 dans la bataille de Nancy, dont il voulait faire sa capitale.
La Bourgogne devint française. Mais le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien renforça la puissance des Habsbourg, dépositaires eux aussi pour longtemps d'une partie de l'héritage. Et, loin du duché, Liège, Bruges, Gand, continuèrent d'entretenir la mémoire de leur lutte contre le pouvoir des princes. De cet héritage éclaté les fascistes de Léon Degrelle ont retenu à leur tour la croix de Saint-André, emblème d'une puissance fracassée qu'ils ambitionnaient de reconstruire. Plus pacifiques, les écoliers bruxellois collectionnaient dans les années 1950 les vignettes « Nos gloires » dessinées par Jean-Léon Huens pour célébrer Van Eyck ou Van der Weyden et autres ancêtres de... la Belgique.
Nous laisserons le mot de la fin à Élodie Lecuppre-Desjardin, à qui ce dossier doit beaucoup : « Comme un miroir tendu à l'Europe d'aujourd'hui, l'épopée bourguignonne rappelle qu'une entité solidement construite, appuyée sur des infrastructures parfaitement réglées, ne suffit pas à rassembler les peuples. »
Evènement : 1821, la révolution grecque - Le triomphe de la nation / Mark Masower in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : Evènement : 1821, la révolution grecque - Le triomphe de la nation Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Mark Masower, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 12-20 Langues : Français (fre) Mots-clés : 1821 grec Grèce Empire ottoman révolution conflit Note de contenu :
Il y a deux cents ans éclatait la révolution grecque contre la domination ottomane. Quelques milliers d'insurgés l'emportent sur l'armée de la Sublime Porte. En 1828 une nation grecque indépendante émerge. Mark Mazower redonne profondeur et complexité à cet épisode qui engage toute l'histoire européenne.
L'Histoire : Vous avez travaillé sur l'Europe nazie, l'histoire des Balkans ou celle des relations internationales. Pourquoi vous pencher sur l'indépendance de la Grèce ?
Mark Mazower : L'idée a germé il y a une dizaine d'années. La Grèce souffrait de la crise financière et de l'austérité. Il semblait parfois que le pays n'était plus indépendant, soumis aux ordres de l'Union européenne et du Fonds monétaire international. La question se posait véritablement : qu'est-ce que cela veut dire, pour un pays, d'être indépendant ? Le meilleur moyen de trouver une réponse reste de revenir sur les premiers combats d'indépendance. Qu'est-ce qui motive à prendre les armes ? En Grèce la révolution commence en 1821. Pour quoi se battent-ils ? C'était le point de départ de mes recherches.
En 1821 le territoire de la Grèce actuelle est sous le joug de l'Empire ottoman, depuis la chute de Const ...
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 12-20[article] Evènement : 1821, la révolution grecque - Le triomphe de la nation [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Mark Masower, Auteur . - 2021 . - p. 12-20.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 12-20
Mots-clés : 1821 grec Grèce Empire ottoman révolution conflit Note de contenu :
Il y a deux cents ans éclatait la révolution grecque contre la domination ottomane. Quelques milliers d'insurgés l'emportent sur l'armée de la Sublime Porte. En 1828 une nation grecque indépendante émerge. Mark Mazower redonne profondeur et complexité à cet épisode qui engage toute l'histoire européenne.
L'Histoire : Vous avez travaillé sur l'Europe nazie, l'histoire des Balkans ou celle des relations internationales. Pourquoi vous pencher sur l'indépendance de la Grèce ?
Mark Mazower : L'idée a germé il y a une dizaine d'années. La Grèce souffrait de la crise financière et de l'austérité. Il semblait parfois que le pays n'était plus indépendant, soumis aux ordres de l'Union européenne et du Fonds monétaire international. La question se posait véritablement : qu'est-ce que cela veut dire, pour un pays, d'être indépendant ? Le meilleur moyen de trouver une réponse reste de revenir sur les premiers combats d'indépendance. Qu'est-ce qui motive à prendre les armes ? En Grèce la révolution commence en 1821. Pour quoi se battent-ils ? C'était le point de départ de mes recherches.
En 1821 le territoire de la Grèce actuelle est sous le joug de l'Empire ottoman, depuis la chute de Const ...
Actualité : Picasso "fiché S" / Olivier Thomas in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : Actualité : Picasso "fiché S" Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Olivier Thomas, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 21-23 Langues : Français (fre) Mots-clés : Picasso gauchiste réseau Montmartre Note de contenu :
Étranger, gauchiste, artiste d'avant-garde, Pablo Picasso est fiché par la police des étrangers dès 1901. Annie Cohen-Solal dévoile ses blessures dans une exposition.
N° 74664. Un simple numéro de dossier d'étranger conservé aux archives de la Préfecture de police au Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis). Derrière ces cinq chiffres anonymes il y a un homme, un artiste, un des plus grands génies de son temps : Pablo Ruiz Picasso, né le 25 octobre 1881 à Malaga, peintre.
Annie Cohen-Solal s'est emparée de ce dossier, l'a exploré et étudié pendant près de six années, entremêlant travail d'historienne sur les archives et démarche sociologique et anthropologique. A travers les documents, elle a pu retracer la vie entière d'un homme, d'un étranger, aux prises avec les méandres de l'administration française (Un étranger nommé Picasso, Fayard, 2021).
Le 3 avril 1940 Pablo Picasso, installĂ© en France depuis quarante ans, dĂ©pose - pour la première et dernière fois - une demande de naturalisation auprès du garde des Sceaux. « Il a peur, explique Annie Cohen-Solal, de devenir une victime expiatoire comme le fut GarcĂa Lorca en Espagne. Il est terrorisĂ© de la possible arrivĂ©e des Allemands. Son oeuvre Guernica, peinte en 1937, voyage dĂ©sormais dans le monde entier et est devenue l'Ă©tendard de la rĂ©sistance Ă tous les fascistes. Or, en Espagne, Franco a pris le pouvoir ; Ă Munich, en 1937, les nazis ont organisĂ© l'exposition "Entartete Kunst", dans laquelle ses tableaux ont Ă©tĂ© stigmatisĂ©s comme "dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s". »
Le 30 avril 1940 la demande de Picasso a reçu un avis favorable de la part du commissaire de police du quartier de la Madeleine à Paris. Il jouit de puissants appuis - notamment ceux du sénateur Paul Cuttoli et d'Henri Laugier - qui intercèdent en sa faveur. Pourtant, le 25 mai suivant, un avis défavorable est prononcé, mettant fin au processus de naturalisation. Qui est responsable ? Pourquoi ce revirement ? Annie Cohen-Solal l'identifie : Émile Chevalier, inspecteur des Renseignements généraux, peintre amateur et auteur d'un rapport qui suinte la xénophobie : « Bien qu'âgé de 30 ans en 1914, il n'a rendu aucun service à notre pays durant la guerre et a conservé ses idées extrémistes tout en évoluant vers le communisme. Il critique ouvertement nos institutions et fait l'apologie des Soviets. » Il ajoute même que Picasso a séjourné à Paris en 1901 chez un anarchiste, Pierre Manach, et qu'« il devrait lui-même être considéré comme tel » !
Un statut de « suspect »
D'où viennent ces allégations ? L'historienne remonte alors le temps. « Dès son premier séjour, Picasso accède à Paris grâce au réseau des Catalans de Montmartre. Or, pour la police française - depuis les attentats de Barcelone en 1893, largement relayés par la presse -, les Catalans sont les anarchistes par excellence et ils sont étroitement surveillés. » A cette époque, suite aux attentats anarchistes de la dernière décennie du XIXe siècle, la France met en place une « politique des étrangers ». « L'étranger apparaît comme une menace et des indicateurs sont chargés de surveiller les groupes allogènes dans la ville », explique Annie Cohen-Solal.
A peine installé à Montmartre, quartier fréquenté par les artistes mais aussi par les « apaches », ces délinquants des barrières, Picasso fait l'objet d'une surveillance dont on trouve la transcription dans des rapports de police : « Il s'exprime très mal en français et peut à peine se faire comprendre. Il reçoit la visite de plusieurs individus inconnus et il lui arrive même de découcher. Picasso partage les idées anarchistes de son compatriote MANACH qui lui donne asile. » Le commissaire de police du XVIIIe arrondissement André Rouquier n'hésite pas à utiliser les oeuvres de Picasso - notamment celles représentant des femmes sollicitant l'aumône à des bourgeois qui les éconduisent - comme pièces à charge contre lui. Ce statut de « suspect » le suivra presque toute sa vie.
Mais Picasso est un grand stratège : il repère les obstacles, anticipe les solutions et construit ses réseaux. Très vite, il s'affranchit de la tutelle des Catalans qui l'accompagnent et renonce au nom de Ruiz, trop connoté espagnol. Ensuite, il se lie d'amitié avec les poètes Max Jacob et Guillaume Apollinaire, qui l'entraînent à la découverte de Paris et lui ouvrent les cercles des artistes de la capitale. C'est ainsi qu'il se rapproche du collectionneur d'art Leo Stein. En 1906 il effectue un séjour à Gósol, dans les Pyrénées catalanes. Là -bas, loin de Paris, il se persuade que plus rien ne peut l'arrêter dans sa conquête de l'avant-garde. « La période cubiste entre 1906 et 1914, est tellement foisonnante, tellement dense et tellement révolutionnaire, qu'elle est parfois même considérée par certains, dans l'immense production picassienne, comme la seule digne d'être étudiée », précise Annie Cohen-Solal. Picasso a donc tissé un réseau sur lequel s'appuyer pour atteindre le succès que l'on sait. Reste que, pour les administrations françaises comme la police et l'Académie des beaux-arts, il porte désormais « trois stigmates », à la fois étranger, anarchiste et artiste d'avant-garde.
« Picasso se bat, il avance, ne dévoilant jamais à personne les obstacles qu'il rencontre : tout en inscrivant son oeuvre dans l'histoire il poursuit son dialogue avec les maîtres du passé, explique Annie Cohen-Solal. Dès 1955, en choisissant le Sud contre le Nord, les artisans contre les beaux-arts et la région contre la capitale, il devient un vecteur de modernisation de la France. » En 1958, il refuse la naturalisation que lui offre alors le général de Gaulle, décidant d'habiter sa condition d'étranger et ses cultures plurielles
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 21-23[article] Actualité : Picasso "fiché S" [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Olivier Thomas, Auteur . - 2021 . - p. 21-23.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 21-23
Mots-clés : Picasso gauchiste réseau Montmartre Note de contenu :
Étranger, gauchiste, artiste d'avant-garde, Pablo Picasso est fiché par la police des étrangers dès 1901. Annie Cohen-Solal dévoile ses blessures dans une exposition.
N° 74664. Un simple numéro de dossier d'étranger conservé aux archives de la Préfecture de police au Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis). Derrière ces cinq chiffres anonymes il y a un homme, un artiste, un des plus grands génies de son temps : Pablo Ruiz Picasso, né le 25 octobre 1881 à Malaga, peintre.
Annie Cohen-Solal s'est emparée de ce dossier, l'a exploré et étudié pendant près de six années, entremêlant travail d'historienne sur les archives et démarche sociologique et anthropologique. A travers les documents, elle a pu retracer la vie entière d'un homme, d'un étranger, aux prises avec les méandres de l'administration française (Un étranger nommé Picasso, Fayard, 2021).
Le 3 avril 1940 Pablo Picasso, installĂ© en France depuis quarante ans, dĂ©pose - pour la première et dernière fois - une demande de naturalisation auprès du garde des Sceaux. « Il a peur, explique Annie Cohen-Solal, de devenir une victime expiatoire comme le fut GarcĂa Lorca en Espagne. Il est terrorisĂ© de la possible arrivĂ©e des Allemands. Son oeuvre Guernica, peinte en 1937, voyage dĂ©sormais dans le monde entier et est devenue l'Ă©tendard de la rĂ©sistance Ă tous les fascistes. Or, en Espagne, Franco a pris le pouvoir ; Ă Munich, en 1937, les nazis ont organisĂ© l'exposition "Entartete Kunst", dans laquelle ses tableaux ont Ă©tĂ© stigmatisĂ©s comme "dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s". »
Le 30 avril 1940 la demande de Picasso a reçu un avis favorable de la part du commissaire de police du quartier de la Madeleine à Paris. Il jouit de puissants appuis - notamment ceux du sénateur Paul Cuttoli et d'Henri Laugier - qui intercèdent en sa faveur. Pourtant, le 25 mai suivant, un avis défavorable est prononcé, mettant fin au processus de naturalisation. Qui est responsable ? Pourquoi ce revirement ? Annie Cohen-Solal l'identifie : Émile Chevalier, inspecteur des Renseignements généraux, peintre amateur et auteur d'un rapport qui suinte la xénophobie : « Bien qu'âgé de 30 ans en 1914, il n'a rendu aucun service à notre pays durant la guerre et a conservé ses idées extrémistes tout en évoluant vers le communisme. Il critique ouvertement nos institutions et fait l'apologie des Soviets. » Il ajoute même que Picasso a séjourné à Paris en 1901 chez un anarchiste, Pierre Manach, et qu'« il devrait lui-même être considéré comme tel » !
Un statut de « suspect »
D'où viennent ces allégations ? L'historienne remonte alors le temps. « Dès son premier séjour, Picasso accède à Paris grâce au réseau des Catalans de Montmartre. Or, pour la police française - depuis les attentats de Barcelone en 1893, largement relayés par la presse -, les Catalans sont les anarchistes par excellence et ils sont étroitement surveillés. » A cette époque, suite aux attentats anarchistes de la dernière décennie du XIXe siècle, la France met en place une « politique des étrangers ». « L'étranger apparaît comme une menace et des indicateurs sont chargés de surveiller les groupes allogènes dans la ville », explique Annie Cohen-Solal.
A peine installé à Montmartre, quartier fréquenté par les artistes mais aussi par les « apaches », ces délinquants des barrières, Picasso fait l'objet d'une surveillance dont on trouve la transcription dans des rapports de police : « Il s'exprime très mal en français et peut à peine se faire comprendre. Il reçoit la visite de plusieurs individus inconnus et il lui arrive même de découcher. Picasso partage les idées anarchistes de son compatriote MANACH qui lui donne asile. » Le commissaire de police du XVIIIe arrondissement André Rouquier n'hésite pas à utiliser les oeuvres de Picasso - notamment celles représentant des femmes sollicitant l'aumône à des bourgeois qui les éconduisent - comme pièces à charge contre lui. Ce statut de « suspect » le suivra presque toute sa vie.
Mais Picasso est un grand stratège : il repère les obstacles, anticipe les solutions et construit ses réseaux. Très vite, il s'affranchit de la tutelle des Catalans qui l'accompagnent et renonce au nom de Ruiz, trop connoté espagnol. Ensuite, il se lie d'amitié avec les poètes Max Jacob et Guillaume Apollinaire, qui l'entraînent à la découverte de Paris et lui ouvrent les cercles des artistes de la capitale. C'est ainsi qu'il se rapproche du collectionneur d'art Leo Stein. En 1906 il effectue un séjour à Gósol, dans les Pyrénées catalanes. Là -bas, loin de Paris, il se persuade que plus rien ne peut l'arrêter dans sa conquête de l'avant-garde. « La période cubiste entre 1906 et 1914, est tellement foisonnante, tellement dense et tellement révolutionnaire, qu'elle est parfois même considérée par certains, dans l'immense production picassienne, comme la seule digne d'être étudiée », précise Annie Cohen-Solal. Picasso a donc tissé un réseau sur lequel s'appuyer pour atteindre le succès que l'on sait. Reste que, pour les administrations françaises comme la police et l'Académie des beaux-arts, il porte désormais « trois stigmates », à la fois étranger, anarchiste et artiste d'avant-garde.
« Picasso se bat, il avance, ne dévoilant jamais à personne les obstacles qu'il rencontre : tout en inscrivant son oeuvre dans l'histoire il poursuit son dialogue avec les maîtres du passé, explique Annie Cohen-Solal. Dès 1955, en choisissant le Sud contre le Nord, les artisans contre les beaux-arts et la région contre la capitale, il devient un vecteur de modernisation de la France. » En 1958, il refuse la naturalisation que lui offre alors le général de Gaulle, décidant d'habiter sa condition d'étranger et ses cultures plurielles
Actualité : Russie - Crimes contre l'histoire / Nicolas WERTH in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : Actualité : Russie - Crimes contre l'histoire Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Nicolas WERTH, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 26-27 Langues : Français (fre) Mots-clés : Russie crimes emprisonnement avis divergent terreur Note de contenu :
La Russie multiplie les décisions pour construire un « récit national » qui ne laisse aucune place au débat et à la critique. Jusqu'à emprisonner ceux qui osent émettre un avis divergent.
La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) vient de publier un passionnant rapport intitulé Russie : « crimes contre l'histoire ». Cette étude, très documentée, décortique le nouveau récit historique officiel centré sur la glorification des succès de l'ère soviétique, symbolisés notamment par la victoire de l'URSS dans la « Grande Guerre patriotique » (juin 1941-mai 1945), ainsi que les politiques de contrôle, de censure et de répression des opinions divergentes émanant d'historiens, de journalistes, de membres d'ONG, voire de simples citoyens. L'analyse est menée au prisme de ce que l'historien belge Antoon De Baets appelle les « crimes contre l'histoire », expression désignant des atteintes à l'histoire et à la mémoire perpétrées par les régimes autoritaires et totalitaires. Ces atteintes s'inscrivent dans le cadre d'une politique globale menée par ces régimes aux fins de légitimer le pouvoir en place et de construire un « récit ...
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 26-27[article] Actualité : Russie - Crimes contre l'histoire [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Nicolas WERTH, Auteur . - 2021 . - p. 26-27.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 26-27
Mots-clés : Russie crimes emprisonnement avis divergent terreur Note de contenu :
La Russie multiplie les décisions pour construire un « récit national » qui ne laisse aucune place au débat et à la critique. Jusqu'à emprisonner ceux qui osent émettre un avis divergent.
La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) vient de publier un passionnant rapport intitulé Russie : « crimes contre l'histoire ». Cette étude, très documentée, décortique le nouveau récit historique officiel centré sur la glorification des succès de l'ère soviétique, symbolisés notamment par la victoire de l'URSS dans la « Grande Guerre patriotique » (juin 1941-mai 1945), ainsi que les politiques de contrôle, de censure et de répression des opinions divergentes émanant d'historiens, de journalistes, de membres d'ONG, voire de simples citoyens. L'analyse est menée au prisme de ce que l'historien belge Antoon De Baets appelle les « crimes contre l'histoire », expression désignant des atteintes à l'histoire et à la mémoire perpétrées par les régimes autoritaires et totalitaires. Ces atteintes s'inscrivent dans le cadre d'une politique globale menée par ces régimes aux fins de légitimer le pouvoir en place et de construire un « récit ...
Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - Le royaume inachevé / Elodie Lecuppre-Desjardin in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - Le royaume inachevé Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Elodie Lecuppre-Desjardin, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 32-38 Langues : Français (fre) Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume principauté territoire descendants Note de contenu : L'empilement progressif d'une série de titres sur la tête du duc de Bourgogne le plaça à la tête d'une grande - et très riche - principauté, s'étendant des rives de la mer du Nord aux vignes de Beaune. De cet espace hétéroclite, les ducs surent faire un laboratoire politique administré d'une main ferme.
Ces rapprochements de populations diverses, hostiles, sous une même dénomination, ne sont nulle part plus choquants que dans cet étrange empire de la maison de Bourgogne. Nulle part, pas même en Bourgogne, le duc n'était vraiment le seigneur naturel. Ce mot, si fort au Moyen Age, et qui imposait tant de respect, était ici trop visiblement un mensonge. Les sujets de cette maison la regrettèrent tombée ; mais tant qu'elle fut debout, elle ne maintint guère que par force ce discordant assemblage. »
Jules Michelet, dans le volume VI de son Histoire de France paru en 1844, n'a pas de mots assez durs pour qualifier les ducs de Bourgogne et leur oeuvre. Sous sa plume, la Grande Principauté est un assemblage monstrueux, écoeurant, Jean sans Peur un assassin qui jeta le royaume de France dans la plus grande confusion, Philippe le Bon un jouisseur faussement bonhomme, sa cour une enflure ridicule. Et que dire de Charles le Téméraire ? Un prince cruel qui fit tant sou ...
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 32-38[article] Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - Le royaume inachevé [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Elodie Lecuppre-Desjardin, Auteur . - 2021 . - p. 32-38.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 32-38
Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume principauté territoire descendants Note de contenu : L'empilement progressif d'une série de titres sur la tête du duc de Bourgogne le plaça à la tête d'une grande - et très riche - principauté, s'étendant des rives de la mer du Nord aux vignes de Beaune. De cet espace hétéroclite, les ducs surent faire un laboratoire politique administré d'une main ferme.
Ces rapprochements de populations diverses, hostiles, sous une même dénomination, ne sont nulle part plus choquants que dans cet étrange empire de la maison de Bourgogne. Nulle part, pas même en Bourgogne, le duc n'était vraiment le seigneur naturel. Ce mot, si fort au Moyen Age, et qui imposait tant de respect, était ici trop visiblement un mensonge. Les sujets de cette maison la regrettèrent tombée ; mais tant qu'elle fut debout, elle ne maintint guère que par force ce discordant assemblage. »
Jules Michelet, dans le volume VI de son Histoire de France paru en 1844, n'a pas de mots assez durs pour qualifier les ducs de Bourgogne et leur oeuvre. Sous sa plume, la Grande Principauté est un assemblage monstrueux, écoeurant, Jean sans Peur un assassin qui jeta le royaume de France dans la plus grande confusion, Philippe le Bon un jouisseur faussement bonhomme, sa cour une enflure ridicule. Et que dire de Charles le Téméraire ? Un prince cruel qui fit tant sou ...
Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 30-31 Langues : Français (fre) Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume principauté territoire état Note de contenu :
Issus d'une branche cadette du roi de France, les ducs de Bourgogne ont entretenu des relations orageuses avec leur suzerain.
Charles le Téméraire va pousser plus loin que tous le désir d'indépendance, regardant également vers l'est et le Saint Empire pour s'agrandir. Des ambitions rendues possibles par l'extraordinaire richesse de s es terres, notamment les villes flamandes, souvent frondeuses, où les ducs se sont parfois imposés dans le sang.
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 30-31[article] Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p. 30-31.
Langues : Français (fre)
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Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume principauté territoire état Note de contenu :
Issus d'une branche cadette du roi de France, les ducs de Bourgogne ont entretenu des relations orageuses avec leur suzerain.
Charles le Téméraire va pousser plus loin que tous le désir d'indépendance, regardant également vers l'est et le Saint Empire pour s'agrandir. Des ambitions rendues possibles par l'extraordinaire richesse de s es terres, notamment les villes flamandes, souvent frondeuses, où les ducs se sont parfois imposés dans le sang.Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - Les hommes de Philippe le Bon in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - Les hommes de Philippe le Bon Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 38-41 Langues : Français (fre) Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume principauté Philippe le Bon Note de contenu : Les Chroniques de Hainaut, composées dans les années 1440, s'ouvrent par ce frontispice éclatant, dont le réalisme de la facture n'a d'égal que la richesse des pigments incroyablement conservés. Cette image est, par son unité de lieu, de temps et d'action, et grâce au talent de Rogier Van der Weyden, un instantané du pouvoir, un portrait multiple rassemblant autour du duc les hommes les plus influents du Conseil, parfaitement identifiables, grâce au réalisme nouveau des primitifs flamands. Tout à gauche apparaît d'abord Gui Guilbaut (4), robe grise et cheveux blancs en couronne, qui est l'homme des finances ducales, le premier maître de la chambre des comptes, le gardien du Trésor. A son côté l'évêque de Tournai, Jean Chevrot, est un ministre fiable, fin diplomate et collaborateur d'un autre Bourguignon à la fortune colossale, à sa gauche : Nicolas Rolin (1). Tout comme il affronte de son regard perçant la vision mariale dans La Vierge du chancelier Robin de Jan Va ...
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 38-41[article] Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - Les hommes de Philippe le Bon [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p. 38-41.
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Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume principauté Philippe le Bon Note de contenu : Les Chroniques de Hainaut, composées dans les années 1440, s'ouvrent par ce frontispice éclatant, dont le réalisme de la facture n'a d'égal que la richesse des pigments incroyablement conservés. Cette image est, par son unité de lieu, de temps et d'action, et grâce au talent de Rogier Van der Weyden, un instantané du pouvoir, un portrait multiple rassemblant autour du duc les hommes les plus influents du Conseil, parfaitement identifiables, grâce au réalisme nouveau des primitifs flamands. Tout à gauche apparaît d'abord Gui Guilbaut (4), robe grise et cheveux blancs en couronne, qui est l'homme des finances ducales, le premier maître de la chambre des comptes, le gardien du Trésor. A son côté l'évêque de Tournai, Jean Chevrot, est un ministre fiable, fin diplomate et collaborateur d'un autre Bourguignon à la fortune colossale, à sa gauche : Nicolas Rolin (1). Tout comme il affronte de son regard perçant la vision mariale dans La Vierge du chancelier Robin de Jan Va ... Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - Fêtes gigantesques et bombances folles / Estelle Doudet in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - Fêtes gigantesques et bombances folles Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Estelle Doudet, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 42-45 Langues : Français (fre) Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume principauté Philippe le Bon fêtes bombance banquet Note de contenu : Autant que la splendeur des banquets, l'amour des livres et le talent des peintres flamands firent de la cour de Philippe le Bon un lieu envié par l'Europe entière.
Galas inouïs, fêtes gigantesques, bombances folles », c'est en ces termes éblouis qu'Alexandre Dumas a décrit les noces du duc Philippe le Bon à Bruges en 1430 (Charles le Téméraire, 1857). Les premières histoires modernes de la principauté Valois par Barante et Michelet regorgent elles aussi de superlatifs, largement empruntés aux sources bourguignonnes du XVe siècle : la « splendeur » de Philippe de Bourgogne (1419-1467), « honneur des princes régnants », selon son historien George Chastelain, était le mot-clé des récits élaborés par les écrivains au service de ce prince.
Selon l'érudit Georges Doutrepont (La Littérature française à la cour des ducs de Bourgogne, 1909), ce « goût du faste » résulte d'une rencontre : celle d'une dynastie préoccupée de sa gloire, dont Philippe le Bon a été la meilleure incarnation, et de villes du Nord productrices et amatrices de luxe. L'explosion artistique qui se produit sous l'influence, directe ou ind ...
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 42-45[article] Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - Fêtes gigantesques et bombances folles [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Estelle Doudet, Auteur . - 2021 . - p. 42-45.
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Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume principauté Philippe le Bon fêtes bombance banquet Note de contenu : Autant que la splendeur des banquets, l'amour des livres et le talent des peintres flamands firent de la cour de Philippe le Bon un lieu envié par l'Europe entière.
Galas inouïs, fêtes gigantesques, bombances folles », c'est en ces termes éblouis qu'Alexandre Dumas a décrit les noces du duc Philippe le Bon à Bruges en 1430 (Charles le Téméraire, 1857). Les premières histoires modernes de la principauté Valois par Barante et Michelet regorgent elles aussi de superlatifs, largement empruntés aux sources bourguignonnes du XVe siècle : la « splendeur » de Philippe de Bourgogne (1419-1467), « honneur des princes régnants », selon son historien George Chastelain, était le mot-clé des récits élaborés par les écrivains au service de ce prince.
Selon l'érudit Georges Doutrepont (La Littérature française à la cour des ducs de Bourgogne, 1909), ce « goût du faste » résulte d'une rencontre : celle d'une dynastie préoccupée de sa gloire, dont Philippe le Bon a été la meilleure incarnation, et de villes du Nord productrices et amatrices de luxe. L'explosion artistique qui se produit sous l'influence, directe ou ind ...
Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - La grande révolte des villes / Marc Boone in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - La grande révolte des villes Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Marc Boone, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 46-49 Langues : Français (fre) Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume principauté Bruges Gand Liège Philippe le Bon Note de contenu :
Gand était la ville la plus riche et la plus grande des territoires dominés par les ducs de Bourgogne. C'était aussi la plus frondeuse. Quand Philippe le Bon cherche à y imposer de nouveaux impôts, les bourgeois se révoltent.
Le soir du 10 janvier 1447 le duc Philippe le Bon, offusqué et en colère selon un témoin oculaire, quitta la ville de Gand et n'y revint que bien longtemps après. Il fallut en effet attendre 1458 pour que le prince franchisse à nouveau les portes de la plus grande ville de ses territoires, peuplée d'environ 50 000 habitants. Lors de cette entrée mémorable le duc de Bourgogne endossa le costume d'un père miséricordieux prêt à pardonner à ses sujets gantois, après les avoir écrasés le 23 juillet 1453 sur le champ de bataille de Gavere, situé à environ 15 kilomètres au sud de Gand. Comment expliquer tant d'acharnement de part et d'autre dans ce long conflit qui opposa la communauté urbaine à son prince naturel ?
Au cours d'un XIVe siècle plus que mouvementé la ville de Gand s'était taillé une réputation à vocation internationale, en apparaissant comme le symbole de la révolte urbaine contre le seigneur de la principauté dont elle faisait partie, le comté de Flandre. Cette notor ...
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 46-49[article] Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - La grande révolte des villes [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Marc Boone, Auteur . - 2021 . - p. 46-49.
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Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume principauté Bruges Gand Liège Philippe le Bon Note de contenu :
Gand était la ville la plus riche et la plus grande des territoires dominés par les ducs de Bourgogne. C'était aussi la plus frondeuse. Quand Philippe le Bon cherche à y imposer de nouveaux impôts, les bourgeois se révoltent.
Le soir du 10 janvier 1447 le duc Philippe le Bon, offusqué et en colère selon un témoin oculaire, quitta la ville de Gand et n'y revint que bien longtemps après. Il fallut en effet attendre 1458 pour que le prince franchisse à nouveau les portes de la plus grande ville de ses territoires, peuplée d'environ 50 000 habitants. Lors de cette entrée mémorable le duc de Bourgogne endossa le costume d'un père miséricordieux prêt à pardonner à ses sujets gantois, après les avoir écrasés le 23 juillet 1453 sur le champ de bataille de Gavere, situé à environ 15 kilomètres au sud de Gand. Comment expliquer tant d'acharnement de part et d'autre dans ce long conflit qui opposa la communauté urbaine à son prince naturel ?
Au cours d'un XIVe siècle plus que mouvementé la ville de Gand s'était taillé une réputation à vocation internationale, en apparaissant comme le symbole de la révolte urbaine contre le seigneur de la principauté dont elle faisait partie, le comté de Flandre. Cette notor ...
Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat -Le rêve brisé de Charles le Téméraire / Bertrand Schnerb in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat -Le rêve brisé de Charles le Téméraire Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Bertrand Schnerb, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 50-54 Langues : Français (fre) Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume principauté Bruges Gand Liège Philippe le Bon Charles le Téméraire Note de contenu : Le temps de Charles le Téméraire correspond à la fois à l'apogée de la puissance bourguignonne et à sa crise finale. Les ambitions du duc étaient grandes - il se rêva roi et empereur - et il semblait en avoir les moyens. Mais, en 1475-1477, les défaites s'enchaînent. Comment peut-on perdre en étant si fort ?
L'Histoire : Quelles sont les relations entre Philippe le Bon et Louis XI lorsque ce dernier monte sur le trĂ´ne en 1461 ?
Bertrand Schnerb : Ce sont deux hommes qui se connaissent bien, et même très bien. Cela remonte au moins à 1451, quand Louis, alors dauphin, s'est violemment brouillé avec son père Charles VII en épousant Charlotte de Savoie sans son autorisation. Craignant d'être sévèrement puni par son père, craignant même d'être arrêté voire mis à mort, il se réfugie en 1456 à la cour de Bourgogne, et le duc est évidemment ravi de pouvoir jouer les arbitres entre le roi de France et son fils.
Jusqu'en 1460 le dauphin a vécu à la cour de Bourgogne, où il est pensionné et logé par Philippe le Bon au château de Genappe, un très beau château brabançon à la lisière de la forêt de Soignes, ce qui plaît beaucoup au grand chasseur qu'est Louis. Celui-ci donne l'impression, dès lors, d'être totalement intégré à la cour bourguig ...
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 50-54[article] Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat -Le rêve brisé de Charles le Téméraire [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Bertrand Schnerb, Auteur . - 2021 . - p. 50-54.
Langues : Français (fre)
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Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume principauté Bruges Gand Liège Philippe le Bon Charles le Téméraire Note de contenu : Le temps de Charles le Téméraire correspond à la fois à l'apogée de la puissance bourguignonne et à sa crise finale. Les ambitions du duc étaient grandes - il se rêva roi et empereur - et il semblait en avoir les moyens. Mais, en 1475-1477, les défaites s'enchaînent. Comment peut-on perdre en étant si fort ?
L'Histoire : Quelles sont les relations entre Philippe le Bon et Louis XI lorsque ce dernier monte sur le trĂ´ne en 1461 ?
Bertrand Schnerb : Ce sont deux hommes qui se connaissent bien, et même très bien. Cela remonte au moins à 1451, quand Louis, alors dauphin, s'est violemment brouillé avec son père Charles VII en épousant Charlotte de Savoie sans son autorisation. Craignant d'être sévèrement puni par son père, craignant même d'être arrêté voire mis à mort, il se réfugie en 1456 à la cour de Bourgogne, et le duc est évidemment ravi de pouvoir jouer les arbitres entre le roi de France et son fils.
Jusqu'en 1460 le dauphin a vécu à la cour de Bourgogne, où il est pensionné et logé par Philippe le Bon au château de Genappe, un très beau château brabançon à la lisière de la forêt de Soignes, ce qui plaît beaucoup au grand chasseur qu'est Louis. Celui-ci donne l'impression, dès lors, d'être totalement intégré à la cour bourguig ...
Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - Bretagne : l'autre "corne" du royaume in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - Bretagne : l'autre "corne" du royaume Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 54-57 Langues : Français (fre) Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume Bretagne Note de contenu :
Le duché, convoité par Louis XI, conclut avec la Bourgogne une alliance du « Bien Public ».
Plus que tout autre, Louis XI fait figure de prince machiavélien avant la lettre, par sa volonté de renforcer l'État, d'agrandir son royaume, de soumettre ceux qui s'opposent à ses ambitions. Avant de recourir aux armes, le moyen ultime... L'un de ses objectifs principaux fut, de son propre aveu, de « réduire en sujétion et en rabaissement les deux cornes du royaume les plus raides à deux bouts, c'est-à -dire Bretagne et Bourgogne ».
Si la Bretagne est ainsi érigée en un obstacle aussi puissant que pouvait l'être la Bourgogne, c'est que, depuis près d'un siècle, l'affirmation de la souveraineté bretonne n'a cessé de se renforcer, facilitée par l'affaiblissement de la monarchie française, conséquence de la guerre de Cent Ans : comparable, par sa superficie, son poids politique, sa richesse économique, au Portugal ou à la Suède, le duché de Bretagne possédait tous les rouages d'une principauté indépendante, avec ses institutions autonomes, ses impôts, sa monna ...
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 54-57[article] Dossier : Bourgogne - L'impossible Etat - Bretagne : l'autre "corne" du royaume [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p. 54-57.
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Mots-clés : Duc de Bourgogne ducs royaume Bretagne Note de contenu :
Le duché, convoité par Louis XI, conclut avec la Bourgogne une alliance du « Bien Public ».
Plus que tout autre, Louis XI fait figure de prince machiavélien avant la lettre, par sa volonté de renforcer l'État, d'agrandir son royaume, de soumettre ceux qui s'opposent à ses ambitions. Avant de recourir aux armes, le moyen ultime... L'un de ses objectifs principaux fut, de son propre aveu, de « réduire en sujétion et en rabaissement les deux cornes du royaume les plus raides à deux bouts, c'est-à -dire Bretagne et Bourgogne ».
Si la Bretagne est ainsi érigée en un obstacle aussi puissant que pouvait l'être la Bourgogne, c'est que, depuis près d'un siècle, l'affirmation de la souveraineté bretonne n'a cessé de se renforcer, facilitée par l'affaiblissement de la monarchie française, conséquence de la guerre de Cent Ans : comparable, par sa superficie, son poids politique, sa richesse économique, au Portugal ou à la Suède, le duché de Bretagne possédait tous les rouages d'une principauté indépendante, avec ses institutions autonomes, ses impôts, sa monna ...
L'Atelier des CHERCHEURS : 1965, la France, puissance spatiale / Philippe Varnoteaux in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : L'Atelier des CHERCHEURS : 1965, la France, puissance spatiale Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Philippe Varnoteaux, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 58-63 Langues : Français (fre) Mots-clés : 1965 scientifique conquête spatiale Note de contenu : La France envoie son premier satellite artificiel en 1965. Pour de Gaulle, c'est la consécration. Rien n'aurait cependant pu se faire sans la conviction d'une poignée de militaires, et surtout des scientifiques.
Le 26 novembre 1965, depuis Hammaguir dans le désert algérien, la fusée Diamant décolle avec succès et place sur orbite la capsule militaire Astérix ou A1. En envoyant ainsi sur orbite un satellite avec son propre lanceur depuis son propre territoire - les Français ne rendirent à l'Algérie les clés de ses champs de tir sahariens que début juillet 1967 -, la France se hisse au rang de troisième puissance spatiale du monde, après la Russie soviétique en 1957 et les États-Unis en 19581. Les médias exultent, le président Charles de Gaulle, alors en pleine campagne électorale, aussi : « La mise sur orbite spatiale du premier satellite français, lancé par une fusée française, est une importante réussite dont notre pays tout entier ressent la joie et la fierté », déclare-t-il.
Trois mois plus tard, un deuxième Diamant lance Diapason, un satellite technologique et scientifique du Centre national d'études spatiales (Cnes), l'agence spatiale ...
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 58-63[article] L'Atelier des CHERCHEURS : 1965, la France, puissance spatiale [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Philippe Varnoteaux, Auteur . - 2021 . - p. 58-63.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 58-63
Mots-clés : 1965 scientifique conquête spatiale Note de contenu : La France envoie son premier satellite artificiel en 1965. Pour de Gaulle, c'est la consécration. Rien n'aurait cependant pu se faire sans la conviction d'une poignée de militaires, et surtout des scientifiques.
Le 26 novembre 1965, depuis Hammaguir dans le désert algérien, la fusée Diamant décolle avec succès et place sur orbite la capsule militaire Astérix ou A1. En envoyant ainsi sur orbite un satellite avec son propre lanceur depuis son propre territoire - les Français ne rendirent à l'Algérie les clés de ses champs de tir sahariens que début juillet 1967 -, la France se hisse au rang de troisième puissance spatiale du monde, après la Russie soviétique en 1957 et les États-Unis en 19581. Les médias exultent, le président Charles de Gaulle, alors en pleine campagne électorale, aussi : « La mise sur orbite spatiale du premier satellite français, lancé par une fusée française, est une importante réussite dont notre pays tout entier ressent la joie et la fierté », déclare-t-il.
Trois mois plus tard, un deuxième Diamant lance Diapason, un satellite technologique et scientifique du Centre national d'études spatiales (Cnes), l'agence spatiale ...
L'Atelier des CHERCHEURS : 3. Le capitalisme est né en Asie / Giorgio Riello in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : L'Atelier des CHERCHEURS : 3. Le capitalisme est né en Asie Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Giorgio Riello, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 64-65 Langues : Français (fre) Mots-clés : Asie capitalisme Note de contenu : A l'Époque moderne le coeur battant du commerce mondial se trouve en Asie. C'est là que les Européens acquièrent les savoir-faire qui permettront l'essor du capitalisme contemporain.
Au cours des trente dernières années l'essor économique de l'Asie, et plus particulièrement de la Chine et de l'Inde, a coïncidé avec une phase de stagnation pour les économies occidentales. Avant que la pandémie de Covid-19 ne se déclare la Chine connaissait une croissance annuelle de 6 à 7 % et assurait près de 30 % de la production mondiale. Ces chiffres impressionnants sont généralement présentés comme une preuve de la bonne intégration des économies émergentes d'Asie au monde capitaliste centré sur l'Amérique et l'Europe. Pourtant, ces performances n'ont rien de nouveau pour l'Asie. Il y a cinq siècles la Chine et l'Inde représentaient entre la moitié et les deux tiers de l'économie mondiale. Dans la Chine des Ming la soie et la porcelaine étaient produites en quantité astronomique, tout comme le coton et les autres étoffes de luxe dans le sous-continent indien. Dans les années 1820, alors même que l'Europe occidentale avait entamé son industrialisation, l'Inde et la Chine représentaient encore la moitié du PIB mondial.
Dans son ouvrage ReOrient (1998), Andre Gunder Frank affirmait ainsi que le capitalisme industriel européen du XIXe-XXe siècle n'avait été qu'une brève parenthèse dans un long processus de domination asiatique. Quelques années plus tard, dans son célèbre ouvrage Une grande divergence (2000), Kenneth Pomeranz mettait en lumière les facteurs commerciaux et environnementaux qui expliquaient ce brutal essor de l'industrie européenne par rapport à l'Asie. Ces travaux ont permis de corriger l'idée courante selon laquelle le capitalisme serait né en Europe grâce à l'esprit d'entreprise, à la créativité, ou aux caractéristiques culturelles propres à l'Occident.
Au cours des vingt dernières années, les historiens du capitalisme ont montré que le capitalisme était plutôt né de dynamiques et de processus mondiaux. Ainsi, aux États-Unis, les tenants de la « nouvelle histoire du capitalisme » ont placé l'esclavage et le modèle de la plantation esclavagiste au centre d'un nouveau récit sur l'émergence du capitalisme mondial. En Asie, les travaux universitaires inspirés du marxisme en Inde ou du communisme en Chine ont en revanche été plus réticents à affirmer l'importance de la contribution asiatique à l'essor du capitalisme.
Les comptoirs de l'océan Indien
Pourtant, au-delà de ses capacités de production, l'Asie des Temps modernes se distinguait aussi par son poids dans le commerce mondial. Au milieu du XVe siècle l'Europe n'est qu'une périphérie d'un espace commercial afro-eurasien dont le coeur battant se situe entre le golfe Persique, l'Inde et l'Indonésie. Les marchands musulmans, juifs et indiens sillonnent les riches cités portuaires de l'océan Indien à la recherche d'étoffes, d'épices et de pierres précieuses.
Entre le XVIe et le XVIIIe siècle les puissances européennes, attirées par ces denrées de luxe, prirent le contrôle de certaines de ces cités comme Surat et Macao ou en établirent de nouvelles telles Batavia ou Madras. Véritables piliers du commerce européen en Asie, les « comptoirs » commerciaux constituaient soit des quartiers enclavés dans une cité préexistante et habités par une poignée d'employés, soit de véritables villes. Ils remplissaient le rôle de centres de collecte, d'assemblage et parfois de fabrication.
Dans les estampes et sur les peintures, ils sont représentés comme des lieux grouillant d'hommes et de marchandises. C'est le cas du comptoir de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) dans le port de Surat, au Gujarat, peint en 1629 par Pieter Van den Broecke. Intitulée Logie van Suratte, l'oeuvre nous donne à voir ce que l'on appellerait aujourd'hui un « complexe militaire » composé de logements, d'un potager et d'une cour intérieure servant à l'inspection des marchandises. Les habitants vont et viennent par une entrée gardée. Le célèbre tableau réalisé par Hendrik van Schuylenburgh en 1665 montre le comptoir néerlandais de Hooghly (Calcutta) comme une citadelle bien ordonnée bâtie sur les rives du fleuve et abritant des centaines de travailleurs.
Ces comptoirs étaient l'équivalent des « zones économiques spéciales » d'aujourd'hui. Véritables centres de commerce intercontinental, ils ont été, jusqu'en 1800, les moteurs du progrès économique. C'est ici que les produits destinés au marché mondial étaient conçus et fabriqués.
Pour s'y faire une place, les Européens durent se battre avec les communautés marchandes qui y étaient implantées depuis des siècles et apprendre auprès d'elles de nouvelles techniques de vente et de production. Ainsi, alors que la « nouvelle histoire du capitalisme » met l'accent sur l'exploitation du travail dans l'essor du capitalisme, l'hypothèse d'une origine asiatique du capitalisme global met l'accent sur le rôle des transferts de savoirs au contact de l'Asie et de ses communautés marchandes.
Le système logistique international très performant que nous connaissons aujourd'hui est en partie le fruit des difficiles apprentissages auprès des marchés asiatiques en ces temps-là . Ainsi, les compagnies européennes durent déployer des trésors d'ingéniosité pour lutter contre la fraude qui sévissait dans le commerce des cotons indiens. Pour s'assurer que les fournisseurs locaux ne les trompaient pas sur la qualité de la marchandise, elles établirent des hangars où le coton était stocké en grande quantité et contrôlé minutieusement. Mais les fournisseurs trouvaient toujours un moyen de contourner le dispositif, par exemple en plaçant un coton de meilleure qualité sur le sommet du ballot. Dans les années 1670, Edward Herrys, employé de la VOC, rapporte ainsi que, « en dépit de tout le soin et de toutes les peines qu'il prend à trier et à examiner les calicots, il lui semble impossible d'effectuer un examen approfondi par manque de temps et en l'absence d'un stock acheté à l'avance plus tôt dans l'année »1. Pour contourner ces difficultés, les Européens durent sans cesse acquérir de nouveaux savoir-faire en matière de stockage et de contrôle qualité.
Le capitalisme mondial des Temps modernes fut donc autant commercial qu'industriel. Et le rôle central que jouèrent les comptoirs de l'océan Indien dans la transition vers le capitalisme contemporain mérite aujourd'hui d'être réévalué.
(Texte traduit par François Mathou.)
Note
1. Records of Fort St. George. Diary and Consultation Book. Vol. I, 1672-1678 (Madras, 1910), p. 75 : « Consultation at Fort St. George: From Mr. Edward Herrys to the Honorable Sr. William Langhorn and Council », 27 septembre 1675.
L'AUTEUR
Professeur d'histoire moderne globale à l'Institut universitaire européen de Florence, Giorgio Riello a notamment publié Cotton. The Fabric that Made the Modern World (Cambridge University Press, 2013).
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Mots-clés : Asie capitalisme Note de contenu : A l'Époque moderne le coeur battant du commerce mondial se trouve en Asie. C'est là que les Européens acquièrent les savoir-faire qui permettront l'essor du capitalisme contemporain.
Au cours des trente dernières années l'essor économique de l'Asie, et plus particulièrement de la Chine et de l'Inde, a coïncidé avec une phase de stagnation pour les économies occidentales. Avant que la pandémie de Covid-19 ne se déclare la Chine connaissait une croissance annuelle de 6 à 7 % et assurait près de 30 % de la production mondiale. Ces chiffres impressionnants sont généralement présentés comme une preuve de la bonne intégration des économies émergentes d'Asie au monde capitaliste centré sur l'Amérique et l'Europe. Pourtant, ces performances n'ont rien de nouveau pour l'Asie. Il y a cinq siècles la Chine et l'Inde représentaient entre la moitié et les deux tiers de l'économie mondiale. Dans la Chine des Ming la soie et la porcelaine étaient produites en quantité astronomique, tout comme le coton et les autres étoffes de luxe dans le sous-continent indien. Dans les années 1820, alors même que l'Europe occidentale avait entamé son industrialisation, l'Inde et la Chine représentaient encore la moitié du PIB mondial.
Dans son ouvrage ReOrient (1998), Andre Gunder Frank affirmait ainsi que le capitalisme industriel européen du XIXe-XXe siècle n'avait été qu'une brève parenthèse dans un long processus de domination asiatique. Quelques années plus tard, dans son célèbre ouvrage Une grande divergence (2000), Kenneth Pomeranz mettait en lumière les facteurs commerciaux et environnementaux qui expliquaient ce brutal essor de l'industrie européenne par rapport à l'Asie. Ces travaux ont permis de corriger l'idée courante selon laquelle le capitalisme serait né en Europe grâce à l'esprit d'entreprise, à la créativité, ou aux caractéristiques culturelles propres à l'Occident.
Au cours des vingt dernières années, les historiens du capitalisme ont montré que le capitalisme était plutôt né de dynamiques et de processus mondiaux. Ainsi, aux États-Unis, les tenants de la « nouvelle histoire du capitalisme » ont placé l'esclavage et le modèle de la plantation esclavagiste au centre d'un nouveau récit sur l'émergence du capitalisme mondial. En Asie, les travaux universitaires inspirés du marxisme en Inde ou du communisme en Chine ont en revanche été plus réticents à affirmer l'importance de la contribution asiatique à l'essor du capitalisme.
Les comptoirs de l'océan Indien
Pourtant, au-delà de ses capacités de production, l'Asie des Temps modernes se distinguait aussi par son poids dans le commerce mondial. Au milieu du XVe siècle l'Europe n'est qu'une périphérie d'un espace commercial afro-eurasien dont le coeur battant se situe entre le golfe Persique, l'Inde et l'Indonésie. Les marchands musulmans, juifs et indiens sillonnent les riches cités portuaires de l'océan Indien à la recherche d'étoffes, d'épices et de pierres précieuses.
Entre le XVIe et le XVIIIe siècle les puissances européennes, attirées par ces denrées de luxe, prirent le contrôle de certaines de ces cités comme Surat et Macao ou en établirent de nouvelles telles Batavia ou Madras. Véritables piliers du commerce européen en Asie, les « comptoirs » commerciaux constituaient soit des quartiers enclavés dans une cité préexistante et habités par une poignée d'employés, soit de véritables villes. Ils remplissaient le rôle de centres de collecte, d'assemblage et parfois de fabrication.
Dans les estampes et sur les peintures, ils sont représentés comme des lieux grouillant d'hommes et de marchandises. C'est le cas du comptoir de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) dans le port de Surat, au Gujarat, peint en 1629 par Pieter Van den Broecke. Intitulée Logie van Suratte, l'oeuvre nous donne à voir ce que l'on appellerait aujourd'hui un « complexe militaire » composé de logements, d'un potager et d'une cour intérieure servant à l'inspection des marchandises. Les habitants vont et viennent par une entrée gardée. Le célèbre tableau réalisé par Hendrik van Schuylenburgh en 1665 montre le comptoir néerlandais de Hooghly (Calcutta) comme une citadelle bien ordonnée bâtie sur les rives du fleuve et abritant des centaines de travailleurs.
Ces comptoirs étaient l'équivalent des « zones économiques spéciales » d'aujourd'hui. Véritables centres de commerce intercontinental, ils ont été, jusqu'en 1800, les moteurs du progrès économique. C'est ici que les produits destinés au marché mondial étaient conçus et fabriqués.
Pour s'y faire une place, les Européens durent se battre avec les communautés marchandes qui y étaient implantées depuis des siècles et apprendre auprès d'elles de nouvelles techniques de vente et de production. Ainsi, alors que la « nouvelle histoire du capitalisme » met l'accent sur l'exploitation du travail dans l'essor du capitalisme, l'hypothèse d'une origine asiatique du capitalisme global met l'accent sur le rôle des transferts de savoirs au contact de l'Asie et de ses communautés marchandes.
Le système logistique international très performant que nous connaissons aujourd'hui est en partie le fruit des difficiles apprentissages auprès des marchés asiatiques en ces temps-là . Ainsi, les compagnies européennes durent déployer des trésors d'ingéniosité pour lutter contre la fraude qui sévissait dans le commerce des cotons indiens. Pour s'assurer que les fournisseurs locaux ne les trompaient pas sur la qualité de la marchandise, elles établirent des hangars où le coton était stocké en grande quantité et contrôlé minutieusement. Mais les fournisseurs trouvaient toujours un moyen de contourner le dispositif, par exemple en plaçant un coton de meilleure qualité sur le sommet du ballot. Dans les années 1670, Edward Herrys, employé de la VOC, rapporte ainsi que, « en dépit de tout le soin et de toutes les peines qu'il prend à trier et à examiner les calicots, il lui semble impossible d'effectuer un examen approfondi par manque de temps et en l'absence d'un stock acheté à l'avance plus tôt dans l'année »1. Pour contourner ces difficultés, les Européens durent sans cesse acquérir de nouveaux savoir-faire en matière de stockage et de contrôle qualité.
Le capitalisme mondial des Temps modernes fut donc autant commercial qu'industriel. Et le rôle central que jouèrent les comptoirs de l'océan Indien dans la transition vers le capitalisme contemporain mérite aujourd'hui d'être réévalué.
(Texte traduit par François Mathou.)
Note
1. Records of Fort St. George. Diary and Consultation Book. Vol. I, 1672-1678 (Madras, 1910), p. 75 : « Consultation at Fort St. George: From Mr. Edward Herrys to the Honorable Sr. William Langhorn and Council », 27 septembre 1675.
L'AUTEUR
Professeur d'histoire moderne globale à l'Institut universitaire européen de Florence, Giorgio Riello a notamment publié Cotton. The Fabric that Made the Modern World (Cambridge University Press, 2013).
L'Atelier des CHERCHEURS : Athènes - le pouvoir des juges / Nicolas Siron in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : L'Atelier des CHERCHEURS : Athènes - le pouvoir des juges Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Nicolas Siron, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 66-71 Langues : Français (fre) Mots-clés : Athènes pouvoir juges héliée Note de contenu :
A Athènes, au IVe siècle av. J.-C., chaque jour non férié, 6 000 citoyens se rassemblent sur l'Agora pour être tirés au sort afin de siéger à l'Héliée. Ce système de tribunaux, chargé de rendre la justice et de contrôler les décisions de l'assemblée, constitue un organe essentiel de la démocratie athénienne.
Quand, aujourd'hui, on se représente la démocratie athénienne, c'est l'image des citoyens amassés à l'assemblée (Ecclèsia) qui vient à l'esprit. Réunis sur la colline de la Pnyx, ils écoutent et discutent les propositions faites par ceux qui ont voulu prendre la parole, puis votent en faveur des orateurs qui les ont convaincus. L'assemblée serait ainsi le « coeur battant » de la démocratie athénienne. Pourtant quand, dans les Nuées d'Aristophane (423 av. J.-C.), un disciple de Socrate montre Athènes sur une carte de la Grèce à Strepsiade, celui-ci refuse de croire son interlocuteur : il ne reconnaît pas sa cité parce qu'il ne voit pas de juges tenir séance. Les enceintes judiciaires, présentes sur l'Agora, sont, pour le héros comique, l'indice le plus sûr qu'on se trouve dans la cité démocratique attique.
De fait, à partir du milieu du Ve siècle av. J.-C., ce n'est pas à l'assemblée que se pressent des milliers de citoyens athéniens chaque ...
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 66-71[article] L'Atelier des CHERCHEURS : Athènes - le pouvoir des juges [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Nicolas Siron, Auteur . - 2021 . - p. 66-71.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 66-71
Mots-clés : Athènes pouvoir juges héliée Note de contenu :
A Athènes, au IVe siècle av. J.-C., chaque jour non férié, 6 000 citoyens se rassemblent sur l'Agora pour être tirés au sort afin de siéger à l'Héliée. Ce système de tribunaux, chargé de rendre la justice et de contrôler les décisions de l'assemblée, constitue un organe essentiel de la démocratie athénienne.
Quand, aujourd'hui, on se représente la démocratie athénienne, c'est l'image des citoyens amassés à l'assemblée (Ecclèsia) qui vient à l'esprit. Réunis sur la colline de la Pnyx, ils écoutent et discutent les propositions faites par ceux qui ont voulu prendre la parole, puis votent en faveur des orateurs qui les ont convaincus. L'assemblée serait ainsi le « coeur battant » de la démocratie athénienne. Pourtant quand, dans les Nuées d'Aristophane (423 av. J.-C.), un disciple de Socrate montre Athènes sur une carte de la Grèce à Strepsiade, celui-ci refuse de croire son interlocuteur : il ne reconnaît pas sa cité parce qu'il ne voit pas de juges tenir séance. Les enceintes judiciaires, présentes sur l'Agora, sont, pour le héros comique, l'indice le plus sûr qu'on se trouve dans la cité démocratique attique.
De fait, à partir du milieu du Ve siècle av. J.-C., ce n'est pas à l'assemblée que se pressent des milliers de citoyens athéniens chaque ...
Décryptage d'image : Le crapaud et le corps du Christ / Nicolas Balzamo in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : Décryptage d'image : Le crapaud et le corps du Christ Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Nicolas Balzamo, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 78-79 Langues : Français (fre) Mots-clés : crapaud Christ image conformiste hérétique croyant Note de contenu : En 1215, le concile du Latran IV définit le dogme de l'eucharistie, objet de débats séculaires : une fois consacrés par le prêtre lors de la messe, le pain et le vin gardent leur apparence initiale mais leur substance change radicalement puisqu'ils deviennent réellement le corps et le sang du Christ ; c'est la transsubstantiation. La doctrine ainsi fixée, il restait à l'inculquer aux fidèles. La difficulté de la tâche a été souvent soulignée, ainsi par le prédicateur toscan Giordano da Pisa (mort en 1311) : de toutes les vérités de la foi, affirmait-il, la transsubstantiation est la plus difficile à croire et à faire croire. Son confrère Humbert de Romans (mort en 1277) expliquait que l'Église devait lutter sur deux fronts : d'une part contre les mouvements dissidents, qui récusaient la doctrine officielle, et, d'autre part, contre les fidèles qui ne prenaient pas ce dogme au sérieux et pour qui la communion était un acte routinier que n'accompagnait pas une adhésio ...
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 78-79[article] Décryptage d'image : Le crapaud et le corps du Christ [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Nicolas Balzamo, Auteur . - 2021 . - p. 78-79.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 78-79
Mots-clés : crapaud Christ image conformiste hérétique croyant Note de contenu : En 1215, le concile du Latran IV définit le dogme de l'eucharistie, objet de débats séculaires : une fois consacrés par le prêtre lors de la messe, le pain et le vin gardent leur apparence initiale mais leur substance change radicalement puisqu'ils deviennent réellement le corps et le sang du Christ ; c'est la transsubstantiation. La doctrine ainsi fixée, il restait à l'inculquer aux fidèles. La difficulté de la tâche a été souvent soulignée, ainsi par le prédicateur toscan Giordano da Pisa (mort en 1311) : de toutes les vérités de la foi, affirmait-il, la transsubstantiation est la plus difficile à croire et à faire croire. Son confrère Humbert de Romans (mort en 1277) expliquait que l'Église devait lutter sur deux fronts : d'une part contre les mouvements dissidents, qui récusaient la doctrine officielle, et, d'autre part, contre les fidèles qui ne prenaient pas ce dogme au sérieux et pour qui la communion était un acte routinier que n'accompagnait pas une adhésio ... Guide des Livres : l'Empire austro-hongrois, creuset des peuples / Catherine BRICE in L'Histoire, N° 489 (septembre 2021)
[article]
Titre : Guide des Livres : l'Empire austro-hongrois, creuset des peuples Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Catherine BRICE, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 80-81 Langues : Français (fre) Mots-clés : Empire austro-hongrois peuple politique Habsbourg Note de contenu :
Pieter M. Judson livre ici une relecture passionnante de la mécanique impériale dans l'empire des Habsbourg. Loin de la vision noire de la « prison des peuples », il montre comment cette « maison commune » chercha à homogénéiser les territoires dans un ensemble multiculturel.
Il faut remercier les éditions Perrin d'avoir traduit ce livre important, publié en 2016 par Harvard University Press. Cette nouvelle histoire de l'empire des Habsbourg est une contribution essentielle à l'intelligence des transformations de cet immense État, bousculant bien des lieux communs et des certitudes paresseusement répétés. En s'attachant à comprendre le fonctionnement interne de la machine impériale, de ses institutions et de ses pratiques administratives, l'auteur enterre l'image d'une « prison des peuples » minée par les tensions ethniques et linguistiques et condamnée à un destin inexorablement funeste. Sur un arc chronologique qui va de Marie-Thérèse au XVIIIe siècle jusqu'au lendemain du premier conflit mondial, Pieter M. Judson remet, si l'on peut dire, l'Empire des Habsbourg et ses institutions au centre de la réflexion. Loin d'être une machine inerte, ce dernier n'a cessé de se moderniser, cherchant à construire un État efficace et puissant : un des éléments forts de la démonstration réside dans la mise en évidence d'une élaboration commune, menée par les autorités comme par une importante partie de la population autrichienne autour d'un culte partagé porté à l'empereur et à la dynastie.
Pieter M. Judson, depuis plusieurs années déjà , avait relativisé, dans Guardians of the Nation (Harvard University Press, 2007), la place des nationalismes dans l'empire, en soulignant l'« indifférence au nationalisme dans la monarchie autrichienne » et en précisant la polysémie du terme. Pour lui, les différences linguistiques ou religieuses ne préexistent pas aux mouvements nationaux, qui découlent, en définitive, des projets de modernisation du pays. La vaste opération de recensement menée sous Marie-Thérèse afin de faciliter la levée de l'impôt et le recrutement militaire est l'occasion pour les paysans, selon l'auteur, de présenter aux soldats des plaintes quant aux exactions subies localement : l'État apparaît alors comme un recours et, de fait, l'instauration d'un enseignement obligatoire en langue « vernaculaire » - aussi ouvert aux filles - ou l'expropriation de certains ordres religieux renforcèrent la confiance des populations en Vienne, face à l'Église et aux élites locales.
Les années suivantes, sous Joseph II, le fils de Marie-Thérèse, la mise en oeuvre d'un despotisme éclairé fut une période de reprise en main politique, le gouvernement se présentant désormais moins comme un agent du changement que comme un élément de conservation. Mais, dans la première moitié du XIXe siècle, la politique autoritaire du chancelier Metternich fit long feu : la riche sociabilité politique, la diversité des débats, eurent pour conséquence de voir les transformations du pays moins pensées par l'État, et de plus en plus par la société, mais avec des attentes évidemment diversifiées et incompatibles. Ce que les paysans galiciens attendaient de l'État était bien différent de ce qu'en espérait la noblesse magyare.
L'explosion de 1846-1848 est l'expression même de la diversité des attentes : fin du féodalisme pour les campagnes, liberté et Constitution pour les élites urbaines, autonomie accrue pour les aristocraties ; mais nombreux furent ceux qui, dans le même temps, demandaient un retour aux valeurs impériales qui leur semblaient avoir été abandonnées. Ainsi, bien plus qu'un mouvement des nationalités, c'est un retour à l'empire - un empire rénové - qui est réclamé.
La vision que Pieter M. Judson propose de l'après-1848 est, là encore, originale et riche de suggestions : bien qu'encadrée par une police politique répressive, la politique sociale, économique et culturelle de François-Joseph fut innovante. Allier un État « policier » à une politique qui mit fin au féodalisme, préserva la propriété, la liberté de mouvement, fit abandonner les règles des corporations et unifia légalement le pays tout en garantissant l'égalité semble être une combinaison étonnante, mais elle fut pourtant celle de nombre d'États européens.
C'est au compromis de 1867, qui vit la création de l'Empire austro-hongrois, que l'auteur fait remonter la promotion des politiques nationales, la Hongrie se révélant beaucoup plus assimilationniste que l'Autriche, qui conservait son caractère multiconfessionnel et pluriculturel. Dès lors, le nationalisme se déclina selon de nombreuses lignes, nouveau langage des conflits politiques et sociaux traduits en termes modernes, et cristallisés sur la culture.
Après 1867, écrit l'historien, « j'interprète de tels affrontements en Autriche-Hongrie comme étant avant tout de nature politique, et non pas des produits naturels du caractère multilingue de cette société ».
La mise en cause de la dictature militaire, extrêmement dure, établie de 1914 à 1916, pour expliquer l'érosion finale de l'empire n'est pas une nouveauté. Toutefois, l'angle qu'il propose est, lui, très neuf : c'est moins l'absence de liberté, explique-t-il, qui est alors en cause que la dissolution du lien de réciprocité, d'obligation mutuelle, établi entre les sujets et l'État, le rendant désormais inutile. Ce à quoi s'ajoutent la défaite et la décomposition de l'empire. Pour finir, ce n'est pas une défense et illustration de l'empire des Habsbourg que propose l'auteur, mais bien une relecture passionnante de la mécanique impériale.
Il montre comment, indirectement, l'idée nationale découle des projets impériaux qui cherchaient à homogénéiser les territoires et uniformiser les individus. Dès lors les sujets se sont emparés des langues, des religions et des cultures utilisées par l'administration de l'empire comme autant de marqueurs pour mieux « classer » les populations, et ces outils deviennent des moyens de différenciation « nationale ».
Ainsi, l'originalité de la démonstration de Pieter M. Judson réside dans la dialectique qu'il établit entre la politique impériale de modernisation et la naissance des idées nationales, montrant comment l'administration des Habsbourg, employée à susciter la loyauté de ses sujets tout en modernisant l'empire, avait in fine donné les outils aux diverses communautés pour se penser comme « nationalité », des nationalités en concurrence entre elles et de plus en plus en opposition au gouvernement impérial, qui ne peut répondre à leurs attentes contradictoires.
Mot clé :
Livre
Catherine Brice est professeure à l'université Paris-Est-Créteil.
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 80-81[article] Guide des Livres : l'Empire austro-hongrois, creuset des peuples [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Catherine BRICE, Auteur . - 2021 . - p. 80-81.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 489 (septembre 2021) . - p. 80-81
Mots-clés : Empire austro-hongrois peuple politique Habsbourg Note de contenu :
Pieter M. Judson livre ici une relecture passionnante de la mécanique impériale dans l'empire des Habsbourg. Loin de la vision noire de la « prison des peuples », il montre comment cette « maison commune » chercha à homogénéiser les territoires dans un ensemble multiculturel.
Il faut remercier les éditions Perrin d'avoir traduit ce livre important, publié en 2016 par Harvard University Press. Cette nouvelle histoire de l'empire des Habsbourg est une contribution essentielle à l'intelligence des transformations de cet immense État, bousculant bien des lieux communs et des certitudes paresseusement répétés. En s'attachant à comprendre le fonctionnement interne de la machine impériale, de ses institutions et de ses pratiques administratives, l'auteur enterre l'image d'une « prison des peuples » minée par les tensions ethniques et linguistiques et condamnée à un destin inexorablement funeste. Sur un arc chronologique qui va de Marie-Thérèse au XVIIIe siècle jusqu'au lendemain du premier conflit mondial, Pieter M. Judson remet, si l'on peut dire, l'Empire des Habsbourg et ses institutions au centre de la réflexion. Loin d'être une machine inerte, ce dernier n'a cessé de se moderniser, cherchant à construire un État efficace et puissant : un des éléments forts de la démonstration réside dans la mise en évidence d'une élaboration commune, menée par les autorités comme par une importante partie de la population autrichienne autour d'un culte partagé porté à l'empereur et à la dynastie.
Pieter M. Judson, depuis plusieurs années déjà , avait relativisé, dans Guardians of the Nation (Harvard University Press, 2007), la place des nationalismes dans l'empire, en soulignant l'« indifférence au nationalisme dans la monarchie autrichienne » et en précisant la polysémie du terme. Pour lui, les différences linguistiques ou religieuses ne préexistent pas aux mouvements nationaux, qui découlent, en définitive, des projets de modernisation du pays. La vaste opération de recensement menée sous Marie-Thérèse afin de faciliter la levée de l'impôt et le recrutement militaire est l'occasion pour les paysans, selon l'auteur, de présenter aux soldats des plaintes quant aux exactions subies localement : l'État apparaît alors comme un recours et, de fait, l'instauration d'un enseignement obligatoire en langue « vernaculaire » - aussi ouvert aux filles - ou l'expropriation de certains ordres religieux renforcèrent la confiance des populations en Vienne, face à l'Église et aux élites locales.
Les années suivantes, sous Joseph II, le fils de Marie-Thérèse, la mise en oeuvre d'un despotisme éclairé fut une période de reprise en main politique, le gouvernement se présentant désormais moins comme un agent du changement que comme un élément de conservation. Mais, dans la première moitié du XIXe siècle, la politique autoritaire du chancelier Metternich fit long feu : la riche sociabilité politique, la diversité des débats, eurent pour conséquence de voir les transformations du pays moins pensées par l'État, et de plus en plus par la société, mais avec des attentes évidemment diversifiées et incompatibles. Ce que les paysans galiciens attendaient de l'État était bien différent de ce qu'en espérait la noblesse magyare.
L'explosion de 1846-1848 est l'expression même de la diversité des attentes : fin du féodalisme pour les campagnes, liberté et Constitution pour les élites urbaines, autonomie accrue pour les aristocraties ; mais nombreux furent ceux qui, dans le même temps, demandaient un retour aux valeurs impériales qui leur semblaient avoir été abandonnées. Ainsi, bien plus qu'un mouvement des nationalités, c'est un retour à l'empire - un empire rénové - qui est réclamé.
La vision que Pieter M. Judson propose de l'après-1848 est, là encore, originale et riche de suggestions : bien qu'encadrée par une police politique répressive, la politique sociale, économique et culturelle de François-Joseph fut innovante. Allier un État « policier » à une politique qui mit fin au féodalisme, préserva la propriété, la liberté de mouvement, fit abandonner les règles des corporations et unifia légalement le pays tout en garantissant l'égalité semble être une combinaison étonnante, mais elle fut pourtant celle de nombre d'États européens.
C'est au compromis de 1867, qui vit la création de l'Empire austro-hongrois, que l'auteur fait remonter la promotion des politiques nationales, la Hongrie se révélant beaucoup plus assimilationniste que l'Autriche, qui conservait son caractère multiconfessionnel et pluriculturel. Dès lors, le nationalisme se déclina selon de nombreuses lignes, nouveau langage des conflits politiques et sociaux traduits en termes modernes, et cristallisés sur la culture.
Après 1867, écrit l'historien, « j'interprète de tels affrontements en Autriche-Hongrie comme étant avant tout de nature politique, et non pas des produits naturels du caractère multilingue de cette société ».
La mise en cause de la dictature militaire, extrêmement dure, établie de 1914 à 1916, pour expliquer l'érosion finale de l'empire n'est pas une nouveauté. Toutefois, l'angle qu'il propose est, lui, très neuf : c'est moins l'absence de liberté, explique-t-il, qui est alors en cause que la dissolution du lien de réciprocité, d'obligation mutuelle, établi entre les sujets et l'État, le rendant désormais inutile. Ce à quoi s'ajoutent la défaite et la décomposition de l'empire. Pour finir, ce n'est pas une défense et illustration de l'empire des Habsbourg que propose l'auteur, mais bien une relecture passionnante de la mécanique impériale.
Il montre comment, indirectement, l'idée nationale découle des projets impériaux qui cherchaient à homogénéiser les territoires et uniformiser les individus. Dès lors les sujets se sont emparés des langues, des religions et des cultures utilisées par l'administration de l'empire comme autant de marqueurs pour mieux « classer » les populations, et ces outils deviennent des moyens de différenciation « nationale ».
Ainsi, l'originalité de la démonstration de Pieter M. Judson réside dans la dialectique qu'il établit entre la politique impériale de modernisation et la naissance des idées nationales, montrant comment l'administration des Habsbourg, employée à susciter la loyauté de ses sujets tout en modernisant l'empire, avait in fine donné les outils aux diverses communautés pour se penser comme « nationalité », des nationalités en concurrence entre elles et de plus en plus en opposition au gouvernement impérial, qui ne peut répondre à leurs attentes contradictoires.
Mot clé :
Livre
Catherine Brice est professeure à l'université Paris-Est-Créteil.





