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N° 488 - Octobre 2021 - Au coeur de la République PROFESSEUR D'HISTOIRE = 17 octobre 1961 Un massacre colonial à Paris [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021. Langues : Français (fre)
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| HISTOIRE | Revues | Bibliothèque HELMo Campus des Coteaux | Libre-Accès | P9577 | Disponible |
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Ajouter le résultat dans votre panierEditorial - Corps défendant in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : Editorial - Corps défendant Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 3 Langues : Français (fre) Mots-clés : Prof corps défendant combat professeur Note de contenu :
Nous avons été surpris par les résultats de cette enquête lancée sur notre site en plein coeur de l'été. D'abord parce que vous avez été très nombreux à y répondre. Près de 3 000 réponses, environ 1 professeur d'histoire sur 10, de tous âges (20 à 60 ans), hommes et femmes (presque à égalité), agrégés, certifiés ou vacataires, de toutes les académies (25 % des 3 grosses académies de l'Ile-de-France), enseignant en lycée, en collège, mais aussi dans ces lycées professionnels souvent oubliés des médias, à des élèves que vous avez vous-mêmes estimés pour moitié (plutôt) favorisés ou (plutôt) défavorisés. De sorte que ce sondage, par son amplitude et la variété de son échantillonnage, donne une idée tout de même assez précise de l'état d'esprit d'une profession si souvent - et l'an dernier si tragiquement - éclairée par l'actualité.
Nous livrons dans ce dossier les premiers résultats chiffrés et quelques verbatim qui ont semblé particulièrement représentatifs, significatifs, parfois émouvants. Vous trouverez sur notre site (www.lhistoire.fr) des analyses plus complètes. Ces résultats ont de quoi étonner. Malgré les obstacles, les difficultés, les rancoeurs quelquefois, 84 % sont satisfaits de leur choix professionnel (7 % le regrettent) ; 43 % trouvent leurs élèves - de tous niveaux - « particulièrement intéressés par l'histoire ». Plus crucial encore, 57 % considèrent que les professeurs d'histoire sont « les mieux placés pour former des citoyens (et des citoyennes) » et 90 % jurent n'avoir jamais renoncé à enseigner un sujet parce qu'il serait « trop sensible ».
Ce sentiment de liberté est sans doute la meilleure réponse qui puisse être faite, un an après, aux assassins de Samuel Paty. Mais cette détermination n'a rien d'un hasard ou d'une forfanterie. Comme nous le montre ce dossier, elle puise sa solidité dans une tradition, celle qui depuis cent cinquante ans a construit une profession à fort enjeu, au coeur de la République (Patrick Garcia).
L'histoire, très vite associée à la géographie, n'est bien sûr qu'une des disciplines enseignées dans les lycées du XIXe siècle, mais (généralisée dès 1814, sous la Restauration) elle tient, dès l'origine, une place de choix, jamais démentie - ce qui est bien loin d'être le cas chez tous nos voisins européens (cf. p. 50).
Dans les années 1890, Ernest Lavisse, qui n'était pas un rêveur, lui a confié une mission civique, pas du tout celle d'une berceuse nationale (ce qui était un peu le cas auprès des écoliers du primaire) mais plutôt celle d'une éveilleuse, propre à « affranchir les esprits ». Inspiré par le modèle prussien, nous rappelle Olivier Loubes, il entendait former des historiens (des hommes jusqu'en 1882) « méthodiques », rompus à la critique des sources, à qui ensuite on apprendrait par des stages les bonnes pratiques du métier. Ce fut la grande réforme de l'agrégation (1894), dont les républiques suivantes s'inspirèrent pour mettre en place les concours de recrutement (Capes, 1950).
Il est de bon ton dans certains milieux de déplorer ce modèle « universitaire ». Il faudra tout de même que les esprits chagrins nous expliquent comment on transmet une matière qu'on ne maîtrise pas bien et comment on résiste sans munitions aux zélotes et aux fanatiques de tout poil. Samuel Paty est mort au combat, non pas, nous rappelle Anne Simonin, parce qu'il aurait choqué ses élèves, mais froidement exécuté à la suite d'une cabale. Ne désarmons pas les professeurs. Ce combat n'est pas celui d'une corporation, c'est celui d'une République.
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 3[article] Editorial - Corps défendant [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p. 3.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 3
Mots-clés : Prof corps défendant combat professeur Note de contenu :
Nous avons été surpris par les résultats de cette enquête lancée sur notre site en plein coeur de l'été. D'abord parce que vous avez été très nombreux à y répondre. Près de 3 000 réponses, environ 1 professeur d'histoire sur 10, de tous âges (20 à 60 ans), hommes et femmes (presque à égalité), agrégés, certifiés ou vacataires, de toutes les académies (25 % des 3 grosses académies de l'Ile-de-France), enseignant en lycée, en collège, mais aussi dans ces lycées professionnels souvent oubliés des médias, à des élèves que vous avez vous-mêmes estimés pour moitié (plutôt) favorisés ou (plutôt) défavorisés. De sorte que ce sondage, par son amplitude et la variété de son échantillonnage, donne une idée tout de même assez précise de l'état d'esprit d'une profession si souvent - et l'an dernier si tragiquement - éclairée par l'actualité.
Nous livrons dans ce dossier les premiers résultats chiffrés et quelques verbatim qui ont semblé particulièrement représentatifs, significatifs, parfois émouvants. Vous trouverez sur notre site (www.lhistoire.fr) des analyses plus complètes. Ces résultats ont de quoi étonner. Malgré les obstacles, les difficultés, les rancoeurs quelquefois, 84 % sont satisfaits de leur choix professionnel (7 % le regrettent) ; 43 % trouvent leurs élèves - de tous niveaux - « particulièrement intéressés par l'histoire ». Plus crucial encore, 57 % considèrent que les professeurs d'histoire sont « les mieux placés pour former des citoyens (et des citoyennes) » et 90 % jurent n'avoir jamais renoncé à enseigner un sujet parce qu'il serait « trop sensible ».
Ce sentiment de liberté est sans doute la meilleure réponse qui puisse être faite, un an après, aux assassins de Samuel Paty. Mais cette détermination n'a rien d'un hasard ou d'une forfanterie. Comme nous le montre ce dossier, elle puise sa solidité dans une tradition, celle qui depuis cent cinquante ans a construit une profession à fort enjeu, au coeur de la République (Patrick Garcia).
L'histoire, très vite associée à la géographie, n'est bien sûr qu'une des disciplines enseignées dans les lycées du XIXe siècle, mais (généralisée dès 1814, sous la Restauration) elle tient, dès l'origine, une place de choix, jamais démentie - ce qui est bien loin d'être le cas chez tous nos voisins européens (cf. p. 50).
Dans les années 1890, Ernest Lavisse, qui n'était pas un rêveur, lui a confié une mission civique, pas du tout celle d'une berceuse nationale (ce qui était un peu le cas auprès des écoliers du primaire) mais plutôt celle d'une éveilleuse, propre à « affranchir les esprits ». Inspiré par le modèle prussien, nous rappelle Olivier Loubes, il entendait former des historiens (des hommes jusqu'en 1882) « méthodiques », rompus à la critique des sources, à qui ensuite on apprendrait par des stages les bonnes pratiques du métier. Ce fut la grande réforme de l'agrégation (1894), dont les républiques suivantes s'inspirèrent pour mettre en place les concours de recrutement (Capes, 1950).
Il est de bon ton dans certains milieux de déplorer ce modèle « universitaire ». Il faudra tout de même que les esprits chagrins nous expliquent comment on transmet une matière qu'on ne maîtrise pas bien et comment on résiste sans munitions aux zélotes et aux fanatiques de tout poil. Samuel Paty est mort au combat, non pas, nous rappelle Anne Simonin, parce qu'il aurait choqué ses élèves, mais froidement exécuté à la suite d'une cabale. Ne désarmons pas les professeurs. Ce combat n'est pas celui d'une corporation, c'est celui d'une République.
Forum - Impériale Russie in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : Forum - Impériale Russie Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 4 Langues : Français (fre) Mots-clés : Russie Note de contenu : Le numéro double de l'été (n°485-486) sur « Les Russes et leur empire » vous a fait réagir. Frédéric Steputat nous fait remarquer que « le retour sur l'histoire impériale de la Russie et ses relations avec l'Occident au XIXe siècle montre d'abord une Russie consolidant ses marches impériales à l'Ouest ». Il ajoute : « L'impérialisme militaire russe ne menace pas directement l'Europe occidentale au XIXe siècle, mais d'abord les territoires de l'Empire ottoman en souffrance (l'ancienne Byzance, un lointain Orient méconnu pour l'imaginaire occidental mais une terre nourricière pour la Russie), les khanats d'Asie centrale et l'Extrême-Orient, terrain de jeu de l'expansionnisme russe qui a soif de "mers chaudes". Ce sont plutôt les États occidentaux qui seront une menace pour les Russes et leur empire durant l'ère contemporaine - menaces qui se traduiront en conflits ouverts sur les terres de l'Empire russe en 1812, 1854-1855 et... 1941, déclenchés par les impérialismes français, britannique et nazi. »
Jean-Marie Scheubel souligne quant à lui la présence de « deux références de datation d'années non grégoriennes, l'une dans l'extrait de texte de Spiridon-Savva (« l'an 5457 », p. 14), l'autre dans l'extrait de charte (« l'an 7066 », p. 26) ». Il s'interroge : « Il existerait donc un comptage des années démarrant en 5508 av. J.-C. De quel calendrier s'agit-il ? Par quel pays ou par quel peuple a-t-il été élaboré ? Quel est l'événement déclencheur de ce comptage ? »
La réponse de Pierre Gonneau
Jusqu'au 1er janvier 1700 les chroniques et les documents officiels russes utilisaient la datation en « années du monde », remontant à la création du monde, calculée d'après les généalogies bibliques. Ce calcul, fait par les Byzantins et repris par les peuples qu'ils ont christianisés, plaçait la création du monde en 5508 av. J.-C. C'est Pierre le Grand qui adopte le calcul en années du Christ en 1700. Mais il conserve le calendrier julien, qui accuse un retard sur le calendrier grégorien (adopté par le pape Grégoire XIII en 1582). La Russie adopte le calendrier grégorien en 1918, mais l'Église russe conserve le calendrier julien.
Avant Delors
Je m'étonne de n'avoir trouvé dans l'article d'Olivier Faron [« 1971 : Jacques Delors joue l'éducation permanente », n° 487] aucune référence à tout ce qui s'est fait au début du XXe siècle sur le thème de l'éducation populaire, comme le Sillon de Marc Sangnier dont les Instituts populaires fondés en 1901 s'implantèrent rapidement par milliers, les Équipes sociales mises en oeuvre par Robert Garric en recrutant des élèves de grandes écoles d'ingénieurs, dont Louis Moreau qui se consacra au lancement des Universités inter-âges qui essaimèrent dans le pays, le Centre d'éducation populaire des Marquisats d'Annecy, Peuple et culture lancé à Grenoble et qui existe toujours, et les réflexions sur l'éducation populaire issues des écoles de cadres des maquis dont celle d'Uriage (Joffre Dumazedier, Benigno Cacérès, Gilles Ferry...) ou de l'Ain (Robert Soulage). Et ceci d'autant qu'à tout ce courant se référait explicitement Jacques Delors, dont la loi est sans doute en lien direct avec ces réalisations bénévoles.
Christian Duhamel
La réponse de la rédaction
Merci d'avoir rappelé ces initiatives pionnières, auxquelles on pourrait notamment ajouter les sociétés d'éducation populaire, comme l'Association polytechnique fondée en 1830. Mais nous avions choisi de centrer cet article sur le rôle de l'État dans l'institutionnalisation de l'éducation permanente.
RECTIFICATIFS
> Dans notre numéro sur « Les États-Unis et le monde. 2001-2021 : le grand tournant » (L'Histoire n° 487), la légende de la carte p. 35 intitulée « Irak : une victoire en trompe l'oeil » comporte une erreur. La majorité chiite du pays se trouve au sud, entre Karbala et Bassora. Elle devrait donc correspondre à la couleur vert foncé. Les sunnites ensuite sont majoritaires dans le nord du pays, entre Bagdad et Tikrit - la zone indiquée en vert clair. Vous trouverez la carte rectifiée sur notre site (www.lhistoire.fr).
> Une erreur de formulation nous suit depuis la Carte blanche de Pierre Assouline sur le prix unique du livre, « La loi Lang-Lindon » (L'Histoire n° 483 et erratum dans L'Histoire n° 487). La loi Lang-Lindon a donc bien été promulguée le 10 août 1981, après avoir été successivement adoptée par l'Assemblée nationale et le Sénat (les 30 et 31 juillet), à la quasi-unanimité. Merci à Mme Calvès de nous l'avoir fait remarquer.
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 4[article] Forum - Impériale Russie [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p. 4.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 4
Mots-clés : Russie Note de contenu : Le numéro double de l'été (n°485-486) sur « Les Russes et leur empire » vous a fait réagir. Frédéric Steputat nous fait remarquer que « le retour sur l'histoire impériale de la Russie et ses relations avec l'Occident au XIXe siècle montre d'abord une Russie consolidant ses marches impériales à l'Ouest ». Il ajoute : « L'impérialisme militaire russe ne menace pas directement l'Europe occidentale au XIXe siècle, mais d'abord les territoires de l'Empire ottoman en souffrance (l'ancienne Byzance, un lointain Orient méconnu pour l'imaginaire occidental mais une terre nourricière pour la Russie), les khanats d'Asie centrale et l'Extrême-Orient, terrain de jeu de l'expansionnisme russe qui a soif de "mers chaudes". Ce sont plutôt les États occidentaux qui seront une menace pour les Russes et leur empire durant l'ère contemporaine - menaces qui se traduiront en conflits ouverts sur les terres de l'Empire russe en 1812, 1854-1855 et... 1941, déclenchés par les impérialismes français, britannique et nazi. »
Jean-Marie Scheubel souligne quant à lui la présence de « deux références de datation d'années non grégoriennes, l'une dans l'extrait de texte de Spiridon-Savva (« l'an 5457 », p. 14), l'autre dans l'extrait de charte (« l'an 7066 », p. 26) ». Il s'interroge : « Il existerait donc un comptage des années démarrant en 5508 av. J.-C. De quel calendrier s'agit-il ? Par quel pays ou par quel peuple a-t-il été élaboré ? Quel est l'événement déclencheur de ce comptage ? »
La réponse de Pierre Gonneau
Jusqu'au 1er janvier 1700 les chroniques et les documents officiels russes utilisaient la datation en « années du monde », remontant à la création du monde, calculée d'après les généalogies bibliques. Ce calcul, fait par les Byzantins et repris par les peuples qu'ils ont christianisés, plaçait la création du monde en 5508 av. J.-C. C'est Pierre le Grand qui adopte le calcul en années du Christ en 1700. Mais il conserve le calendrier julien, qui accuse un retard sur le calendrier grégorien (adopté par le pape Grégoire XIII en 1582). La Russie adopte le calendrier grégorien en 1918, mais l'Église russe conserve le calendrier julien.
Avant Delors
Je m'étonne de n'avoir trouvé dans l'article d'Olivier Faron [« 1971 : Jacques Delors joue l'éducation permanente », n° 487] aucune référence à tout ce qui s'est fait au début du XXe siècle sur le thème de l'éducation populaire, comme le Sillon de Marc Sangnier dont les Instituts populaires fondés en 1901 s'implantèrent rapidement par milliers, les Équipes sociales mises en oeuvre par Robert Garric en recrutant des élèves de grandes écoles d'ingénieurs, dont Louis Moreau qui se consacra au lancement des Universités inter-âges qui essaimèrent dans le pays, le Centre d'éducation populaire des Marquisats d'Annecy, Peuple et culture lancé à Grenoble et qui existe toujours, et les réflexions sur l'éducation populaire issues des écoles de cadres des maquis dont celle d'Uriage (Joffre Dumazedier, Benigno Cacérès, Gilles Ferry...) ou de l'Ain (Robert Soulage). Et ceci d'autant qu'à tout ce courant se référait explicitement Jacques Delors, dont la loi est sans doute en lien direct avec ces réalisations bénévoles.
Christian Duhamel
La réponse de la rédaction
Merci d'avoir rappelé ces initiatives pionnières, auxquelles on pourrait notamment ajouter les sociétés d'éducation populaire, comme l'Association polytechnique fondée en 1830. Mais nous avions choisi de centrer cet article sur le rôle de l'État dans l'institutionnalisation de l'éducation permanente.
RECTIFICATIFS
> Dans notre numéro sur « Les États-Unis et le monde. 2001-2021 : le grand tournant » (L'Histoire n° 487), la légende de la carte p. 35 intitulée « Irak : une victoire en trompe l'oeil » comporte une erreur. La majorité chiite du pays se trouve au sud, entre Karbala et Bassora. Elle devrait donc correspondre à la couleur vert foncé. Les sunnites ensuite sont majoritaires dans le nord du pays, entre Bagdad et Tikrit - la zone indiquée en vert clair. Vous trouverez la carte rectifiée sur notre site (www.lhistoire.fr).
> Une erreur de formulation nous suit depuis la Carte blanche de Pierre Assouline sur le prix unique du livre, « La loi Lang-Lindon » (L'Histoire n° 483 et erratum dans L'Histoire n° 487). La loi Lang-Lindon a donc bien été promulguée le 10 août 1981, après avoir été successivement adoptée par l'Assemblée nationale et le Sénat (les 30 et 31 juillet), à la quasi-unanimité. Merci à Mme Calvès de nous l'avoir fait remarquer.On va en parler in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : On va en parler Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 6-8 Langues : Français (fre) Mots-clés : mécènes Lettonie Arts de l'Islam Mein Kampf Pie XII et les Juifs Picasso Note de contenu :
Lyon
Les mécènes à l'honneur
Le musée des Confluences a ouvert une galerie des Donateurs, dans un espace permanent de 400 m2 au sein de la galerie Guimet. Accessible gratuitement le week-end, comme un écho à la générosité des 80 donateurs, elle expose 250 objets révélateurs d'une passion scientifique ou artistique, des horizons les plus divers.
Lettonie
Le plus vieux pestiféré
Pour les scientifiques, c'est RV 2039, un jeune homme, sans doute chasseur-cueilleur, qui vivait quelque part en Lettonie actuelle il y a environ 5 000 ans. Sa mort est due à la bactérie Yersinia pestis, la peste donc, inoculée par une morsure de rongeur. Son squelette porte les marques de la maladie et de sa résistance, ce que les scientifiques considèrent avec intérêt.
Arts de l'Islam
Tour de France
Coproduite par la Réunion des musées nationaux-Grand Palais et le musée du Louvre, l'exposition « Arts ...
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 6-8[article] On va en parler [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p. 6-8.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 6-8
Mots-clés : mécènes Lettonie Arts de l'Islam Mein Kampf Pie XII et les Juifs Picasso Note de contenu :
Lyon
Les mécènes à l'honneur
Le musée des Confluences a ouvert une galerie des Donateurs, dans un espace permanent de 400 m2 au sein de la galerie Guimet. Accessible gratuitement le week-end, comme un écho à la générosité des 80 donateurs, elle expose 250 objets révélateurs d'une passion scientifique ou artistique, des horizons les plus divers.
Lettonie
Le plus vieux pestiféré
Pour les scientifiques, c'est RV 2039, un jeune homme, sans doute chasseur-cueilleur, qui vivait quelque part en Lettonie actuelle il y a environ 5 000 ans. Sa mort est due à la bactérie Yersinia pestis, la peste donc, inoculée par une morsure de rongeur. Son squelette porte les marques de la maladie et de sa résistance, ce que les scientifiques considèrent avec intérêt.
Arts de l'Islam
Tour de France
Coproduite par la Réunion des musées nationaux-Grand Palais et le musée du Louvre, l'exposition « Arts ...
On va en parler : La préhistoire au Louvre in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : On va en parler : La préhistoire au Louvre Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 7 Langues : Français (fre) Mots-clés : Louvre préhistoire Note de contenu :
Étrangement, l'art préhistorique européen est absent des grands musées des beaux-arts. Même le Louvre, pourtant si vaste et divers, ne présente rien de l'art gravé ou modelé du Paléolithique supérieur, aucun objet. La raison de cette mise à l'écart vient avant tout, semble-t-il, du fait que cet art est qualifié de préhistorique - l'art ne pourrait-il être qu'historique ? Preuve de l'intérêt que suscite le sujet, c'est au Louvre qu'un colloque, organisé par divers musées et universités, réunit le 15 octobre préhistoriens, historiens d'art, écrivains et philosophes, confrontés à quelques oeuvres magistrales - comme les fresques de Chauvet ou les biches du Chaffaud (ci-dessus), os de renne gravé par un artiste magdalénien il y a 15 000 ans, présentées par Catherine Schwab, ou encore le galet d'Étiolles, que le graveur fit progressivement tourner à mesure qu'il inscrivait ses figures, rennes et chevaux, expliqué par Boris Valentin et Jean Rouaud.
Entrée gratuite. Auditorium du Louvre, vendredi 15 octobre, 9 h 30-18 h 15.
Plus d'informations sur le site du Louvre.
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 7[article] On va en parler : La préhistoire au Louvre [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p. 7.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 7
Mots-clés : Louvre préhistoire Note de contenu :
Étrangement, l'art préhistorique européen est absent des grands musées des beaux-arts. Même le Louvre, pourtant si vaste et divers, ne présente rien de l'art gravé ou modelé du Paléolithique supérieur, aucun objet. La raison de cette mise à l'écart vient avant tout, semble-t-il, du fait que cet art est qualifié de préhistorique - l'art ne pourrait-il être qu'historique ? Preuve de l'intérêt que suscite le sujet, c'est au Louvre qu'un colloque, organisé par divers musées et universités, réunit le 15 octobre préhistoriens, historiens d'art, écrivains et philosophes, confrontés à quelques oeuvres magistrales - comme les fresques de Chauvet ou les biches du Chaffaud (ci-dessus), os de renne gravé par un artiste magdalénien il y a 15 000 ans, présentées par Catherine Schwab, ou encore le galet d'Étiolles, que le graveur fit progressivement tourner à mesure qu'il inscrivait ses figures, rennes et chevaux, expliqué par Boris Valentin et Jean Rouaud.
Entrée gratuite. Auditorium du Louvre, vendredi 15 octobre, 9 h 30-18 h 15.
Plus d'informations sur le site du Louvre.
On va en parler : Les gens in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : On va en parler : Les gens Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 8 Langues : Français (fre) Note de contenu : Yann Rivière
Prix de l'Académie
L'antiquisant Yann Rivière a reçu le prix Charles-Aubert-Droit de l'Académie des sciences morales et politiques pour son Histoire du droit pénal romain, de Romulus à Justinien (Les Belles Lettres, 2021).
Alexandre Dupilet
Prix Château de Versailles
Pour sa quatrième édition, le prix Château de Versailles du livre d'histoire récompense Le Régent. Philippe d'Orléans, l'héritier du Roi-Soleil d'Alexandre Dupilet (Tallandier, 2020).
Michael Barry
Le Cri afghan
Professeur à l'université américaine de Kaboul qu'il a dû quitter dans l'urgence, il publie le 13 octobre Le Cri afghan chez L'Asiathèque. Témoignage poignant d'un homme de terrain, l'ouvrage est aussi une histoire de l'Afghanistan depuis le XIXe siècle.
Ludovic Tournès
Grand Prix de Blois
Professeur d'histoire internationale à l'université de Genève, il est récompensé à Blois pour son ouvrage Américanisation. Une histoire mondiale, XVIIIe-XXIe siècle (Fayard, 2020). Remise du prix le samedi 9 octobre à 18 h 30 àla halle aux Grains.
Éric Alary
A la tête du CEPH
Enseignant en classes préparatoires à Tours, Éric Alary devient président du Centre européen de promotion de l'histoire (CEPH), qui organise Les Rendez-vous de l'histoire de Blois et les Cafés historiques en région.
Hommage
Donald G. Dunn
Vétéran de la Seconde Guerre mondiale, il fut un chef d'entreprise engagé dans l'éducation. Pour l'honorer, sa famille a fondé en 2013 la chaire Donald G. and Mary A. Dunn d'histoire militaire moderne à Ohio State University, qu'occupe Bruno Cabanes. Il est mort le 16 août 2021, à 98 ans.
Michel Duchein
Archiviste paléographe, spécialiste de la Grande-Bretagne, est mort le 5 août à 94 ans. Il est notamment l'auteur de biographies (Jacques Ier Stuart et Marie Stuart publiées chez Fayard en 1985 et 1987) et d'une Histoire de l'Écosse : des origines à nos jours, Tallandier (édition revue et augmentée).
Danielle Gourevitch
Spécialiste de l'histoire de la médecine, de la gynécologie (Le Mal d'être femme. La femme et la médecine à Rome, Les Belles Lettres, 1984), Danielle Gourevitch est décédée le 13 juin 2021, à 80 ans. Muriel Labonnelie et Anne-Marie Moulin lui rendent hommage sur le site de L'Histoire.
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 8[article] On va en parler : Les gens [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p. 8.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 8
Note de contenu : Yann Rivière
Prix de l'Académie
L'antiquisant Yann Rivière a reçu le prix Charles-Aubert-Droit de l'Académie des sciences morales et politiques pour son Histoire du droit pénal romain, de Romulus à Justinien (Les Belles Lettres, 2021).
Alexandre Dupilet
Prix Château de Versailles
Pour sa quatrième édition, le prix Château de Versailles du livre d'histoire récompense Le Régent. Philippe d'Orléans, l'héritier du Roi-Soleil d'Alexandre Dupilet (Tallandier, 2020).
Michael Barry
Le Cri afghan
Professeur à l'université américaine de Kaboul qu'il a dû quitter dans l'urgence, il publie le 13 octobre Le Cri afghan chez L'Asiathèque. Témoignage poignant d'un homme de terrain, l'ouvrage est aussi une histoire de l'Afghanistan depuis le XIXe siècle.
Ludovic Tournès
Grand Prix de Blois
Professeur d'histoire internationale à l'université de Genève, il est récompensé à Blois pour son ouvrage Américanisation. Une histoire mondiale, XVIIIe-XXIe siècle (Fayard, 2020). Remise du prix le samedi 9 octobre à 18 h 30 àla halle aux Grains.
Éric Alary
A la tête du CEPH
Enseignant en classes préparatoires à Tours, Éric Alary devient président du Centre européen de promotion de l'histoire (CEPH), qui organise Les Rendez-vous de l'histoire de Blois et les Cafés historiques en région.
Hommage
Donald G. Dunn
Vétéran de la Seconde Guerre mondiale, il fut un chef d'entreprise engagé dans l'éducation. Pour l'honorer, sa famille a fondé en 2013 la chaire Donald G. and Mary A. Dunn d'histoire militaire moderne à Ohio State University, qu'occupe Bruno Cabanes. Il est mort le 16 août 2021, à 98 ans.
Michel Duchein
Archiviste paléographe, spécialiste de la Grande-Bretagne, est mort le 5 août à 94 ans. Il est notamment l'auteur de biographies (Jacques Ier Stuart et Marie Stuart publiées chez Fayard en 1985 et 1987) et d'une Histoire de l'Écosse : des origines à nos jours, Tallandier (édition revue et augmentée).
Danielle Gourevitch
Spécialiste de l'histoire de la médecine, de la gynécologie (Le Mal d'être femme. La femme et la médecine à Rome, Les Belles Lettres, 1984), Danielle Gourevitch est décédée le 13 juin 2021, à 80 ans. Muriel Labonnelie et Anne-Marie Moulin lui rendent hommage sur le site de L'Histoire.Événement : 17 octobre 1961 : un massacre colonial à Paris / Emmanuel Blanchard in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : Événement : 17 octobre 1961 : un massacre colonial à Paris Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Emmanuel Blanchard, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 12-19 Langues : Français (fre) Mots-clés : massacre colonial à Paris manifestation 1961 victimes hommage Note de contenu :
Soixante ans après que la police parisienne a réprimé dans le sang une manifestation organisée par le Front de libération nationale algérien, Emmanuel Blanchard fait le point sur l'histoire et la mémoire d'un événement si longtemps occulté par l'État français et dont les archives accessibles confirment le déroulement. En attendant l'ouverture de nouveaux fonds.
En septembre 2020, une marche nationale des sans-papiers rappelait, en prévision de son arrivée à Paris : « Parce qu'il s'agit de liberté et de solidarité, nous manifesterons le 17 octobre en hommage à toutes les victimes du colonialisme, du racisme et des violences de la police. » Depuis une vingtaine d'années, le 17 octobre 1961 compte au nombre des rares journées du second XXe siècle français à avoir fait date en intégrant le calendrier commémoratif des militants des droits humains.
Ce jour-là 20 000 à 30 000 Algériens, venus d'Aubervilliers, de Nanterre, de Colombes, de Courbevoie ou de Saint-Denis, se dirigèrent vers les beaux quartiers parisiens, les Grands Boulevards, l'Étoile, la Concorde ou le Quartier latin, pour manifester leur soutien à l'indépendance de l'Algérie. Cette « démonstration de masse », initiée par le Front de libération national (FLN), fut férocement réprimée par la police française. Jusqu'aux années 1980, pourtant, les dizaines de morts d'octobre 1961 n'ont été commémorés qu'en Algérie où, depuis 1968, le 17 octobre est la Journée nationale de l'émigration.
Un mensonge d'État
En France, si l'État niait jusqu'aux disparitions, une « mémoire souterraine » s'était cependant perpétuée. A partir de la fin des années 1970, elle est peu à peu sortie de ses noyaux initiaux (cercles familiaux, partis d'extrême gauche, groupes tiers-mondistes) au travers de mobilisations contre les violences policières et de l'affirmation politique des descendants d'immigrés. Ainsi, le samedi 15 octobre 1983, alors que la « marche pour l'égalité et contre le racisme » démarrait de Marseille, les militants parisiens chargés de relayer cette initiative choisissaient de se réunir au bord du canal Saint-Martin, en hommage aux victimes du 17 octobre 1961.
La généalogie coloniale des « crimes racistes » était alors déjà vivement ressentie et dénoncée : « Il ne s'agit donc pas seulement de s'attendrir sur le sort des immigrés, il s'agit de changer un mode de ségrégation raciale profondément ancré dans la subjectivité collective », écrivait ainsi le philosophe Félix Guattari en mai 19811. Le 17 octobre 1961 restait cependant une « nuit noire », un spectre qui hantait des mémoires projetées dans le présent « des bavures policières et des exploits des tenants de l'autodéfense ». Ce « massacre d'État » n'avait pas encore fait événement ni trouvé son historien.
En plus des quelques tentatives pour faire connaître le massacre à l'époque, comme le film de Jacques Panijel, Octobre à Paris, qui fut immédiatement interdit à la diffusion, un premier livre très documenté parut en 1985, sous la plume du journaliste Michel Lévine, sans rencontrer son public2. Il fallut attendre 1991 et l'ouvrage de Jean-Luc Einaudi La Bataille de Paris, 17 octobre 1961 (Seuil) pour que le 17 octobre commence à irriguer la mémoire collective. Dans les années suivantes, la reconnaissance grandit au fil des procédures judiciaires intentées contre ou par Maurice Papon, préfet de police de Paris en octobre 1961. Les prétoires furent les premiers lieux où une parole officielle vint contrecarrer un mensonge d'État ébranlé par l'accumulation de témoignages, de travaux d'historiens et de films documentaires. Quand, le 17 octobre 2012, François Hollande, élu président de la République au printemps précédent, reconnut que, « le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l'indépendance ont été tués lors d'une sanglante répression », cela faisait des années que les historiens considéraient que les événements de cette soirée étaient désormais connus. Les significations de cet épisode tragique étaient cependant loin d'être épuisées.
Dès novembre 1961, Pierre Vidal-Naquet avait qualifié le « pogrom » du 17 octobre de « véritable énigme » : comment était-il possible que la police française tue plusieurs dizaines de personnes en plein coeur de la capitale sans que cela suscite un scandale de grande ampleur ?
Une rafle gigantesque
Le dispositif policier mis en place ce soir-là et la réquisition du Palais des sports démontrent que la Préfecture de police ne se plaçait pas dans une logique de « maintien de l'ordre » en vue d'une manifestation. Elle préparait une rafle gigantesque qui visa de fait l'ensemble des Algériens descendus dans la rue. En quelques heures, plus de 12 000 personnes, souvent au préalable frappées à coups de crosse ou de matraque, furent conduites au Centre d'identification de Vincennes ou dans des centres d'internement improvisés, des commissariats de quartier, l'hôpital Beaujon, le Palais des sports ou le Parc des expositions. Quelques jours avant le ministre de l'Intérieur Roger Frey avait annoncé une reprise des retours forcés des Algériens « indésirables » vers l'Algérie. Dans un contexte de lutte contre le « terrorisme » et après qu'en un mois cinq fonctionnaires de police avaient été tués à Paris par des membres du Front de libération nationale (FLN) algérien, un tel changement d'échelle était porteur d'une escalade de la violence policière.
Le rôle confié à la Force de police auxiliaire (FPA) sur les principaux barrages érigés aux portes de Paris ne pouvait que conduire à des exactions. Ceux qu'on appelait les « harkis de la Préfecture de police », pour la plupart recrutés en Algérie, avaient un lourd contentieux avec le FLN et les doter de pistolets-mitrailleurs équivalait à une acceptation tacite d'un usage massif des armes. Dès les premiers engagements au pont de Neuilly des coups de feu mortels furent tirés par des membres de la FPA et des gardiens de la paix, sur une foule désarmée. Le lendemain, il n'y eut pas de contrôle des conditions d'usage des armes et de nouvelles munitions furent distribuées : des tirs meurtriers furent à nouveau opposés aux groupes d'Algériens qui cherchaient à rejoindre la capitale.
Encouragement à la violence
Les autorités ne se contentèrent pas de couvrir ces fusillades. Les rares informations diffusées dans le feu de l'action ont très largement encouragé les agents à faire usage de la force. Des messages radio firent ainsi savoir que « des civils auraient vu des FMA [Français musulmans d'Algérie] armer leurs pistolets » et que des « FMA tiraient avec leurs mitraillettes ». Ces affirmations mensongères montrent que le poste de commandement de l'île de la Cité se plaçait dans une logique de « guerre antisubversive » dont, selon Maurice Papon, les gardiens de la Préfecture de police étaient les principaux « soldats » en métropole.
Depuis la fin de l'été 1961 les violences policières avaient d'ailleurs pris une ampleur sans précédent. Consigne avait été donnée d'abattre sans sommation les Algériens supposés représenter un danger pour les forces de l'ordre. Surtout, alors que les premières plaintes pour « disparition » étaient déposées par des familles inquiètes, les cars de Police secours et les réunions du Syndicat général de la police parisienne bruissaient de rumeurs au sujet des dizaines de cadavres anonymes retrouvés dans les canaux et les forêts de région parisienne. Était notamment évoquée la participation de collègues à des « commandos » mêlant policiers hors service, barbouzes et autres activistes de l'Algérie française. Ces derniers étaient supposés être combattus mais le Premier ministre Michel Debré avait fait part de ses priorités : il fallait à tout prix affaiblir le FLN et, pour les négociations à venir, faire émerger une « troisième force », dût-elle être manipulée par les services de renseignements français.
C'est dans ce contexte que, le 5 octobre 1961, la Préfecture de police avait diffusé un communiqué « conseillant de la façon la plus pressante aux travailleurs musulmans algériens de s'abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne ». Un couvre-feu discriminatoire était ainsi imposé de 20 h 30 à 5 h 30. Ce dispositif, déjà testé en 1958, visait un double objectif : perturber les collectes de fonds du FLN (le « nerf de la guerre ») ; donner des gages à des syndicats de police aux prises avec une base qui, comme au printemps 1958, semblait prête à verser dans le défi aux institutions, alors incarné par les attentats commis quotidiennement par l'Organisation armée secrète (OAS).
La préparation de « démonstrations de masse » les 17, 18 et 19 octobre fut la réponse apportée par la direction de la Fédération de France du FLN, qui ne voulait pas rester sans réaction face à l'intensification de la répression policière et à la multiplication des arrestations et des disparitions. Ce retour à des modes d'action pacifiques devait aussi lui permettre de reprendre la main sur ses groupes armés. Le redoublement des attentats contre des policiers apportait en effet de l'eau au moulin d'un gouvernement voulant réduire les indépendantistes algériens à un « groupe terroriste ». Les « démonstrations de masse » donnaient l'occasion à l'immigration algérienne de participer activement à la lutte pour l'indépendance nationale. Cette population montra ainsi qu'elle apportait tout son soutien à un Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) que le gouvernement français cherchait à isoler. Il s'agissait de rendre visible aux médias du monde entier un peuple algérien uni dans son combat pour l'indépendance. La « bataille de Paris » fut aussi une lutte d'images : les barrages érigés en amont de la capitale et la censure de la presse devaient empêcher que la Fédération de France du FLN démontre son poids politique. Pour les autorités françaises, une manifestation indépendantiste apparaissait à cet égard des plus séditieuses, le défilé non-violent de milliers de soutiens des « fellaga » au coeur de la capitale française marquant une véritable rupture de l'ordre politique et symbolique.
Dans une conférence donnée à l'Institut des hautes études de la Défense nationale en mars 1961, Maurice Papon s'était dit prêt à affronter des « émeutes subversives ». Ses expériences de la « guerre contre-insurrectionnelle » n'étaient d'ailleurs pas étrangères à son arrivée à la tête de la Préfecture de police en mars 1958. Cinq ans plus tôt, il avait été nommé secrétaire général de la Résidence marocaine, ébranlée par les suites des massacres de Casablanca (décembre 1952). Il y perpétua des techniques violentes de maintien de l'ordre. Dans ses postes suivants, d'abord à Constantine, puis à Paris, il s'appuya sur certains des officiers des Affaires indigènes avec lesquels il avait travaillé au Maroc.
Pour ces derniers, le massacre du 17 octobre 1961 n'eut pas le caractère singulier qu'il avait pour les personnes ignorant les réalités du maintien de l'ordre en situation coloniale. Une majorité d'Algériens les avaient déjà vécues dans leur chair. Au cours des échanges préalables à l'organisation du boycott massif du couvre-feu, les dirigeants de la Fédération de France s'étaient d'ailleurs interrogés sur les moyens de limiter les violences des « sbires de Papon ». Le pacifisme affiché par les manifestants du 17 octobre n'y suffit pas. Cela n'empêcha pas, dans les jours suivants, que des participants réclament à la Fédération de France d'organiser de nouvelles manifestations destinées « à montrer à de Gaulle que nous voulons notre indépendance même s'il faut crever ».
Devant cette détermination et les dénonciations de la répression, particulièrement cinglantes dans la presse internationale, la Préfecture de police dut s'avouer vaincue. Ainsi, le 25 octobre 1961, le directeur du Service de coordination des Affaires algériennes écrivait : « La lecture de la grande presse à ce sujet est édifiante. Les événements y sont rapportés sous un jour tel que le lecteur a le sentiment que la main du FLN dans cette affaire est invisible et que la police s'est précipitée sur de malheureux travailleurs musulmans. [...] De ce point de vue, on peut considérer que le FLN a eu partie gagnée. » A quel prix, serait-on tenté d'ajouter. Ce serait cependant oublier que ces terribles bilans humains étaient courants en situation coloniale.
Suivre la piste de la « répression colonialiste », suggérée par le FLN dans ses analyses de « cet épisode héroïque de la lutte libératrice du peuple algérien », relativise le caractère inédit de la répression d'octobre 1961. Depuis l'entre-deux-guerres, dans tous les empires coloniaux (en Égypte, en Corée, en Inde, en Tunisie, etc.), des « indigènes » rassemblés dans le cadre de manifestations interdites avaient été la cible de tirs policiers et étaient morts en nombre. Ce fut par exemple le cas à Alger en décembre 1960 et en juillet 1961. Ces techniques répressives avaient même déjà été appliquées dans la capitale française, en 1953, où six militants du parti de Messali Hadj avaient été tués par balles lors de la dispersion du traditionnel défilé du 14 Juillet, victimes d'« un racisme qui n'ose pas dire son nom », avait alors écrit Albert Camus dans une lettre ouverte adressée au quotidien Le Monde. De l'Afrique du Sud (massacre de Sharpeville, 21 mars 1960) aux États-Unis (répression des marches de Selma en mars 1965) en passant par la France, les répertoires répressifs ne variaient guère face à la montée d'une revendication collective d'un « droit à la ville3 » et à l'espace public.
Anatomie d'une dissimulation
Le gouvernement français ne pouvait pas pour autant reconnaître qu'un massacre avait été commis à Paris. Son entreprise de dissimulation était facilitée par le fait que la plupart des victimes avaient été jetées à la Seine et demeuraient sans visage. La communication à propos d'une supposée « émeute algérienne » ne tint cependant que quelques jours, le temps que les médias les moins critiques de l'action gouvernementale, tel Le Figaro, mettent en doute le récit officiel. Le fleuve et les canaux parisiens charriaient alors leur lot de cadavres de « N. A. inconnu » (Nord-Africain inconnu). C'était d'ailleurs le cas depuis le début du mois d'octobre.
On fit croire dès lors que cette hécatombe était le fait d'une reprise des « règlements de comptes entre Nord-Africains ». Les affrontements entre le FLN et les partisans du parti de Messali Hadj avaient fait, depuis 1956, au moins 4 000 victimes en France. La résolution de ces affaires se révélait particulièrement complexe (les « Nord-Africains » étaient réputés former un « milieu impénétrable »). Les brigades spécialisées, qui veillaient avant tout à affaiblir les forces indépendantistes, se désintéressaient de ces dossiers, qui ne faisaient d'ailleurs plus l'objet d'instructions judiciaires mais étaient traités dans le cadre procédural dit des « morts sans suite » : les enquêtes de police se révélant « vaines », le procureur de la République en charge les classait sans saisir un juge d'instruction.
L'argument de crimes commis par le FLN était peu tenable : habituellement, les indépendantistes algériens ne cherchaient pas à faire disparaître leurs victimes mais au contraire à les exposer à la vue de ceux qui étaient rétifs à la discipline qu'ils imposaient. D'autres acteurs avaient, à l'inverse, intérêt à masquer leurs méfaits : ainsi, l'OAS multipliait les attentats ; les enlèvements et exécutions faisaient partie des modes d'action de la nébuleuse « activiste ». L'hypothèse du « contre-terrorisme » ne fut pourtant jamais soulevée par les magistrats en charge des dépositions d'Algériens.
Les interrogations sur les cadavres repêchés et les mises en cause de l'action policière se firent cependant de plus en plus nombreuses au fil des jours. Cela conduisit la chambre de l'instruction du tribunal de Paris à être saisie au sujet d'une soixantaine de cadavres de « Nord-Africains » repêchés les semaines précédentes. Les registres d'information du parquet montrent que, les 30 et 31 octobre 7 juges avaient reçu simultanément des réquisitions au sujet de 63 homicides volontaires de « FMA ». La présence, au milieu de ces cadavres d'Algériens, du corps de Guy Chevallier, mort matraqué le 17 octobre 1961 alors qu'il sortait du cinéma Le Grand Rex, révèle la manière dont ces affaires avaient été regroupées. Décision avait été prise au plus haut niveau de l'État qu'ouvrir des instructions était la réponse à apporter aux questions insistantes soulevées par journalistes et avocats. Classer ces dossiers « sans suite » était devenu intenable. Surtout, la saisine de juges d'instruction permettait d'annihiler toute possibilité d'enquête parlementaire réclamée par des sénateurs emmenés par le socialiste Gaston Defferre. Cette ouverture était en effet impossible si elle touchait à des sujets faisant l'objet d'enquêtes judiciaires.
Dossiers individuels
Il était cependant inconcevable que ces procédures débouchent sur des inculpations de policiers mis en cause dans certaines plaintes ou articles de presse. Les instructions furent donc confiées à des juges considérés comme sûrs, sous la supervision d'un unique substitut du procureur. A notre connaissance, un seul magistrat se risqua à saisir l'Inspection générale des services afin de contrecarrer une police judiciaire (PJ) qui enquêtait sans enquêter. Le plus souvent, elle se concentrait sur l'établissement de l'identité de cadavres découverts après un séjour de plusieurs jours ou semaines dans l'eau. La décomposition des corps rendait l'identification, y compris par les empreintes digitales, particulièrement difficile.
Ces affaires de « repêchages » furent dès lors traitées comme autant de dossiers individuels, sans qu'aucun lien fût établi entre elles. En bref, les juges désignés laissèrent la bride sur le cou à une PJ cherchant à conforter l'hypothèse des affrontements entre Algériens. Au bout d'un an, ces dossiers furent conclus par des non-lieux ou clôturés en vertu de la loi d'amnistie adoptée à la suite des accords d'Évian signés le 18 mars 1962.
Alors que les inhumations d'anonymes étaient d'ordinaires rares, des dizaines de cadavres de « N. A. inconnu » furent ainsi traités, « par la voie administrative », à l'automne 1961, la plupart dans une section dédiée aux sépultures musulmanes du cimetière de Thiais, qui reçut 38 « X-FMA inconnu » entre septembre 1961 et janvier 1962. Alors que de nombreuses familles étaient à la recherche d'un « disparu », des dizaines de morts ne reçurent aucun hommage et furent ainsi ensevelis dans l'oubli.
Ces « Nord-Africains inconnus » ont cependant laissé de nombreuses traces dans les archives. De leur « repêchage » à leur « inhumation administrative », ils ont été scrutés par une longue chaîne institutionnelle qui n'avait pas totalement rompu avec les pratiques habituelles d'enregistrement. Des registres de l'Institut médico-légal de la Préfecture de police à ceux des cimetières parisiens, en passant par les dossiers de police et de justice, les disparus d'octobre 1961 surgissent notamment dans des blancs et silences qui font césure dans la routine des écritures administratives et judiciaires. Les cadavres n'ont plus d'identité, les enquêtes sont dites « vaines », les magistrats ne diligentent pas d'actes d'instruction...
Jean-Luc Einaudi ne s'y était pas trompé quand il s'était mis en quête d'archives judiciaires qui étaient alors non seulement inaccessibles mais aussi, pour la plupart, non inventoriées ni même versées. Il fallut toute l'obstination et l'éthique de conviction de deux conservateurs des Archives de Paris, Philippe Grand et Brigitte Lainé, de ce fait « mis au placard » et harcelés par leur hiérarchie, pour que cette documentation ne soit pas condamnée aux destructions ou à l'ensevelissement sous d'autres priorités. Si des pertes sans doute irrémédiables sont à déplorer, des centaines de dossiers et registres sont aujourd'hui inventoriés et accessibles, au moins sur dérogation. Depuis mars 2020, le « Guide numérique sur les disparus de la guerre d'Algérie » publié par les Archives nationales en donne une description.
Cette aide aux recherches est cependant loin de répondre aux évolutions demandées par l'Élysée dans le cadre du « travail de vérité » sur la « disparition » de Maurice Audin : le 13 septembre 2018 le président de la République Emmanuel Macron avait alors appelé à ce que « toutes les archives de l'État qui concernent les disparus de la guerre d'Algérie puissent être librement consultées et qu'une dérogation générale soit instituée en ce sens ». Les dizaines de morts de l'automne 1961 relèvent assurément de cette catégorie des « disparus de la guerre d'Algérie ». Or les évolutions de la législation relative aux archives vont à l'encontre de cette déclaration. L'article 25 de la loi relative à la prévention d'actes de terrorisme promulguée le 30 juillet 2021 vise ainsi à refermer l'accès à de nombreuses archives des services de renseignements. En ce qui concerne octobre 1961, il s'agit du dernier épisode en date de soixante années de dissimulation d'État.
Un accès élargi aux archives publiques serait pourtant la seule manière de faire du 17 octobre « une date de commémoration importante », comme l'a réclamé Benjamin Stora dans son rapport Sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d'Algérie remis en janvier 2021 au président de la République. L'hommage aux victimes passe, lui, par des protocoles de recherche puisant hors des sources administratives afin de leur redonner une histoire et une identité personnelles
Notes
1. F. Guattari, « Contre le racisme à la française », Le Nouvel Observateur, 4 mai 1981.
2. M. Lévine, Les Ratonnades d'octobre. Un meurtre collectif à Paris en 1961, Ramsay, 1985.
3. Cf. H. Lefebvre, Le Droit à la ville, Anthropos, 1968.
Image : Des manifestants algériens sont arrêtés à Puteaux le 17 octobre 1961. Au premier plan, des policiers et leur « bidule », un manche de pioche responsable, ce soir-là de nombreux décès et blessures graves.
© Fernand Parizot / AFP.
L'AUTEUR
Maître de conférences à l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, Emmanuel Blanchard a notamment publié La Police parisienne et les Algériens, 1944-1962 (Nouveau Monde, 2011) et Histoire de l'immigration algérienne en France (La Découverte, 2018).
MOT CLÉ
FMA
Français musulmans d'Algérie : c'est ainsi que l'administration française appelle, après 1947 et avant l'indépendance de leur pays, les Algériens. En 1961 ils sont entre 300 000 et 400 000 à vivre en métropole, essentiellement des hommes. Juridiquement français, ils sont supposés bénéficier de l'égalité des droits, mais restent des citoyens diminués.
FPA
Créée fin 1959 par Maurice Papon, la Force de police auxiliaire participait à la lutte contre le FLN dans la capitale et sa banlieue. Composée de recrues notamment issues des bidonvilles d'Alger et ayant souvent un lourd contentieux avec le FLN, la FPA était commandée par des officiers français. En octobre 1961 ces « harkis » ou « calots bleus » étaient environ 300, casernés au fort de Noisy, à Romainville.
CHRONOLOGIE DE 1961
8 janvier : Après sept ans de guerre, lors du référendum sur l'autodétermination de l'Algérie le « oui » l'emporte à 75 % en métropole.
Février : Création de l'Organisation armée secrète (OAS).
25 avril : Échec du putsch des généraux à Alger.
1er et 5 juillet : Grève générale et manifestations en Algérie en soutien à l'indépendance ; 80 morts sont officiellement dénombrés.
28 juillet : Suspension des rencontres entre Français et Algériens après l'échec des négociations d'Évian et de Lugrin.
29 août : Reprise des attentats du Front de libération nationale (FLN) contre des policiers parisiens.
8 septembre : Le général de Gaulle échappe de peu à un attentat de l'OAS à Pont-sur-Seine (Aube).
2 octobre : Aux obsèques du brigadier Demoën, Maurice Papon déclare que, « pour un coup donné, nous en porterons dix ».
5 octobre : La préfecture de police de Paris proclame un couvre-feu visant les « travailleurs musulmans algériens ».
17 octobre : La « démonstration de masse » des Algériens à Paris est sauvagement réprimée.
20 octobre : Manifestations de femmes algériennes à Paris mais aussi dans des villes de provinces en soutien à « L'Algérie algérienne » et pour dénoncer les arrestations et les violences du 17 octobre.
28 octobre : Reprise des négociations secrètes entre émissaires français et algériens.
« Marche » ou « fierté »
Souvent venus des banlieues où ils résidaient, les Algériens souhaitaient, ce 17 octobre, investir le coeur de la capitale pour rendre visible leur combat afin de compter politiquement. Leur « démonstration de masse » s'apparente à une « marche » ou une « fierté » revendiquée par les participants. Beaucoup furent arrêtés puis internés aux portes de la ville.
À SAVOIR
Combien de morts ?
« S'il est une chose dont on puisse être sûr c'est que le nombre de tués ne sera jamais définitivement connu », concluaient, en 2006, Neil MacMaster et Jim House. Leurs estimations demeurent les plus vraisemblables : a minima il y eut des dizaines d'Algériens tués les 17 et 18 octobre, et au moins une centaine sur la période septembre-octobre. C'était d'ailleurs l'ordre de grandeur proposé par le GPRA en décembre 1961. Les autorités françaises, elles, s'en tenaient alors à 6 morts. Jusqu'à la fin des années 1990, elles s'enferrèrent dans un mensonge qui empêche aujourd'hui de faire la lumière sur le nombre exact de victimes. Les archives disponibles permettent cependant de repérer des cadavres et d'estimer une surmortalité par rapport aux mois précédents et suivants. Des estimations beaucoup plus élevées ont été avancées (200 morts ? 300 morts ?) : cet écart est habituel dans de telles circonstances de dissimulation d'État générant une contre-mémoire. Il tient aussi à ce que les traces de certaines victimes ont été détruites, que ce soit délibérément ou selon les processus habituels de pertes archivistiques.
Des archives malgré tout
Lorsque Jean-Luc Einaudi, le premier historien à se pencher sur l'événement, publia en 1991 La Bataille de Paris, il déplora qu'à cette date les archives de l'État français (police et justice en particulier) demeuraient fermées. Il put néanmoins s'appuyer sur de nombreuses autres archives, provenant de la Fédération de France du FLN ou des cimetières et hôpitaux parisiens, et constitua un vaste fonds de sources orales (des centaines d'heures d'entretiens, en France et en Algérie, avec des policiers comme des manifestants).
Deux rapports commandés par Lionel Jospin, Premier ministre lors du procès de Maurice Papon (1997-1998), permirent l'inventaire et un début d'ouverture des archives conservées par la Préfecture de police et le ministère de la Justice, en particulier les tribunaux parisiens. Un certain nombre de lacunes et de pertes furent alors pointées.
Si les fonds de la police parisienne ont été scrutés par de nombreux chercheurs, les archives de la justice ont fait l'objet d'une moindre attention puisqu'elles demeurent « sous dérogation » et que leur accès a longtemps été entravé. D'autres fonds, tels ceux de la Direction de la surveillance du territoire (DST), n'ont toujours pas été versés et risquent de rester inaccessibles en raison des récentes évolutions législatives.
POUR EN SAVOIR PLUS
M. H. Abdallah, Rengainez, on arrive ! Chroniques des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires, contre la Hagra policière et judiciaire, des années 1970 à nos jours, Libertalia, 2012.
L. Amiri, La Bataille de France. La guerre d'Algérie en métropole, Robert Laffont, 2004.
E. Blanchard, La Police parisienne et les Algériens, 1944-1962, Nouveau Monde, 2011 ; Histoire de l'immigration algérienne en France, La Découverte, 2018.
R. Brahim, La race tue deux fois. Une histoire des crimes racistes en France, 1970-2000, Syllepse, 2021.
J.-L. Einaudi, La Bataille de Paris, Seuil, 1991 ; Octobre 1961. Un massacre à Paris, Fayard, 2001.
J. House, N. MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d'État et la mémoire, [2006], Gallimard, « Folio histoire », 2021.
N. MacMaster, Inside the FLN. The Paris Massacre and the French Intelligence Service, Norwich, University of East Anglia, 2013.
G. Manceron, La Triple Occultation d'un massacre, La Découverte, 2011.
G. Meynier, Histoire intérieure du FLN, 1954-1962, Fayard, 2002.
F. Riceputi, La Bataille d'Einaudi ou comment la mémoire du 17 octobre 1961 revint à la République, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, 2015.
Sur Internet
Le « Guide numérique sur les disparus de la guerre d'Algérie », disponible en anglais, français et arabe, publié par les Archives nationales, sur les archives relatives aux disparus, quel que soit le lieu en France où elles sont conservées (francearchives.fr/fr/actualite/223693824)
Le site 1000autres.org, créé en 2018, animé par Malika Rahal et Fabrice Riceputi, rattaché au projet « Alger 1957-des Maurice Audin par milliers », collecte des informations sur les disparus pour les faire sortir de l'anonymat.
Et retrouvez l'article de Sylvie Thénault, « Les disparus de la guerre d'Algérie », L'Histoire n° 466, décembre 2019, pp. 12-19.
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 12-19[article] Événement : 17 octobre 1961 : un massacre colonial à Paris [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Emmanuel Blanchard, Auteur . - 2021 . - p. 12-19.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 12-19
Mots-clés : massacre colonial à Paris manifestation 1961 victimes hommage Note de contenu :
Soixante ans après que la police parisienne a réprimé dans le sang une manifestation organisée par le Front de libération nationale algérien, Emmanuel Blanchard fait le point sur l'histoire et la mémoire d'un événement si longtemps occulté par l'État français et dont les archives accessibles confirment le déroulement. En attendant l'ouverture de nouveaux fonds.
En septembre 2020, une marche nationale des sans-papiers rappelait, en prévision de son arrivée à Paris : « Parce qu'il s'agit de liberté et de solidarité, nous manifesterons le 17 octobre en hommage à toutes les victimes du colonialisme, du racisme et des violences de la police. » Depuis une vingtaine d'années, le 17 octobre 1961 compte au nombre des rares journées du second XXe siècle français à avoir fait date en intégrant le calendrier commémoratif des militants des droits humains.
Ce jour-là 20 000 à 30 000 Algériens, venus d'Aubervilliers, de Nanterre, de Colombes, de Courbevoie ou de Saint-Denis, se dirigèrent vers les beaux quartiers parisiens, les Grands Boulevards, l'Étoile, la Concorde ou le Quartier latin, pour manifester leur soutien à l'indépendance de l'Algérie. Cette « démonstration de masse », initiée par le Front de libération national (FLN), fut férocement réprimée par la police française. Jusqu'aux années 1980, pourtant, les dizaines de morts d'octobre 1961 n'ont été commémorés qu'en Algérie où, depuis 1968, le 17 octobre est la Journée nationale de l'émigration.
Un mensonge d'État
En France, si l'État niait jusqu'aux disparitions, une « mémoire souterraine » s'était cependant perpétuée. A partir de la fin des années 1970, elle est peu à peu sortie de ses noyaux initiaux (cercles familiaux, partis d'extrême gauche, groupes tiers-mondistes) au travers de mobilisations contre les violences policières et de l'affirmation politique des descendants d'immigrés. Ainsi, le samedi 15 octobre 1983, alors que la « marche pour l'égalité et contre le racisme » démarrait de Marseille, les militants parisiens chargés de relayer cette initiative choisissaient de se réunir au bord du canal Saint-Martin, en hommage aux victimes du 17 octobre 1961.
La généalogie coloniale des « crimes racistes » était alors déjà vivement ressentie et dénoncée : « Il ne s'agit donc pas seulement de s'attendrir sur le sort des immigrés, il s'agit de changer un mode de ségrégation raciale profondément ancré dans la subjectivité collective », écrivait ainsi le philosophe Félix Guattari en mai 19811. Le 17 octobre 1961 restait cependant une « nuit noire », un spectre qui hantait des mémoires projetées dans le présent « des bavures policières et des exploits des tenants de l'autodéfense ». Ce « massacre d'État » n'avait pas encore fait événement ni trouvé son historien.
En plus des quelques tentatives pour faire connaître le massacre à l'époque, comme le film de Jacques Panijel, Octobre à Paris, qui fut immédiatement interdit à la diffusion, un premier livre très documenté parut en 1985, sous la plume du journaliste Michel Lévine, sans rencontrer son public2. Il fallut attendre 1991 et l'ouvrage de Jean-Luc Einaudi La Bataille de Paris, 17 octobre 1961 (Seuil) pour que le 17 octobre commence à irriguer la mémoire collective. Dans les années suivantes, la reconnaissance grandit au fil des procédures judiciaires intentées contre ou par Maurice Papon, préfet de police de Paris en octobre 1961. Les prétoires furent les premiers lieux où une parole officielle vint contrecarrer un mensonge d'État ébranlé par l'accumulation de témoignages, de travaux d'historiens et de films documentaires. Quand, le 17 octobre 2012, François Hollande, élu président de la République au printemps précédent, reconnut que, « le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l'indépendance ont été tués lors d'une sanglante répression », cela faisait des années que les historiens considéraient que les événements de cette soirée étaient désormais connus. Les significations de cet épisode tragique étaient cependant loin d'être épuisées.
Dès novembre 1961, Pierre Vidal-Naquet avait qualifié le « pogrom » du 17 octobre de « véritable énigme » : comment était-il possible que la police française tue plusieurs dizaines de personnes en plein coeur de la capitale sans que cela suscite un scandale de grande ampleur ?
Une rafle gigantesque
Le dispositif policier mis en place ce soir-là et la réquisition du Palais des sports démontrent que la Préfecture de police ne se plaçait pas dans une logique de « maintien de l'ordre » en vue d'une manifestation. Elle préparait une rafle gigantesque qui visa de fait l'ensemble des Algériens descendus dans la rue. En quelques heures, plus de 12 000 personnes, souvent au préalable frappées à coups de crosse ou de matraque, furent conduites au Centre d'identification de Vincennes ou dans des centres d'internement improvisés, des commissariats de quartier, l'hôpital Beaujon, le Palais des sports ou le Parc des expositions. Quelques jours avant le ministre de l'Intérieur Roger Frey avait annoncé une reprise des retours forcés des Algériens « indésirables » vers l'Algérie. Dans un contexte de lutte contre le « terrorisme » et après qu'en un mois cinq fonctionnaires de police avaient été tués à Paris par des membres du Front de libération nationale (FLN) algérien, un tel changement d'échelle était porteur d'une escalade de la violence policière.
Le rôle confié à la Force de police auxiliaire (FPA) sur les principaux barrages érigés aux portes de Paris ne pouvait que conduire à des exactions. Ceux qu'on appelait les « harkis de la Préfecture de police », pour la plupart recrutés en Algérie, avaient un lourd contentieux avec le FLN et les doter de pistolets-mitrailleurs équivalait à une acceptation tacite d'un usage massif des armes. Dès les premiers engagements au pont de Neuilly des coups de feu mortels furent tirés par des membres de la FPA et des gardiens de la paix, sur une foule désarmée. Le lendemain, il n'y eut pas de contrôle des conditions d'usage des armes et de nouvelles munitions furent distribuées : des tirs meurtriers furent à nouveau opposés aux groupes d'Algériens qui cherchaient à rejoindre la capitale.
Encouragement à la violence
Les autorités ne se contentèrent pas de couvrir ces fusillades. Les rares informations diffusées dans le feu de l'action ont très largement encouragé les agents à faire usage de la force. Des messages radio firent ainsi savoir que « des civils auraient vu des FMA [Français musulmans d'Algérie] armer leurs pistolets » et que des « FMA tiraient avec leurs mitraillettes ». Ces affirmations mensongères montrent que le poste de commandement de l'île de la Cité se plaçait dans une logique de « guerre antisubversive » dont, selon Maurice Papon, les gardiens de la Préfecture de police étaient les principaux « soldats » en métropole.
Depuis la fin de l'été 1961 les violences policières avaient d'ailleurs pris une ampleur sans précédent. Consigne avait été donnée d'abattre sans sommation les Algériens supposés représenter un danger pour les forces de l'ordre. Surtout, alors que les premières plaintes pour « disparition » étaient déposées par des familles inquiètes, les cars de Police secours et les réunions du Syndicat général de la police parisienne bruissaient de rumeurs au sujet des dizaines de cadavres anonymes retrouvés dans les canaux et les forêts de région parisienne. Était notamment évoquée la participation de collègues à des « commandos » mêlant policiers hors service, barbouzes et autres activistes de l'Algérie française. Ces derniers étaient supposés être combattus mais le Premier ministre Michel Debré avait fait part de ses priorités : il fallait à tout prix affaiblir le FLN et, pour les négociations à venir, faire émerger une « troisième force », dût-elle être manipulée par les services de renseignements français.
C'est dans ce contexte que, le 5 octobre 1961, la Préfecture de police avait diffusé un communiqué « conseillant de la façon la plus pressante aux travailleurs musulmans algériens de s'abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne ». Un couvre-feu discriminatoire était ainsi imposé de 20 h 30 à 5 h 30. Ce dispositif, déjà testé en 1958, visait un double objectif : perturber les collectes de fonds du FLN (le « nerf de la guerre ») ; donner des gages à des syndicats de police aux prises avec une base qui, comme au printemps 1958, semblait prête à verser dans le défi aux institutions, alors incarné par les attentats commis quotidiennement par l'Organisation armée secrète (OAS).
La préparation de « démonstrations de masse » les 17, 18 et 19 octobre fut la réponse apportée par la direction de la Fédération de France du FLN, qui ne voulait pas rester sans réaction face à l'intensification de la répression policière et à la multiplication des arrestations et des disparitions. Ce retour à des modes d'action pacifiques devait aussi lui permettre de reprendre la main sur ses groupes armés. Le redoublement des attentats contre des policiers apportait en effet de l'eau au moulin d'un gouvernement voulant réduire les indépendantistes algériens à un « groupe terroriste ». Les « démonstrations de masse » donnaient l'occasion à l'immigration algérienne de participer activement à la lutte pour l'indépendance nationale. Cette population montra ainsi qu'elle apportait tout son soutien à un Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) que le gouvernement français cherchait à isoler. Il s'agissait de rendre visible aux médias du monde entier un peuple algérien uni dans son combat pour l'indépendance. La « bataille de Paris » fut aussi une lutte d'images : les barrages érigés en amont de la capitale et la censure de la presse devaient empêcher que la Fédération de France du FLN démontre son poids politique. Pour les autorités françaises, une manifestation indépendantiste apparaissait à cet égard des plus séditieuses, le défilé non-violent de milliers de soutiens des « fellaga » au coeur de la capitale française marquant une véritable rupture de l'ordre politique et symbolique.
Dans une conférence donnée à l'Institut des hautes études de la Défense nationale en mars 1961, Maurice Papon s'était dit prêt à affronter des « émeutes subversives ». Ses expériences de la « guerre contre-insurrectionnelle » n'étaient d'ailleurs pas étrangères à son arrivée à la tête de la Préfecture de police en mars 1958. Cinq ans plus tôt, il avait été nommé secrétaire général de la Résidence marocaine, ébranlée par les suites des massacres de Casablanca (décembre 1952). Il y perpétua des techniques violentes de maintien de l'ordre. Dans ses postes suivants, d'abord à Constantine, puis à Paris, il s'appuya sur certains des officiers des Affaires indigènes avec lesquels il avait travaillé au Maroc.
Pour ces derniers, le massacre du 17 octobre 1961 n'eut pas le caractère singulier qu'il avait pour les personnes ignorant les réalités du maintien de l'ordre en situation coloniale. Une majorité d'Algériens les avaient déjà vécues dans leur chair. Au cours des échanges préalables à l'organisation du boycott massif du couvre-feu, les dirigeants de la Fédération de France s'étaient d'ailleurs interrogés sur les moyens de limiter les violences des « sbires de Papon ». Le pacifisme affiché par les manifestants du 17 octobre n'y suffit pas. Cela n'empêcha pas, dans les jours suivants, que des participants réclament à la Fédération de France d'organiser de nouvelles manifestations destinées « à montrer à de Gaulle que nous voulons notre indépendance même s'il faut crever ».
Devant cette détermination et les dénonciations de la répression, particulièrement cinglantes dans la presse internationale, la Préfecture de police dut s'avouer vaincue. Ainsi, le 25 octobre 1961, le directeur du Service de coordination des Affaires algériennes écrivait : « La lecture de la grande presse à ce sujet est édifiante. Les événements y sont rapportés sous un jour tel que le lecteur a le sentiment que la main du FLN dans cette affaire est invisible et que la police s'est précipitée sur de malheureux travailleurs musulmans. [...] De ce point de vue, on peut considérer que le FLN a eu partie gagnée. » A quel prix, serait-on tenté d'ajouter. Ce serait cependant oublier que ces terribles bilans humains étaient courants en situation coloniale.
Suivre la piste de la « répression colonialiste », suggérée par le FLN dans ses analyses de « cet épisode héroïque de la lutte libératrice du peuple algérien », relativise le caractère inédit de la répression d'octobre 1961. Depuis l'entre-deux-guerres, dans tous les empires coloniaux (en Égypte, en Corée, en Inde, en Tunisie, etc.), des « indigènes » rassemblés dans le cadre de manifestations interdites avaient été la cible de tirs policiers et étaient morts en nombre. Ce fut par exemple le cas à Alger en décembre 1960 et en juillet 1961. Ces techniques répressives avaient même déjà été appliquées dans la capitale française, en 1953, où six militants du parti de Messali Hadj avaient été tués par balles lors de la dispersion du traditionnel défilé du 14 Juillet, victimes d'« un racisme qui n'ose pas dire son nom », avait alors écrit Albert Camus dans une lettre ouverte adressée au quotidien Le Monde. De l'Afrique du Sud (massacre de Sharpeville, 21 mars 1960) aux États-Unis (répression des marches de Selma en mars 1965) en passant par la France, les répertoires répressifs ne variaient guère face à la montée d'une revendication collective d'un « droit à la ville3 » et à l'espace public.
Anatomie d'une dissimulation
Le gouvernement français ne pouvait pas pour autant reconnaître qu'un massacre avait été commis à Paris. Son entreprise de dissimulation était facilitée par le fait que la plupart des victimes avaient été jetées à la Seine et demeuraient sans visage. La communication à propos d'une supposée « émeute algérienne » ne tint cependant que quelques jours, le temps que les médias les moins critiques de l'action gouvernementale, tel Le Figaro, mettent en doute le récit officiel. Le fleuve et les canaux parisiens charriaient alors leur lot de cadavres de « N. A. inconnu » (Nord-Africain inconnu). C'était d'ailleurs le cas depuis le début du mois d'octobre.
On fit croire dès lors que cette hécatombe était le fait d'une reprise des « règlements de comptes entre Nord-Africains ». Les affrontements entre le FLN et les partisans du parti de Messali Hadj avaient fait, depuis 1956, au moins 4 000 victimes en France. La résolution de ces affaires se révélait particulièrement complexe (les « Nord-Africains » étaient réputés former un « milieu impénétrable »). Les brigades spécialisées, qui veillaient avant tout à affaiblir les forces indépendantistes, se désintéressaient de ces dossiers, qui ne faisaient d'ailleurs plus l'objet d'instructions judiciaires mais étaient traités dans le cadre procédural dit des « morts sans suite » : les enquêtes de police se révélant « vaines », le procureur de la République en charge les classait sans saisir un juge d'instruction.
L'argument de crimes commis par le FLN était peu tenable : habituellement, les indépendantistes algériens ne cherchaient pas à faire disparaître leurs victimes mais au contraire à les exposer à la vue de ceux qui étaient rétifs à la discipline qu'ils imposaient. D'autres acteurs avaient, à l'inverse, intérêt à masquer leurs méfaits : ainsi, l'OAS multipliait les attentats ; les enlèvements et exécutions faisaient partie des modes d'action de la nébuleuse « activiste ». L'hypothèse du « contre-terrorisme » ne fut pourtant jamais soulevée par les magistrats en charge des dépositions d'Algériens.
Les interrogations sur les cadavres repêchés et les mises en cause de l'action policière se firent cependant de plus en plus nombreuses au fil des jours. Cela conduisit la chambre de l'instruction du tribunal de Paris à être saisie au sujet d'une soixantaine de cadavres de « Nord-Africains » repêchés les semaines précédentes. Les registres d'information du parquet montrent que, les 30 et 31 octobre 7 juges avaient reçu simultanément des réquisitions au sujet de 63 homicides volontaires de « FMA ». La présence, au milieu de ces cadavres d'Algériens, du corps de Guy Chevallier, mort matraqué le 17 octobre 1961 alors qu'il sortait du cinéma Le Grand Rex, révèle la manière dont ces affaires avaient été regroupées. Décision avait été prise au plus haut niveau de l'État qu'ouvrir des instructions était la réponse à apporter aux questions insistantes soulevées par journalistes et avocats. Classer ces dossiers « sans suite » était devenu intenable. Surtout, la saisine de juges d'instruction permettait d'annihiler toute possibilité d'enquête parlementaire réclamée par des sénateurs emmenés par le socialiste Gaston Defferre. Cette ouverture était en effet impossible si elle touchait à des sujets faisant l'objet d'enquêtes judiciaires.
Dossiers individuels
Il était cependant inconcevable que ces procédures débouchent sur des inculpations de policiers mis en cause dans certaines plaintes ou articles de presse. Les instructions furent donc confiées à des juges considérés comme sûrs, sous la supervision d'un unique substitut du procureur. A notre connaissance, un seul magistrat se risqua à saisir l'Inspection générale des services afin de contrecarrer une police judiciaire (PJ) qui enquêtait sans enquêter. Le plus souvent, elle se concentrait sur l'établissement de l'identité de cadavres découverts après un séjour de plusieurs jours ou semaines dans l'eau. La décomposition des corps rendait l'identification, y compris par les empreintes digitales, particulièrement difficile.
Ces affaires de « repêchages » furent dès lors traitées comme autant de dossiers individuels, sans qu'aucun lien fût établi entre elles. En bref, les juges désignés laissèrent la bride sur le cou à une PJ cherchant à conforter l'hypothèse des affrontements entre Algériens. Au bout d'un an, ces dossiers furent conclus par des non-lieux ou clôturés en vertu de la loi d'amnistie adoptée à la suite des accords d'Évian signés le 18 mars 1962.
Alors que les inhumations d'anonymes étaient d'ordinaires rares, des dizaines de cadavres de « N. A. inconnu » furent ainsi traités, « par la voie administrative », à l'automne 1961, la plupart dans une section dédiée aux sépultures musulmanes du cimetière de Thiais, qui reçut 38 « X-FMA inconnu » entre septembre 1961 et janvier 1962. Alors que de nombreuses familles étaient à la recherche d'un « disparu », des dizaines de morts ne reçurent aucun hommage et furent ainsi ensevelis dans l'oubli.
Ces « Nord-Africains inconnus » ont cependant laissé de nombreuses traces dans les archives. De leur « repêchage » à leur « inhumation administrative », ils ont été scrutés par une longue chaîne institutionnelle qui n'avait pas totalement rompu avec les pratiques habituelles d'enregistrement. Des registres de l'Institut médico-légal de la Préfecture de police à ceux des cimetières parisiens, en passant par les dossiers de police et de justice, les disparus d'octobre 1961 surgissent notamment dans des blancs et silences qui font césure dans la routine des écritures administratives et judiciaires. Les cadavres n'ont plus d'identité, les enquêtes sont dites « vaines », les magistrats ne diligentent pas d'actes d'instruction...
Jean-Luc Einaudi ne s'y était pas trompé quand il s'était mis en quête d'archives judiciaires qui étaient alors non seulement inaccessibles mais aussi, pour la plupart, non inventoriées ni même versées. Il fallut toute l'obstination et l'éthique de conviction de deux conservateurs des Archives de Paris, Philippe Grand et Brigitte Lainé, de ce fait « mis au placard » et harcelés par leur hiérarchie, pour que cette documentation ne soit pas condamnée aux destructions ou à l'ensevelissement sous d'autres priorités. Si des pertes sans doute irrémédiables sont à déplorer, des centaines de dossiers et registres sont aujourd'hui inventoriés et accessibles, au moins sur dérogation. Depuis mars 2020, le « Guide numérique sur les disparus de la guerre d'Algérie » publié par les Archives nationales en donne une description.
Cette aide aux recherches est cependant loin de répondre aux évolutions demandées par l'Élysée dans le cadre du « travail de vérité » sur la « disparition » de Maurice Audin : le 13 septembre 2018 le président de la République Emmanuel Macron avait alors appelé à ce que « toutes les archives de l'État qui concernent les disparus de la guerre d'Algérie puissent être librement consultées et qu'une dérogation générale soit instituée en ce sens ». Les dizaines de morts de l'automne 1961 relèvent assurément de cette catégorie des « disparus de la guerre d'Algérie ». Or les évolutions de la législation relative aux archives vont à l'encontre de cette déclaration. L'article 25 de la loi relative à la prévention d'actes de terrorisme promulguée le 30 juillet 2021 vise ainsi à refermer l'accès à de nombreuses archives des services de renseignements. En ce qui concerne octobre 1961, il s'agit du dernier épisode en date de soixante années de dissimulation d'État.
Un accès élargi aux archives publiques serait pourtant la seule manière de faire du 17 octobre « une date de commémoration importante », comme l'a réclamé Benjamin Stora dans son rapport Sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d'Algérie remis en janvier 2021 au président de la République. L'hommage aux victimes passe, lui, par des protocoles de recherche puisant hors des sources administratives afin de leur redonner une histoire et une identité personnelles
Notes
1. F. Guattari, « Contre le racisme à la française », Le Nouvel Observateur, 4 mai 1981.
2. M. Lévine, Les Ratonnades d'octobre. Un meurtre collectif à Paris en 1961, Ramsay, 1985.
3. Cf. H. Lefebvre, Le Droit à la ville, Anthropos, 1968.
Image : Des manifestants algériens sont arrêtés à Puteaux le 17 octobre 1961. Au premier plan, des policiers et leur « bidule », un manche de pioche responsable, ce soir-là de nombreux décès et blessures graves.
© Fernand Parizot / AFP.
L'AUTEUR
Maître de conférences à l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, Emmanuel Blanchard a notamment publié La Police parisienne et les Algériens, 1944-1962 (Nouveau Monde, 2011) et Histoire de l'immigration algérienne en France (La Découverte, 2018).
MOT CLÉ
FMA
Français musulmans d'Algérie : c'est ainsi que l'administration française appelle, après 1947 et avant l'indépendance de leur pays, les Algériens. En 1961 ils sont entre 300 000 et 400 000 à vivre en métropole, essentiellement des hommes. Juridiquement français, ils sont supposés bénéficier de l'égalité des droits, mais restent des citoyens diminués.
FPA
Créée fin 1959 par Maurice Papon, la Force de police auxiliaire participait à la lutte contre le FLN dans la capitale et sa banlieue. Composée de recrues notamment issues des bidonvilles d'Alger et ayant souvent un lourd contentieux avec le FLN, la FPA était commandée par des officiers français. En octobre 1961 ces « harkis » ou « calots bleus » étaient environ 300, casernés au fort de Noisy, à Romainville.
CHRONOLOGIE DE 1961
8 janvier : Après sept ans de guerre, lors du référendum sur l'autodétermination de l'Algérie le « oui » l'emporte à 75 % en métropole.
Février : Création de l'Organisation armée secrète (OAS).
25 avril : Échec du putsch des généraux à Alger.
1er et 5 juillet : Grève générale et manifestations en Algérie en soutien à l'indépendance ; 80 morts sont officiellement dénombrés.
28 juillet : Suspension des rencontres entre Français et Algériens après l'échec des négociations d'Évian et de Lugrin.
29 août : Reprise des attentats du Front de libération nationale (FLN) contre des policiers parisiens.
8 septembre : Le général de Gaulle échappe de peu à un attentat de l'OAS à Pont-sur-Seine (Aube).
2 octobre : Aux obsèques du brigadier Demoën, Maurice Papon déclare que, « pour un coup donné, nous en porterons dix ».
5 octobre : La préfecture de police de Paris proclame un couvre-feu visant les « travailleurs musulmans algériens ».
17 octobre : La « démonstration de masse » des Algériens à Paris est sauvagement réprimée.
20 octobre : Manifestations de femmes algériennes à Paris mais aussi dans des villes de provinces en soutien à « L'Algérie algérienne » et pour dénoncer les arrestations et les violences du 17 octobre.
28 octobre : Reprise des négociations secrètes entre émissaires français et algériens.
« Marche » ou « fierté »
Souvent venus des banlieues où ils résidaient, les Algériens souhaitaient, ce 17 octobre, investir le coeur de la capitale pour rendre visible leur combat afin de compter politiquement. Leur « démonstration de masse » s'apparente à une « marche » ou une « fierté » revendiquée par les participants. Beaucoup furent arrêtés puis internés aux portes de la ville.
À SAVOIR
Combien de morts ?
« S'il est une chose dont on puisse être sûr c'est que le nombre de tués ne sera jamais définitivement connu », concluaient, en 2006, Neil MacMaster et Jim House. Leurs estimations demeurent les plus vraisemblables : a minima il y eut des dizaines d'Algériens tués les 17 et 18 octobre, et au moins une centaine sur la période septembre-octobre. C'était d'ailleurs l'ordre de grandeur proposé par le GPRA en décembre 1961. Les autorités françaises, elles, s'en tenaient alors à 6 morts. Jusqu'à la fin des années 1990, elles s'enferrèrent dans un mensonge qui empêche aujourd'hui de faire la lumière sur le nombre exact de victimes. Les archives disponibles permettent cependant de repérer des cadavres et d'estimer une surmortalité par rapport aux mois précédents et suivants. Des estimations beaucoup plus élevées ont été avancées (200 morts ? 300 morts ?) : cet écart est habituel dans de telles circonstances de dissimulation d'État générant une contre-mémoire. Il tient aussi à ce que les traces de certaines victimes ont été détruites, que ce soit délibérément ou selon les processus habituels de pertes archivistiques.
Des archives malgré tout
Lorsque Jean-Luc Einaudi, le premier historien à se pencher sur l'événement, publia en 1991 La Bataille de Paris, il déplora qu'à cette date les archives de l'État français (police et justice en particulier) demeuraient fermées. Il put néanmoins s'appuyer sur de nombreuses autres archives, provenant de la Fédération de France du FLN ou des cimetières et hôpitaux parisiens, et constitua un vaste fonds de sources orales (des centaines d'heures d'entretiens, en France et en Algérie, avec des policiers comme des manifestants).
Deux rapports commandés par Lionel Jospin, Premier ministre lors du procès de Maurice Papon (1997-1998), permirent l'inventaire et un début d'ouverture des archives conservées par la Préfecture de police et le ministère de la Justice, en particulier les tribunaux parisiens. Un certain nombre de lacunes et de pertes furent alors pointées.
Si les fonds de la police parisienne ont été scrutés par de nombreux chercheurs, les archives de la justice ont fait l'objet d'une moindre attention puisqu'elles demeurent « sous dérogation » et que leur accès a longtemps été entravé. D'autres fonds, tels ceux de la Direction de la surveillance du territoire (DST), n'ont toujours pas été versés et risquent de rester inaccessibles en raison des récentes évolutions législatives.
POUR EN SAVOIR PLUS
M. H. Abdallah, Rengainez, on arrive ! Chroniques des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires, contre la Hagra policière et judiciaire, des années 1970 à nos jours, Libertalia, 2012.
L. Amiri, La Bataille de France. La guerre d'Algérie en métropole, Robert Laffont, 2004.
E. Blanchard, La Police parisienne et les Algériens, 1944-1962, Nouveau Monde, 2011 ; Histoire de l'immigration algérienne en France, La Découverte, 2018.
R. Brahim, La race tue deux fois. Une histoire des crimes racistes en France, 1970-2000, Syllepse, 2021.
J.-L. Einaudi, La Bataille de Paris, Seuil, 1991 ; Octobre 1961. Un massacre à Paris, Fayard, 2001.
J. House, N. MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d'État et la mémoire, [2006], Gallimard, « Folio histoire », 2021.
N. MacMaster, Inside the FLN. The Paris Massacre and the French Intelligence Service, Norwich, University of East Anglia, 2013.
G. Manceron, La Triple Occultation d'un massacre, La Découverte, 2011.
G. Meynier, Histoire intérieure du FLN, 1954-1962, Fayard, 2002.
F. Riceputi, La Bataille d'Einaudi ou comment la mémoire du 17 octobre 1961 revint à la République, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, 2015.
Sur Internet
Le « Guide numérique sur les disparus de la guerre d'Algérie », disponible en anglais, français et arabe, publié par les Archives nationales, sur les archives relatives aux disparus, quel que soit le lieu en France où elles sont conservées (francearchives.fr/fr/actualite/223693824)
Le site 1000autres.org, créé en 2018, animé par Malika Rahal et Fabrice Riceputi, rattaché au projet « Alger 1957-des Maurice Audin par milliers », collecte des informations sur les disparus pour les faire sortir de l'anonymat.
Et retrouvez l'article de Sylvie Thénault, « Les disparus de la guerre d'Algérie », L'Histoire n° 466, décembre 2019, pp. 12-19.
Actualité : Les « classics » aux États-Unis : beaucoup de bruit pour rien ? / Claire Sotinel in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : Actualité : Les « classics » aux États-Unis : beaucoup de bruit pour rien ? Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Claire Sotinel, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 20-21 Langues : Français (fre) Mots-clés : débats humanités gréco-latines Etats-Unis histoire étude Note de contenu :
En historienne de l'Antiquité, Claire Sotinel réagit aux débats autour de la menace qu'encourraient les humanités gréco-latines aux États-Unis.
Les études classiques sont aussi fragiles aux États-Unis qu'ailleurs. Elles ont fait l'objet de l'intérêt des médias depuis qu'en janvier 2021 le New York Times a publié un portrait de Dan-el Padilla Peralta, professeur d'histoire romaine au département des classics de Princeton. L'article, intitulé « Il veut sauver les classics de leur blancheur. La discipline peut-elle en réchapper ? », fait écho à des propos provocateurs de l'historien.
Certains ont été prononcés au cours d'une discussion houleuse lors d'une table-ronde consacrée à « l'avenir des classics » dans le cadre d'un colloque de la Society for Classical Studies (janvier 2019). Répondant à une participante qui avait successivement déclaré que la justification des classics était simplement d'être la civilisation occidentale (« We are western civilization ») et dit à Peralta Padilla « Vous devez peut-être votre poste au fait ...
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 20-21[article] Actualité : Les « classics » aux États-Unis : beaucoup de bruit pour rien ? [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Claire Sotinel, Auteur . - 2021 . - p. 20-21.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 20-21
Mots-clés : débats humanités gréco-latines Etats-Unis histoire étude Note de contenu :
En historienne de l'Antiquité, Claire Sotinel réagit aux débats autour de la menace qu'encourraient les humanités gréco-latines aux États-Unis.
Les études classiques sont aussi fragiles aux États-Unis qu'ailleurs. Elles ont fait l'objet de l'intérêt des médias depuis qu'en janvier 2021 le New York Times a publié un portrait de Dan-el Padilla Peralta, professeur d'histoire romaine au département des classics de Princeton. L'article, intitulé « Il veut sauver les classics de leur blancheur. La discipline peut-elle en réchapper ? », fait écho à des propos provocateurs de l'historien.
Certains ont été prononcés au cours d'une discussion houleuse lors d'une table-ronde consacrée à « l'avenir des classics » dans le cadre d'un colloque de la Society for Classical Studies (janvier 2019). Répondant à une participante qui avait successivement déclaré que la justification des classics était simplement d'être la civilisation occidentale (« We are western civilization ») et dit à Peralta Padilla « Vous devez peut-être votre poste au fait ...
Actualité : Paul Valéry, l'Européen / Robert Kopp in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : Actualité : Paul Valéry, l'Européen Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Robert Kopp, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 22-23 Langues : Français (fre) Mots-clés : écrivain Paul Valéry hommage 1921 humanité Note de contenu :
L'écrivain aurait eu 150 ans le 30 octobre 2021. Hommage au poète qui fut aussi un inlassable militant de la paix.
Paul Valéry a n'a cessé de s'exprimer sur les questions qui lui paraissaient les plus pressantes : l'avenir (incertain) de la civilisation européenne mais aussi les libertés démocratiques (menacées), la place (indispensable) des humanités dans une éducation moderne, la culture (ébranlée) des langues et l'importance (grandissante) des traductions, l'enseignement (parfois instrumentalisé) de l'histoire. Joignant le geste à la parole, il s'engage dans différentes instances de la Société des nations (SDN) : au sein de la Commission des lettres et des arts1 et de l'Institut international de coopération intellectuelle (IICI). Installé à Paris, celui-ci organise des rencontres entre intellectuels, savants et artistes.
Les interventions les plus marquantes de Paul Valéry forment, en 1931, Regards sur le monde actuel. D'autres ont été négligées, voire oubliées. Une lacune comblée partiellement par Michel Jarrety, le doyen des valéryens, dans Souvenirs et réflexions (Bartillat, 2010). Une jeune chercheuse italienne, Paola Cattani, est donc repartie à la chasse aux trésors enfouis. Elle en a rapporté un passionnant volume d'« écrits politiques » s'étalant de 1896 à 1945 : L'Europe et l'Esprit (Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », 2020). Il s'ouvre sur des notes prises par Valéry en vue d'une nouvelle lettre sur « la crise de l'esprit », qui n'a pas été écrite. Et il se termine sur une dernière réflexion consacrée à « l'homme de goût », celui qui résiste à la « nouveauté », à « l'intensité des effets », à la « publicité », qui est saisi de nausée « devant les foules au comble de la joie » applaudissant « un mime dévorer des lacets de chaussures, et faire, avec un art incontestable, danser des petits pains en guise de poupées ». Paul Valéry, l'anti-Chaplin ? On sait qu'il n'aimait guère le cinéma.
Ces textes inédits ou retrouvés permettent de suivre de près les engagements de Valéry au sein de la SDN et de sa bureaucratie kafkaïenne, son travail à l'IICI, sa participation aux Entretiens organisés avec des personnalités du monde intellectuel : des écrivains comme Thomas Mann, Jules Romains, ou Salvador de Madariaga, des musiciens comme Béla Bartók, des philosophes comme Hermann von Keyserling, des historiens comme Johan Huizinga, et beaucoup d'autres. Les uns aussi déconnectés des réalités politiques et sociales que les autres. Faut-il s'en étonner ? « Je considère la politique, l'action politique, les formes politiques, comme des valeurs inférieures de l'esprit », déclare Valéry en conclusion aux Entretiens sur « L'Avenir de l'esprit européen ». Or, le souci qu'a Valéry de l'Europe ne date pas de la Première Guerre. Il le fait remonter aux guerres sino-japonaise et hispano-américaines à la fin du XIXe siècle. Ce sont elles qui lui auraient fait comprendre que l'ordre mondial était en train d'être bouleversé. Ce souci de l'Europe lui a dicté, en 1919, le texte devenu célèbre La Crise de l'esprit, puis l'a poussé, en 1927, à proposer à Honoré Champion un volume d'articles, Grandeur et décadence de l'Europe.
La Société des esprits
La faillite, au début des années 1930, des efforts d'Aristide Briand en faveur d'une relation pacifiée avec l'Allemagne avait rendu son propos obsolète et l'auteur l'a abandonné au profit de Regards sur le monde actuel, paru quatre années plus tard. Mais il subsiste une première version de la préface, plus complète que la version qui a servi à Regards, comportant des pages très critiques contre l'utilisation de l'histoire en politique, contre les internationalismes, dont l'internationalisme socialiste, aux antipodes du multilatéralisme de la SDN.
« La Société des nations suppose une Société des esprits » est le credo que Valéry ne cesse de répéter. Or, « l'homme de l'esprit », ce n'est ni l'intellectuel ni le savant, mais toute personne qui « vit pour l'esprit », celui qui partage les valeurs du désintéressement et de la primauté accordée à l'idéal. Comme Romain Rolland fondant une « Internationale de l'Esprit » ou André Breton rêvant à une « révolution de l'esprit », Paul Valéry affirme la primauté du spirituel sur le politique et l'économique. Pour lui, cette Société des esprits n'est pas une fiction. « Elle a toujours existé, avec une force inégale selon les temps. L'essence de la pensée la plus solitaire, élaborée dans la plus secrète et la plus jalouse indépendance, c'est de se communiquer, d'émouvoir au loin des accords, des affinités et même des réactions opposées qui attestent sa qualité. »
Seul l'esprit peut faire reculer la barbarie, c'est lui seul qui fonde l'humanité de l'homme, au sens que lui donnaient les humanistes comme Pic de La Mirandole. Au regard des manquements de la Société des nations et de ce que Maurice Baumont a appelé « la faillite de la paix »2, ces considérations paraissent loin de la réalité historique. Mais le but de la Société des esprits n'est pas d'intervenir dans le débat politique. Elle vise à faire évoluer les consciences vers des futurs possibles en croisant toutes les disciplines dans un dialogue au plus haut niveau3. Une ambition qui porte bien la marque de son époque. Elle mérite pourtant l'attention même de ceux qui pensent avoir perdu toutes leurs illusions.
Notes
1. La Commission des lettres et des arts est l'une des sous-commissions de la Commission internationale de coopération intellectuelle, ancêtre de l'Unesco.
2. M. Baumont, La Faillite de la paix, 1918-1939, Presses universitaires de France, 1945, sous la direction de Louis Halphen et Philippe Sagnac.
3. Voir P. Cattani, « Paul Valéry et la Société des esprits : un idéaliste réaliste à la Société des nations », Paul Valéry et la Méditerranée, Fata Morgana, 2019, pp. 263-287.
Image : Paul Valery en 1938.
© Tallandier/Bridgeman Images.
À LIRE
Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », 2020.
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 22-23[article] Actualité : Paul Valéry, l'Européen [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Robert Kopp, Auteur . - 2021 . - p. 22-23.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 22-23
Mots-clés : écrivain Paul Valéry hommage 1921 humanité Note de contenu :
L'écrivain aurait eu 150 ans le 30 octobre 2021. Hommage au poète qui fut aussi un inlassable militant de la paix.
Paul Valéry a n'a cessé de s'exprimer sur les questions qui lui paraissaient les plus pressantes : l'avenir (incertain) de la civilisation européenne mais aussi les libertés démocratiques (menacées), la place (indispensable) des humanités dans une éducation moderne, la culture (ébranlée) des langues et l'importance (grandissante) des traductions, l'enseignement (parfois instrumentalisé) de l'histoire. Joignant le geste à la parole, il s'engage dans différentes instances de la Société des nations (SDN) : au sein de la Commission des lettres et des arts1 et de l'Institut international de coopération intellectuelle (IICI). Installé à Paris, celui-ci organise des rencontres entre intellectuels, savants et artistes.
Les interventions les plus marquantes de Paul Valéry forment, en 1931, Regards sur le monde actuel. D'autres ont été négligées, voire oubliées. Une lacune comblée partiellement par Michel Jarrety, le doyen des valéryens, dans Souvenirs et réflexions (Bartillat, 2010). Une jeune chercheuse italienne, Paola Cattani, est donc repartie à la chasse aux trésors enfouis. Elle en a rapporté un passionnant volume d'« écrits politiques » s'étalant de 1896 à 1945 : L'Europe et l'Esprit (Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », 2020). Il s'ouvre sur des notes prises par Valéry en vue d'une nouvelle lettre sur « la crise de l'esprit », qui n'a pas été écrite. Et il se termine sur une dernière réflexion consacrée à « l'homme de goût », celui qui résiste à la « nouveauté », à « l'intensité des effets », à la « publicité », qui est saisi de nausée « devant les foules au comble de la joie » applaudissant « un mime dévorer des lacets de chaussures, et faire, avec un art incontestable, danser des petits pains en guise de poupées ». Paul Valéry, l'anti-Chaplin ? On sait qu'il n'aimait guère le cinéma.
Ces textes inédits ou retrouvés permettent de suivre de près les engagements de Valéry au sein de la SDN et de sa bureaucratie kafkaïenne, son travail à l'IICI, sa participation aux Entretiens organisés avec des personnalités du monde intellectuel : des écrivains comme Thomas Mann, Jules Romains, ou Salvador de Madariaga, des musiciens comme Béla Bartók, des philosophes comme Hermann von Keyserling, des historiens comme Johan Huizinga, et beaucoup d'autres. Les uns aussi déconnectés des réalités politiques et sociales que les autres. Faut-il s'en étonner ? « Je considère la politique, l'action politique, les formes politiques, comme des valeurs inférieures de l'esprit », déclare Valéry en conclusion aux Entretiens sur « L'Avenir de l'esprit européen ». Or, le souci qu'a Valéry de l'Europe ne date pas de la Première Guerre. Il le fait remonter aux guerres sino-japonaise et hispano-américaines à la fin du XIXe siècle. Ce sont elles qui lui auraient fait comprendre que l'ordre mondial était en train d'être bouleversé. Ce souci de l'Europe lui a dicté, en 1919, le texte devenu célèbre La Crise de l'esprit, puis l'a poussé, en 1927, à proposer à Honoré Champion un volume d'articles, Grandeur et décadence de l'Europe.
La Société des esprits
La faillite, au début des années 1930, des efforts d'Aristide Briand en faveur d'une relation pacifiée avec l'Allemagne avait rendu son propos obsolète et l'auteur l'a abandonné au profit de Regards sur le monde actuel, paru quatre années plus tard. Mais il subsiste une première version de la préface, plus complète que la version qui a servi à Regards, comportant des pages très critiques contre l'utilisation de l'histoire en politique, contre les internationalismes, dont l'internationalisme socialiste, aux antipodes du multilatéralisme de la SDN.
« La Société des nations suppose une Société des esprits » est le credo que Valéry ne cesse de répéter. Or, « l'homme de l'esprit », ce n'est ni l'intellectuel ni le savant, mais toute personne qui « vit pour l'esprit », celui qui partage les valeurs du désintéressement et de la primauté accordée à l'idéal. Comme Romain Rolland fondant une « Internationale de l'Esprit » ou André Breton rêvant à une « révolution de l'esprit », Paul Valéry affirme la primauté du spirituel sur le politique et l'économique. Pour lui, cette Société des esprits n'est pas une fiction. « Elle a toujours existé, avec une force inégale selon les temps. L'essence de la pensée la plus solitaire, élaborée dans la plus secrète et la plus jalouse indépendance, c'est de se communiquer, d'émouvoir au loin des accords, des affinités et même des réactions opposées qui attestent sa qualité. »
Seul l'esprit peut faire reculer la barbarie, c'est lui seul qui fonde l'humanité de l'homme, au sens que lui donnaient les humanistes comme Pic de La Mirandole. Au regard des manquements de la Société des nations et de ce que Maurice Baumont a appelé « la faillite de la paix »2, ces considérations paraissent loin de la réalité historique. Mais le but de la Société des esprits n'est pas d'intervenir dans le débat politique. Elle vise à faire évoluer les consciences vers des futurs possibles en croisant toutes les disciplines dans un dialogue au plus haut niveau3. Une ambition qui porte bien la marque de son époque. Elle mérite pourtant l'attention même de ceux qui pensent avoir perdu toutes leurs illusions.
Notes
1. La Commission des lettres et des arts est l'une des sous-commissions de la Commission internationale de coopération intellectuelle, ancêtre de l'Unesco.
2. M. Baumont, La Faillite de la paix, 1918-1939, Presses universitaires de France, 1945, sous la direction de Louis Halphen et Philippe Sagnac.
3. Voir P. Cattani, « Paul Valéry et la Société des esprits : un idéaliste réaliste à la Société des nations », Paul Valéry et la Méditerranée, Fata Morgana, 2019, pp. 263-287.
Image : Paul Valery en 1938.
© Tallandier/Bridgeman Images.
À LIRE
Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », 2020.
Dossier : Professeur d'histoire de Lavisse à Samuel Paty in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Professeur d'histoire de Lavisse à Samuel Paty Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 26-55 Langues : Français (fre) Mots-clés : Samuel Paty assassinat Note de contenu : Un an après l'assassinat de Samuel Paty, nous avons souhaité retracer l'histoire de cette profession dont la place est si particulière dans la République française, à laquelle on prête beaucoup et à laquelle on demande tant. La comparaison avec d'autres pays européens en montre également toute la spécificité. Vous avez été près de 3 000 à répondre à notre grande enquête lancée sur notre site cet été. Nous vous en livrons les premiers résultats.
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 26-55[article] Dossier : Professeur d'histoire de Lavisse à Samuel Paty [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p. 26-55.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 26-55
Mots-clés : Samuel Paty assassinat Note de contenu : Un an après l'assassinat de Samuel Paty, nous avons souhaité retracer l'histoire de cette profession dont la place est si particulière dans la République française, à laquelle on prête beaucoup et à laquelle on demande tant. La comparaison avec d'autres pays européens en montre également toute la spécificité. Vous avez été près de 3 000 à répondre à notre grande enquête lancée sur notre site cet été. Nous vous en livrons les premiers résultats. Dossier : L'affaire Samuel Paty / Anne Simonin in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : Dossier : L'affaire Samuel Paty Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Anne Simonin, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 28-31 Langues : Français (fre) Mots-clés : Samuel Paty assassinat Note de contenu :
Que s'est-il passé dans la classe de quatrième 5 du collège du Bois-d'Aulne à Conflans-Sainte-Honorine le lundi 5 octobre 2020 ? Les pièces du dossier.
Samuel Paty est assassiné puis décapité le 16 octobre 2020, vers 17 heures, guère loin du collège du Bois-d'Aulne de Conflans-Sainte-Honorine, où il enseignait l'histoire-géographie ainsi que l'éducation morale et civique. Qui eût jamais imaginé possible, dans la France du XXIe siècle, la décapitation d'un professeur d'histoire-géo dans une banlieue tranquille de l'académie de Versailles, au motif d'un cours ayant déplu à une élève - qui, on l'apprendra ensuite, n'y avait, en fait, pas assisté - et à son père - qui refusa de rencontrer le professeur et déchaîna contre lui, avec le concours d'un agitateur islamiste, une campagne calomnieuse d'une violence extrême, relayée par les réseaux sociaux ?
La sidération dépassée, reste une question que les nombreux articles et commentaires consacrés à l'événement laissent dans l'ombre : que s'est-il non pas réellement (on ne dispose ici d'aucune preuve nouvelle) mais vraisemblablement passé dans la classe de Samuel Paty quand il a fait cours d'éducation morale et civique à ses élèves de quatrième 5 et de quatrième 6, les lundi 5 et mardi 6 octobre 2020 ? Du cours dispensé par Samuel Paty on ne sait quasi rien, hormis des bribes d'informations glanées sur Internet. Or, ce cours, Samuel Paty l'a préparé (c'est-à-dire réfléchi), mais il le considère comme une pièce essentielle : il en remet « copie », le mardi 13 octobre, à 14 h 30, aux policiers auprès desquels il vient porter plainte pour « diffamation publique » à la suite du harcèlement dont il était alors l'objet [1].
Le rapport diligenté par l'Éducation nationale afin d'« établir l'enchaînement des faits » qui ont conduit à son assassinat, et rédigé par deux inspecteurs généraux de l'Éducation, du Sport et de la Recherche, ne franchira pas le seuil de la classe où Samuel Paty a enseigné [2]. Il reste muet à la fois sur le détail (la remise de la copie du cours à la police) et sur le fond (qu'a dit Samuel Paty dans son cours ?). Sans ce cours, la tragédie se serait-elle jamais produite ? En quoi la démarche pédagogique de Samuel Paty est-elle « l'erreur » mentionnée à quatre reprises dans le rapport ?
« Erreur » : selon le rapport, il n'y a donc pas eu « faute » (appelant une possible sanction, ce dont l'administration se défend) ; mais la critique est explicite. Samuel Paty résiste à cette interprétation. Il n'admet, lui, qu'une « maladresse ». Il avait, au demeurant, confié à l'un de ses collègues que ce cours, il en était « fier » et revendiqué, devant le « référent académique laïcité », avoir eu un comportement « conforme aux principes de la laïcité ».
« Aucun signe de tension »
Le lundi 5 octobre 2020, entre 10 h 30 et 11 h 30, Samuel Paty fait cours d'éducation civique et morale autour de la liberté d'expression à sa classe de quatrième 5, en utilisant des caricatures de Charlie Hebdo. Il propose aux élèves susceptibles d'être choqués par l'une des caricatures qu'il va projeter de sortir quelques minutes de la salle de classe, et d'attendre dans le couloir, sous la surveillance d'une accompagnatrice d'élèves en situation de handicap.
En quoi ce dispositif s'inscrit-il dans une laïcité de principe ? La liberté de dire n'est pas la liberté de tout dire devant n'importe qui. Pour exister, la liberté d'expression doit respecter la liberté d'opinions « même religieuses » (art. 10 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789) et les bornes fixées par la loi (art. 11). Samuel Paty met en place plusieurs dispositifs afin de concilier ces deux libertés. Les faire coexister dans une sphère publique laïque est compliqué. Samuel Paty affronte cette difficulté. C'est pourquoi il propose à certains élèves susceptibles d'être « choqués » dans leurs opinions (religieuses ou autres) de sortir quelques minutes grâce à la présence d'un adulte pouvant les surveiller. Mais Samuel Paty est clair : « A aucun moment, précise-t-il lors de son dépôt de plainte rapporté par Le Monde le 21 octobre, je n'ai déclaré aux élèves : "Les musulmans, vous pouvez sortir car vous allez être choqués." Et je n'ai pas demandé aux élèves quels étaient ceux qui étaient de confession musulmane » [3]. Cinq élèves préfèrent sortir. Au cours suivant, en l'absence d'adulte pouvant exercer une surveillance, il propose à ses autres élèves de fermer les yeux ou de détourner le regard « s'ils le souhaitent ». Les deux fois, il fait le cours qu'il a décidé de faire.
« Aucun bruit pouvant témoigner d'une réaction à la vue de la caricature n'a été entendu depuis le couloir et aucun signe de tension n'était perceptible alors que les élèves étaient avec [moi] dans le couloir », précisera l'accompagnatrice : « Lorsque [les élèves] sont rentrés en classe, le cours a repris normalement. » Dans le souvenir des élèves, que la principale du collège et le journal Libération ont pris seuls le soin d'entendre, aucun trouble : « Après, les élèves sont revenus et voulaient savoir, confie Ludérick qui a assisté au cours : Mais sur le moment, on n'a rien dit et on a repris le cours comme si de rien n'était [4]. »
C'est en dehors de la salle de classe que les difficultés vont commencer pour Samuel Paty. Une élève de quatrième 5, dont il est le professeur, a été exclue du collège, le 7 octobre, pour raisons disciplinaires. Elle accusera Samuel Paty d'avoir été mise dans le couloir « sous prétexte qu'elle était musulmane » [5] et affirmera avoir été exclue deux jours pour « s'être insurgée contre le professeur » [6], alors qu'elle a juste « séché » un cours. Relayée par son père et l'agitateur islamiste qui le soutient, cette déclaration mensongère (on l'apprendra six mois plus tard) va être exploitée sur les réseaux sociaux avec une extrême violence symbolique contre Samuel Paty, traité de « voyou » et menacé. Le 8 octobre, le père de l'élève porte plainte contre lui pour « diffusion auprès de mineurs d'une image présentant un caractère pornographique ».
Plainte pour pornographie
La présentation orchestrée aux fins de scandale du cours enseigné par Samuel Paty dénature ce cours à dessein. En effet, Samuel Paty n'a pas projeté à ses élèves une mais deux caricatures. Ce dispositif pédagogique doit d'autant plus être analysé que les islamistes ou apparentés sont parvenus à l'effacer en polarisant l'attention sur la dénonciation de la « sortie de cours » et sur une seule caricature : celle qui représente « un homme entièrement nu se prosternant, portant une barbe fournie et un bonnet blanc. Une grande étoile jaune à cinq branches cache l'anus du personnage et laisse apparaître une paire de testicules et un bout de phallus. En haut, le titre du dessin : "Mahomet, une étoile est née !" En bas à droite, la signature de la dessinatrice Coco » [7].
Si l'on admet que ce n'est absolument pas la volonté de choquer ou de mettre mal à l'aise ses élèves qui anime Samuel Paty, demeure une question : pourquoi a-t-il choisi de montrer cette caricature et comment a-t-il explicité ou justifié ce choix devant ses élèves ?
La caricature « Mahomet, une étoile est née ! » est parue le 19 septembre 2012 (et non en 2006 comme l'indique à tort le rapport de l'Éducation nationale) en dernière page de Charlie Hebdo, où elle a été publiée avec d'autres, sous le titre : « Les couvertures auxquelles vous avez échappé ». Cette caricature n'a donc jamais fait la une de Charlie Hebdo. Elle apparaît dans un contexte et à l'occasion d'une actualité précise que l'on doit rappeler sous peine de ne rien comprendre au dessin, en particulier à l'étoile jaune.
Celle-ci n'est pas une étoile de David. Elle ne cherche pas à tourner en dérision le symbole de la discrimination et du marquage imposés aux Juifs par les nazis. Cette étoile jaune à cinq branches est une allusion ironique au Walk of Fame, trottoir célèbre de Hollywood aux quelque 2 600 étoiles consacrées aux personnalités du monde du spectacle. Elle s'inscrit dans une caricature qui attaque un navet, Innocence of Muslims ou Innocence of Bin Laden, diffusé une seule fois, en juillet 2012, devant moins de dix personnes, dans un théâtre loué à cet effet, situé sur ce même boulevard de Hollywood. Charge grotesque contre un personnage présenté comme le prophète Muhammad, Innocence of Muslims insiste sur le caractère paillard, incestueux, sanguinaire, idiot (et on en passe) du Prophète. De ce film ne subsiste qu'un extrait de 14 minutes, encore aujourd'hui visible sur YouTube.
Sous-titré en arabe, exploité par les islamistes, cet extrait de Innocence of Muslims va embraser le Moyen-Orient. Il provoquera de nombreux morts et des centaines de blessés partout dans le monde. L'émeute de Benghazi, en Libye, en septembre 2012, coûtera la vie à l'ambassadeur américain.
La caricature « Mahomet, une étoile est née ! » ridiculise autant le film que la réaction disproportionnée à la réception de cette charge grossière. La source, insignifiante en elle-même, devient politiquement active contre les États-Unis quand elle est habilement construite comme blasphématoire. Jeanne Favret-Saada a démontré, dans Les Sensibilités religieuses blessées, le processus qui mène à l'injonction « vous ne direz/montrerez pas cela »[8]. L'image est dissociée de sa charge politique et philosophique pour être exclusivement investie par une signification religieuse blessante pour la sensibilité des croyants. La communication activiste qui s'en empare est d'une redoutable efficacité, au niveau mondial en 2012 ; en France en 2020.
Disproportion
« Pornographique », selon le père de l'élève, attentatoire à « l'intégrité » des élèves auxquels elle a été montrée, selon l'agitateur islamiste, la caricature « Mahomet, une étoile est née ! » dit tout autre chose lorsqu'elle utilisée comme exemple à l'appui dans un cours sur la liberté d'expression par Samuel Paty.
D'abord parce que cette caricature est projetée avec une autre caricature, qui a fait, elle, la une de Charlie Hebdo une semaine après l'attentat terroriste du 7 janvier 2015, qui a causé douze morts et onze blessés au sein de l'équipe du journal. Le personnage présenté comme le prophète Muhammad est ici montré sur fond vert, la couleur de l'islam, avec une larme qui coule sur la joue, et dans ses mains une pancarte sur laquelle est écrit : « Je suis Charlie. » Le titre est : « Tout est pardonné ».
Samuel Paty choisit de faire dialoguer entre elles deux images, qui toutes deux répondent et interagissent avec des contextes d'une violence extrême (les émeutes internationales de 2012, les attentats terroristes de 2015 en France). Que cherche-t-il à faire comprendre à ses élèves dans un cours intitulé par lui : « Situation dilemme : être ou ne pas être Charlie ? »
Dilemme ? « Situation qui nécessite de faire un choix entre deux solutions contradictoires, chacune étant aussi insatisfaisante que l'autre », précise le dictionnaire. Samuel Paty ne dit à ses élèves ni qu'il faut « être Charlie » ni qu'il faut « ne pas être Charlie », si l'on suit l'intitulé de son cours. Mais comment fait-il le lien entre les deux images qu'il projette à rebours, d'abord la caricature de 2015, puis celle de 2012 ? On en est réduit ici à des conjectures.
Première hypothèse, Samuel Paty a dit à ses élèves que la liberté d'expression est absolue et ne doit céder devant aucune menace. En quoi il eût été Charlie, puisque comme l'expliquait le dessinateur Luz au sujet de la une de 2015 : « Avec cette une on voulait montrer qu'à un moment donné on a le droit de tout faire, et de tout refaire », le droit de tout dire et de tout redire, donc de continuer à caricaturer Muhammad [9]. Deuxième hypothèse, Samuel Paty a dit à ses élèves que la liberté d'expression inconditionnelle est une utopie dangereuse capable de susciter des réactions d'une violence inouïe que le temps n'épuise ni n'apaise (les attentats terroristes de 2015 faisant écho aux massacres de 2012). En quoi, il n'eût pas été Charlie. Troisième hypothèse, ce dilemme, Samuel Paty a proposé à ses élèves d'y échapper en considérant qu'emprisonné entre deux formules, le choix était mal posé.
Que l'on soit ou non Charlie, l'embrasement des opinions publiques internationales en 2012, le carnage de 2015, dont portent trace les caricatures qu'il montre, ont comme point commun d'avoir causé des morts. Beaucoup de morts pour de simples dessins. La disproportion entre la cause et les réactions est patente.
Dans l'exigence de proportionnalité, Aristote voyait la formulation du juste ; Beccaria, le socle d'un droit pénal inspiré par les philosophes des Lumières. Les juristes révolutionnaires de 1789 feront de la proportionnalité un principe fondamental du nouveau droit pénal.
On fera ici l'hypothèse que les 5 et 6 octobre 2020 Samuel Paty a commenté devant ses élèves le principe de proportionnalité et leur a expliqué que c'est avec un crayon, non avec un prêche, encore moins avec une kalachnikov, que l'on répond à une caricature - dont il importe peu (ou pas) qu'elle soit bonne ou mauvaise. On ne tire pas sur les moineaux à coups de canon : les juristes le savent ; des élèves de 12 ou 13 ans peuvent, ou mieux, doivent, le comprendre. Les 5 et 6 octobre 2020, Samuel Paty a fait son métier de professeur d'histoire[10]
Image : LEWIS JOLY / AP / SIPA
Notes
1. Cf. P. Guyonnet, « Conflans : des caricatures montrées par Samuel Paty à l'attentat, ce qu'il s'est passé », HuffPost, 17 octobre 2020.
2. « Rapport à Monsieur le ministre de l'Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports. Enquête sur les événements survenus au collège du Bois-d'Aulne (Conflans-Sainte-Honorine) avant l'attentat du 16 octobre 2020 », octobre-décembre 2020. Consultable sur Internet. Sauf mention contraire, les citations qui suivent sont tirées de ce rapport.
3. « Attentat de Conflans : sept personnes mises en examen dans le cadre de l'enquête sur l'assassinat de Samuel Paty », Le Monde, 21 octobre 2020.
4. S. Mouillard et al., « Monsieur Paty, il était trop drôle, on voulait tous l'avoir », Libération, 18 octobre 2020.
5. « Conflans : une note de renseignement retrace la chronologie des jours précédant l'attaque », Libération, 17 ocotobre 2020.
6. « Assassinat de Samuel Paty. La collégienne qui avait accusé le professeur a reconnu avoir menti », Ouest-France, 7 mars 2021.
7. Fiche explicative élaborée par l'association « Dessinez, Créez, Liberté » (DCL) fondée par Charlie Hebdo et SOS Racisme au lendemain des attentats de janvier 2015 afin d'offrir aux enseignants, en particulier, « des outils pédagogiques originaux ». La fiche est consultable à dessinezcreezliberte.com/fiches-decryptage/religioncaricature demahomet/
8. J. Favret-Saada, Les Sensibilités religieuses blessées. Christianismes, blasphèmes et cinéma, 1965-1988, Fayard, 2017, p. 327.
9. « Charlie Hebdo : Luz explique sa caricature de Mahomet », Le Parisien, 13 janvier 2015.
10. Cf. V. Duclert, « Penser à Samuel Paty », Historiens & Géographes n° 452, 2020, p. 20.
L'AUTEURE
Directrice de recherche au CNRS, Anne Simonin a notamment publié Le Droit de désobéissance. Les Éditions de Minuit en guerre d'Algérie (Minuit, 2012) et a codirigé « La Révolution en 3D : le texte, les images et le mouvement » (La Révolution française n° 20, 2021).
DANS LE TEXTE
Dialogue prof-élèves
Extrait du film Les Héritiers de Marie-Castille Mention-Schaar (2014), inspiré d'une histoire vraie. Mme Gueguen (incarnée par Ariane Ascaride), professeure d'histoire-géographie et d'histoire de l'art, projette à ses élèves de seconde la mosaïque du Jugement dernier de la basilique de Torcello et provoque un tollé.
- Qui est en enfer ?
- Les méchants... les gens qui ont fait du mal...
- Les méchants c'est qui ? Les ennemis du Christ... Un chef barbare avec un évêque... Une princesse... Et d'après certains experts Mahomet...
- Quoi ? Vous racontez quoi, là, Madame ? (Bruits divers.)
- Qu'est-ce qui vous choque ? (Un élève se lève et fait mine de sortir de la classe.)
- Vous racontez n'importe quoi... Ils nous respectent même pas. (Bruits divers.)
- Venez-vous asseoir... Revenons à la base.
- Mahomet il est pas en enfer... C'est le Prophète... Vous racontez quoi ?... On représente pas le Prophète... On le met pas en enfer...
- Elle est où cette image ?
- Dans une église.
- Elle s'adresse à qui ?
- Aux chrétiens.
- Et à cette époque les chrétiens sont en lutte contre qui ?
- L'islam.
- Alors ils vont le mettre où l'ennemi ?
- En enfer.
- Voilà pourquoi Mahomet se retrouve là. Mais ce qui m'intéresse, c'est votre réaction. Ça prouve que cette image fonctionne. Elle vous fait réagir parce que c'est une image de propagande. Il n'y a pas d'image innocente."
Marie-Castille Mention-Schaar, Les Héritiers, 2014, disponible en VOD sur Canal VOD.
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 28-31[article] Dossier : L'affaire Samuel Paty [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Anne Simonin, Auteur . - 2021 . - p. 28-31.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 28-31
Mots-clés : Samuel Paty assassinat Note de contenu :
Que s'est-il passé dans la classe de quatrième 5 du collège du Bois-d'Aulne à Conflans-Sainte-Honorine le lundi 5 octobre 2020 ? Les pièces du dossier.
Samuel Paty est assassiné puis décapité le 16 octobre 2020, vers 17 heures, guère loin du collège du Bois-d'Aulne de Conflans-Sainte-Honorine, où il enseignait l'histoire-géographie ainsi que l'éducation morale et civique. Qui eût jamais imaginé possible, dans la France du XXIe siècle, la décapitation d'un professeur d'histoire-géo dans une banlieue tranquille de l'académie de Versailles, au motif d'un cours ayant déplu à une élève - qui, on l'apprendra ensuite, n'y avait, en fait, pas assisté - et à son père - qui refusa de rencontrer le professeur et déchaîna contre lui, avec le concours d'un agitateur islamiste, une campagne calomnieuse d'une violence extrême, relayée par les réseaux sociaux ?
La sidération dépassée, reste une question que les nombreux articles et commentaires consacrés à l'événement laissent dans l'ombre : que s'est-il non pas réellement (on ne dispose ici d'aucune preuve nouvelle) mais vraisemblablement passé dans la classe de Samuel Paty quand il a fait cours d'éducation morale et civique à ses élèves de quatrième 5 et de quatrième 6, les lundi 5 et mardi 6 octobre 2020 ? Du cours dispensé par Samuel Paty on ne sait quasi rien, hormis des bribes d'informations glanées sur Internet. Or, ce cours, Samuel Paty l'a préparé (c'est-à-dire réfléchi), mais il le considère comme une pièce essentielle : il en remet « copie », le mardi 13 octobre, à 14 h 30, aux policiers auprès desquels il vient porter plainte pour « diffamation publique » à la suite du harcèlement dont il était alors l'objet [1].
Le rapport diligenté par l'Éducation nationale afin d'« établir l'enchaînement des faits » qui ont conduit à son assassinat, et rédigé par deux inspecteurs généraux de l'Éducation, du Sport et de la Recherche, ne franchira pas le seuil de la classe où Samuel Paty a enseigné [2]. Il reste muet à la fois sur le détail (la remise de la copie du cours à la police) et sur le fond (qu'a dit Samuel Paty dans son cours ?). Sans ce cours, la tragédie se serait-elle jamais produite ? En quoi la démarche pédagogique de Samuel Paty est-elle « l'erreur » mentionnée à quatre reprises dans le rapport ?
« Erreur » : selon le rapport, il n'y a donc pas eu « faute » (appelant une possible sanction, ce dont l'administration se défend) ; mais la critique est explicite. Samuel Paty résiste à cette interprétation. Il n'admet, lui, qu'une « maladresse ». Il avait, au demeurant, confié à l'un de ses collègues que ce cours, il en était « fier » et revendiqué, devant le « référent académique laïcité », avoir eu un comportement « conforme aux principes de la laïcité ».
« Aucun signe de tension »
Le lundi 5 octobre 2020, entre 10 h 30 et 11 h 30, Samuel Paty fait cours d'éducation civique et morale autour de la liberté d'expression à sa classe de quatrième 5, en utilisant des caricatures de Charlie Hebdo. Il propose aux élèves susceptibles d'être choqués par l'une des caricatures qu'il va projeter de sortir quelques minutes de la salle de classe, et d'attendre dans le couloir, sous la surveillance d'une accompagnatrice d'élèves en situation de handicap.
En quoi ce dispositif s'inscrit-il dans une laïcité de principe ? La liberté de dire n'est pas la liberté de tout dire devant n'importe qui. Pour exister, la liberté d'expression doit respecter la liberté d'opinions « même religieuses » (art. 10 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789) et les bornes fixées par la loi (art. 11). Samuel Paty met en place plusieurs dispositifs afin de concilier ces deux libertés. Les faire coexister dans une sphère publique laïque est compliqué. Samuel Paty affronte cette difficulté. C'est pourquoi il propose à certains élèves susceptibles d'être « choqués » dans leurs opinions (religieuses ou autres) de sortir quelques minutes grâce à la présence d'un adulte pouvant les surveiller. Mais Samuel Paty est clair : « A aucun moment, précise-t-il lors de son dépôt de plainte rapporté par Le Monde le 21 octobre, je n'ai déclaré aux élèves : "Les musulmans, vous pouvez sortir car vous allez être choqués." Et je n'ai pas demandé aux élèves quels étaient ceux qui étaient de confession musulmane » [3]. Cinq élèves préfèrent sortir. Au cours suivant, en l'absence d'adulte pouvant exercer une surveillance, il propose à ses autres élèves de fermer les yeux ou de détourner le regard « s'ils le souhaitent ». Les deux fois, il fait le cours qu'il a décidé de faire.
« Aucun bruit pouvant témoigner d'une réaction à la vue de la caricature n'a été entendu depuis le couloir et aucun signe de tension n'était perceptible alors que les élèves étaient avec [moi] dans le couloir », précisera l'accompagnatrice : « Lorsque [les élèves] sont rentrés en classe, le cours a repris normalement. » Dans le souvenir des élèves, que la principale du collège et le journal Libération ont pris seuls le soin d'entendre, aucun trouble : « Après, les élèves sont revenus et voulaient savoir, confie Ludérick qui a assisté au cours : Mais sur le moment, on n'a rien dit et on a repris le cours comme si de rien n'était [4]. »
C'est en dehors de la salle de classe que les difficultés vont commencer pour Samuel Paty. Une élève de quatrième 5, dont il est le professeur, a été exclue du collège, le 7 octobre, pour raisons disciplinaires. Elle accusera Samuel Paty d'avoir été mise dans le couloir « sous prétexte qu'elle était musulmane » [5] et affirmera avoir été exclue deux jours pour « s'être insurgée contre le professeur » [6], alors qu'elle a juste « séché » un cours. Relayée par son père et l'agitateur islamiste qui le soutient, cette déclaration mensongère (on l'apprendra six mois plus tard) va être exploitée sur les réseaux sociaux avec une extrême violence symbolique contre Samuel Paty, traité de « voyou » et menacé. Le 8 octobre, le père de l'élève porte plainte contre lui pour « diffusion auprès de mineurs d'une image présentant un caractère pornographique ».
Plainte pour pornographie
La présentation orchestrée aux fins de scandale du cours enseigné par Samuel Paty dénature ce cours à dessein. En effet, Samuel Paty n'a pas projeté à ses élèves une mais deux caricatures. Ce dispositif pédagogique doit d'autant plus être analysé que les islamistes ou apparentés sont parvenus à l'effacer en polarisant l'attention sur la dénonciation de la « sortie de cours » et sur une seule caricature : celle qui représente « un homme entièrement nu se prosternant, portant une barbe fournie et un bonnet blanc. Une grande étoile jaune à cinq branches cache l'anus du personnage et laisse apparaître une paire de testicules et un bout de phallus. En haut, le titre du dessin : "Mahomet, une étoile est née !" En bas à droite, la signature de la dessinatrice Coco » [7].
Si l'on admet que ce n'est absolument pas la volonté de choquer ou de mettre mal à l'aise ses élèves qui anime Samuel Paty, demeure une question : pourquoi a-t-il choisi de montrer cette caricature et comment a-t-il explicité ou justifié ce choix devant ses élèves ?
La caricature « Mahomet, une étoile est née ! » est parue le 19 septembre 2012 (et non en 2006 comme l'indique à tort le rapport de l'Éducation nationale) en dernière page de Charlie Hebdo, où elle a été publiée avec d'autres, sous le titre : « Les couvertures auxquelles vous avez échappé ». Cette caricature n'a donc jamais fait la une de Charlie Hebdo. Elle apparaît dans un contexte et à l'occasion d'une actualité précise que l'on doit rappeler sous peine de ne rien comprendre au dessin, en particulier à l'étoile jaune.
Celle-ci n'est pas une étoile de David. Elle ne cherche pas à tourner en dérision le symbole de la discrimination et du marquage imposés aux Juifs par les nazis. Cette étoile jaune à cinq branches est une allusion ironique au Walk of Fame, trottoir célèbre de Hollywood aux quelque 2 600 étoiles consacrées aux personnalités du monde du spectacle. Elle s'inscrit dans une caricature qui attaque un navet, Innocence of Muslims ou Innocence of Bin Laden, diffusé une seule fois, en juillet 2012, devant moins de dix personnes, dans un théâtre loué à cet effet, situé sur ce même boulevard de Hollywood. Charge grotesque contre un personnage présenté comme le prophète Muhammad, Innocence of Muslims insiste sur le caractère paillard, incestueux, sanguinaire, idiot (et on en passe) du Prophète. De ce film ne subsiste qu'un extrait de 14 minutes, encore aujourd'hui visible sur YouTube.
Sous-titré en arabe, exploité par les islamistes, cet extrait de Innocence of Muslims va embraser le Moyen-Orient. Il provoquera de nombreux morts et des centaines de blessés partout dans le monde. L'émeute de Benghazi, en Libye, en septembre 2012, coûtera la vie à l'ambassadeur américain.
La caricature « Mahomet, une étoile est née ! » ridiculise autant le film que la réaction disproportionnée à la réception de cette charge grossière. La source, insignifiante en elle-même, devient politiquement active contre les États-Unis quand elle est habilement construite comme blasphématoire. Jeanne Favret-Saada a démontré, dans Les Sensibilités religieuses blessées, le processus qui mène à l'injonction « vous ne direz/montrerez pas cela »[8]. L'image est dissociée de sa charge politique et philosophique pour être exclusivement investie par une signification religieuse blessante pour la sensibilité des croyants. La communication activiste qui s'en empare est d'une redoutable efficacité, au niveau mondial en 2012 ; en France en 2020.
Disproportion
« Pornographique », selon le père de l'élève, attentatoire à « l'intégrité » des élèves auxquels elle a été montrée, selon l'agitateur islamiste, la caricature « Mahomet, une étoile est née ! » dit tout autre chose lorsqu'elle utilisée comme exemple à l'appui dans un cours sur la liberté d'expression par Samuel Paty.
D'abord parce que cette caricature est projetée avec une autre caricature, qui a fait, elle, la une de Charlie Hebdo une semaine après l'attentat terroriste du 7 janvier 2015, qui a causé douze morts et onze blessés au sein de l'équipe du journal. Le personnage présenté comme le prophète Muhammad est ici montré sur fond vert, la couleur de l'islam, avec une larme qui coule sur la joue, et dans ses mains une pancarte sur laquelle est écrit : « Je suis Charlie. » Le titre est : « Tout est pardonné ».
Samuel Paty choisit de faire dialoguer entre elles deux images, qui toutes deux répondent et interagissent avec des contextes d'une violence extrême (les émeutes internationales de 2012, les attentats terroristes de 2015 en France). Que cherche-t-il à faire comprendre à ses élèves dans un cours intitulé par lui : « Situation dilemme : être ou ne pas être Charlie ? »
Dilemme ? « Situation qui nécessite de faire un choix entre deux solutions contradictoires, chacune étant aussi insatisfaisante que l'autre », précise le dictionnaire. Samuel Paty ne dit à ses élèves ni qu'il faut « être Charlie » ni qu'il faut « ne pas être Charlie », si l'on suit l'intitulé de son cours. Mais comment fait-il le lien entre les deux images qu'il projette à rebours, d'abord la caricature de 2015, puis celle de 2012 ? On en est réduit ici à des conjectures.
Première hypothèse, Samuel Paty a dit à ses élèves que la liberté d'expression est absolue et ne doit céder devant aucune menace. En quoi il eût été Charlie, puisque comme l'expliquait le dessinateur Luz au sujet de la une de 2015 : « Avec cette une on voulait montrer qu'à un moment donné on a le droit de tout faire, et de tout refaire », le droit de tout dire et de tout redire, donc de continuer à caricaturer Muhammad [9]. Deuxième hypothèse, Samuel Paty a dit à ses élèves que la liberté d'expression inconditionnelle est une utopie dangereuse capable de susciter des réactions d'une violence inouïe que le temps n'épuise ni n'apaise (les attentats terroristes de 2015 faisant écho aux massacres de 2012). En quoi, il n'eût pas été Charlie. Troisième hypothèse, ce dilemme, Samuel Paty a proposé à ses élèves d'y échapper en considérant qu'emprisonné entre deux formules, le choix était mal posé.
Que l'on soit ou non Charlie, l'embrasement des opinions publiques internationales en 2012, le carnage de 2015, dont portent trace les caricatures qu'il montre, ont comme point commun d'avoir causé des morts. Beaucoup de morts pour de simples dessins. La disproportion entre la cause et les réactions est patente.
Dans l'exigence de proportionnalité, Aristote voyait la formulation du juste ; Beccaria, le socle d'un droit pénal inspiré par les philosophes des Lumières. Les juristes révolutionnaires de 1789 feront de la proportionnalité un principe fondamental du nouveau droit pénal.
On fera ici l'hypothèse que les 5 et 6 octobre 2020 Samuel Paty a commenté devant ses élèves le principe de proportionnalité et leur a expliqué que c'est avec un crayon, non avec un prêche, encore moins avec une kalachnikov, que l'on répond à une caricature - dont il importe peu (ou pas) qu'elle soit bonne ou mauvaise. On ne tire pas sur les moineaux à coups de canon : les juristes le savent ; des élèves de 12 ou 13 ans peuvent, ou mieux, doivent, le comprendre. Les 5 et 6 octobre 2020, Samuel Paty a fait son métier de professeur d'histoire[10]
Image : LEWIS JOLY / AP / SIPA
Notes
1. Cf. P. Guyonnet, « Conflans : des caricatures montrées par Samuel Paty à l'attentat, ce qu'il s'est passé », HuffPost, 17 octobre 2020.
2. « Rapport à Monsieur le ministre de l'Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports. Enquête sur les événements survenus au collège du Bois-d'Aulne (Conflans-Sainte-Honorine) avant l'attentat du 16 octobre 2020 », octobre-décembre 2020. Consultable sur Internet. Sauf mention contraire, les citations qui suivent sont tirées de ce rapport.
3. « Attentat de Conflans : sept personnes mises en examen dans le cadre de l'enquête sur l'assassinat de Samuel Paty », Le Monde, 21 octobre 2020.
4. S. Mouillard et al., « Monsieur Paty, il était trop drôle, on voulait tous l'avoir », Libération, 18 octobre 2020.
5. « Conflans : une note de renseignement retrace la chronologie des jours précédant l'attaque », Libération, 17 ocotobre 2020.
6. « Assassinat de Samuel Paty. La collégienne qui avait accusé le professeur a reconnu avoir menti », Ouest-France, 7 mars 2021.
7. Fiche explicative élaborée par l'association « Dessinez, Créez, Liberté » (DCL) fondée par Charlie Hebdo et SOS Racisme au lendemain des attentats de janvier 2015 afin d'offrir aux enseignants, en particulier, « des outils pédagogiques originaux ». La fiche est consultable à dessinezcreezliberte.com/fiches-decryptage/religioncaricature demahomet/
8. J. Favret-Saada, Les Sensibilités religieuses blessées. Christianismes, blasphèmes et cinéma, 1965-1988, Fayard, 2017, p. 327.
9. « Charlie Hebdo : Luz explique sa caricature de Mahomet », Le Parisien, 13 janvier 2015.
10. Cf. V. Duclert, « Penser à Samuel Paty », Historiens & Géographes n° 452, 2020, p. 20.
L'AUTEURE
Directrice de recherche au CNRS, Anne Simonin a notamment publié Le Droit de désobéissance. Les Éditions de Minuit en guerre d'Algérie (Minuit, 2012) et a codirigé « La Révolution en 3D : le texte, les images et le mouvement » (La Révolution française n° 20, 2021).
DANS LE TEXTE
Dialogue prof-élèves
Extrait du film Les Héritiers de Marie-Castille Mention-Schaar (2014), inspiré d'une histoire vraie. Mme Gueguen (incarnée par Ariane Ascaride), professeure d'histoire-géographie et d'histoire de l'art, projette à ses élèves de seconde la mosaïque du Jugement dernier de la basilique de Torcello et provoque un tollé.
- Qui est en enfer ?
- Les méchants... les gens qui ont fait du mal...
- Les méchants c'est qui ? Les ennemis du Christ... Un chef barbare avec un évêque... Une princesse... Et d'après certains experts Mahomet...
- Quoi ? Vous racontez quoi, là, Madame ? (Bruits divers.)
- Qu'est-ce qui vous choque ? (Un élève se lève et fait mine de sortir de la classe.)
- Vous racontez n'importe quoi... Ils nous respectent même pas. (Bruits divers.)
- Venez-vous asseoir... Revenons à la base.
- Mahomet il est pas en enfer... C'est le Prophète... Vous racontez quoi ?... On représente pas le Prophète... On le met pas en enfer...
- Elle est où cette image ?
- Dans une église.
- Elle s'adresse à qui ?
- Aux chrétiens.
- Et à cette époque les chrétiens sont en lutte contre qui ?
- L'islam.
- Alors ils vont le mettre où l'ennemi ?
- En enfer.
- Voilà pourquoi Mahomet se retrouve là. Mais ce qui m'intéresse, c'est votre réaction. Ça prouve que cette image fonctionne. Elle vous fait réagir parce que c'est une image de propagande. Il n'y a pas d'image innocente."
Marie-Castille Mention-Schaar, Les Héritiers, 2014, disponible en VOD sur Canal VOD.
Dossier : Le sondage de « L'Histoire » in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : Dossier : Le sondage de « L'Histoire » Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 45 Langues : Français (fre) Mots-clés : sondage prof d'histoire prof de géographie 2021 Note de contenu : 2 984 personnes ont répondu à notre questionnaire en ligne durant l'été 2021. Voici les premiers résultats.
Les résultats complets, l'analyse par Philippe Joutard ainsi qu'une sélection de témoignages sont à consulter ici : « Professeurs d’histoire-géo : une profession mobilisée »
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 45[article] Dossier : Le sondage de « L'Histoire » [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] . - 2021 . - p. 45.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 45
Mots-clés : sondage prof d'histoire prof de géographie 2021 Note de contenu : 2 984 personnes ont répondu à notre questionnaire en ligne durant l'été 2021. Voici les premiers résultats.
Les résultats complets, l'analyse par Philippe Joutard ainsi qu'une sélection de témoignages sont à consulter ici : « Professeurs d’histoire-géo : une profession mobilisée »
Dossier : La révolution Lavisse / Olivier Loubes in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : Dossier : La révolution Lavisse Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Olivier Loubes, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 46-49 Langues : Français (fre) Mots-clés : sondage prof d'histoire pédagogue historien réforme Capes Note de contenu :
Pour Lavisse, la voie est claire : un professeur d'histoire, c'est un pédagogue mais aussi un historien. Une tradition républicaine à la vie dure que pourrait remettre en cause la récente réforme du Capes.
Nous sommes tous des professeurs d'histoire ». Cet éditorial-manifeste de L'Histoire en décembre 2020 pose - à juste titre ! - la solidarité envers Samuel Paty comme une identité commune. Alors, oui, nous sommes tous des professeurs d'histoire. Mais comme l'on s'intéresse dans ce dossier à celles et ceux qui ont choisi d'en faire profession, force est de dire que l'on ne naît pas professeur d'histoire : on le devient. Est alors essentielle pour notre démocratie la question du comment on le devient. Or, pour mieux saisir ce qu'il advient de nos jours à la fabrique des professeurs, il faut remonter à la grande réforme initiée par Ernest Lavisse dans les années 1880-1890.
Modèle prussien
A la fin du XIXe siècle celui-ci est en effet partout, comme le note son historien de référence Jean Leduc1 : auteur d'histoires de France, universitaire ou scolaire, chez Hachette ou Armand Colin, professeur à la Sorbonne à partir de 1880, secrétaire général ...
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 46-49[article] Dossier : La révolution Lavisse [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Olivier Loubes, Auteur . - 2021 . - p. 46-49.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 46-49
Mots-clés : sondage prof d'histoire pédagogue historien réforme Capes Note de contenu :
Pour Lavisse, la voie est claire : un professeur d'histoire, c'est un pédagogue mais aussi un historien. Une tradition républicaine à la vie dure que pourrait remettre en cause la récente réforme du Capes.
Nous sommes tous des professeurs d'histoire ». Cet éditorial-manifeste de L'Histoire en décembre 2020 pose - à juste titre ! - la solidarité envers Samuel Paty comme une identité commune. Alors, oui, nous sommes tous des professeurs d'histoire. Mais comme l'on s'intéresse dans ce dossier à celles et ceux qui ont choisi d'en faire profession, force est de dire que l'on ne naît pas professeur d'histoire : on le devient. Est alors essentielle pour notre démocratie la question du comment on le devient. Or, pour mieux saisir ce qu'il advient de nos jours à la fabrique des professeurs, il faut remonter à la grande réforme initiée par Ernest Lavisse dans les années 1880-1890.
Modèle prussien
A la fin du XIXe siècle celui-ci est en effet partout, comme le note son historien de référence Jean Leduc1 : auteur d'histoires de France, universitaire ou scolaire, chez Hachette ou Armand Colin, professeur à la Sorbonne à partir de 1880, secrétaire général ...
L'Atelier des CHERCHEURS : Alphonse X, le roi sage / Johan Puigdengolas in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : L'Atelier des CHERCHEURS : Alphonse X, le roi sage Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Johan Puigdengolas, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 56-61 Langues : Français (fre) Mots-clés : roi Alphonse X Espagne Note de contenu :
Le roi de Castille et de León a laissé de lui l'image d'un monarque bien trop occupé à contempler les étoiles pour prêter attention à la conduite de l'État. Il fut en réalité un souverain ambitieux à la tête d'un royaume en pleine expansion au XIIIe siècle.
Contemporain de Saint Louis, Alphonse X, dit « le Sage » ou « le Savant », roi de Castille et de León entre 1252 et 1284, fait partie des souverains qui ont marqué l'Europe médiévale, mais reste pourtant peu connu en France. Son règne, caractérisé par une dynamique politique complexe et une production intellectuelle sans équivalent à l'époque, demeure une véritable pierre angulaire de l'histoire des royaumes ibériques et son héritage fascine encore aujourd'hui philologues et historiens.
Fils du roi Ferdinand III de Castille, Alphonse X naît à Tolède en 1221, au moment de l'étape finale de la reconquête par les chrétiens de la péninsule Ibérique, sous domination islamique depuis 711. Son éducation en Galice alimente son goût pour la langue gallego-portugaise, dans laquelle il compose des poèmes de dévotion mariale, les Cantigas de Santa María, qui forment une sorte d'autobiographie. Le prince s'implique très jeune dans les affaires du royaume. Il joue un rôle décisif dans la prise de Murcie sur les Almohades en 1243 et celle de Séville en 1248. Son accession au trône de Castille en 1252, au lendemain de la reconquête des grandes villes andalouses, l'oblige à composer avec une situation inédite, à savoir des villes entièrement vidées de leur population, mais aussi la présence de sujets musulmans (les mudéjars).
Dans les premières années de son règne il assure donc le repeuplement (repoblación) du sud du royaume en ayant recours, comme ses prédécesseurs, à des chartes de peuplement (cartas pueblas) octroyant aux nouvelles populations, guerrières et paysannes, souvent venues du nord, d'importants privilèges socio-économiques (fueros). Il tente aussi de garantir l'ordre sur ses terres en promulguant deux sommes juridiques, le Fuero real et l'Espéculo, afin de rendre homogènes les lois du royaume. Le Fuero real est appliqué dès 1255 dans un petit nombre de villes nouvellement conquises (Aguilar de Campóo, Peñafiel). En revanche, l'Espéculo reste inachevé, chaque grande ville gardant ses fueros et son autonomie. Les conflits interconfessionnels entre chrétiens, musulmans et Juifs ainsi que la stabilisation des frontières seront des problèmes récurrents de son règne.
Les anciennes capitales d'Al-Andalus regorgent de bibliothèques intactes et de sources inconnues du reste de l'Occident chrétien. Fasciné par ces fonds, le monarque organise et promeut un travail collaboratif entre intellectuels issus des trois cultures, des Juifs et des alfaquis, juristes et médecins musulmans, travaillant avec des clercs chrétiens. Si des entreprises de traduction de l'arabe avaient déjà été menées avant lui, notamment à Tolède dès le XIIe siècle, elles prennent une ampleur sans précédent. Ses équipes ou ateliers traduisent et compilent essentiellement des textes scientifiques (ouvrages d'astronomie, lapidaires - traités sur les pierres précieuses). L'oeuvre originale en arabe est traduite oralement en castillan et mise par écrit dans quelques rares cas en latin (par Jean de Crémone, notaire du roi, ou le religieux Garci Pérez), mais le plus souvent en castillan, ce qui constitue la grande originalité des oeuvres produites dans le scriptorium d'Alphonse X (son atelier de conception et de copistes).
Cette collaboration a longtemps alimenté un mythe : celui d'un Alphonse X à l'esprit laïque. S'il est manifeste que, tout au long de son règne, le monarque s'est affranchi des barrières politiques et religieuses pour ce qui relève de la production culturelle, la législation qu'il met en place, en ligne directe des principes conciliaires de Latran IV (1215), contredit cette apparente tolérance. Ainsi, dans les Siete Partidas, le grand code de lois composé entre 1256 et 1284, il est par exemple précisé qu'un Maure qui entretient des relations intimes avec une « chrétienne vierge » doit être lapidé. Si la femme est une prostituée, il sera « battu de verges en public » la première fois, mis à mort la seconde. De même, le titre XXIV de la dernière partie des Siete Partidas précise les châtiments que subiront les Juifs ayant commis un délit contre les chrétiens.
On suppose toutefois qu'il y eut une différence certaine entre les préceptes légaux et la réalité des faits. Alphonse X fut plus tolérant que d'autres envers les Juifs, puisqu'ils avaient la liberté de culte et la possibilité de vivre parmi les chrétiens. Cette curiosité pour la science arabe et la contribution à son entreprise culturelle d'intellectuels issus des minorités juive et musulmane ont suscité la réticence de ses contemporains et de ses continuateurs.
Contrairement à ce qu'il se passe au XIIIe siècle en Angleterre ou en France, ce n'est pas l'Université, mais la Cour, qui devient sous son règne le centre de la vie intellectuelle du royaume. Autour d'elle gravitent de nombreux troubadours de Provence ou de Portugal, des lettrés venus d'Italie et d'Angleterre. Mû par un souci d'érudition, Alphonse X attire et fédère les forces vives. On lui prête une oeuvre sans équivalent pour son époque. Mécène, concepteur et parfois coauteur des écrits qui lui sont attribués, le roi est à l'origine d'un corpus monumental d'une cinquantaine de textes et de traductions. Cet ensemble couvre tous les domaines du savoir : la poésie et l'hagiographie, l'histoire (Estoria de España, General Estoria), l'astronomie (les Tablas alfonsinas), l'astrologie et l'ésotérisme, le droit ou encore le jeu (Libro del ajedrez, dados y tablas).
S'il est difficile aujourd'hui encore d'interpréter les raisons d'une entreprise intellectuelle d'une telle ampleur, il est certain que la légitimité du pouvoir alphonsin repose sur la sagesse. Pour être un bon roi, il faut être un sage, c'est-à-dire un savant. Alphonse X se place ainsi dans la lignée d'autres rois du XIIIe siècle, notamment l'empereur germanique Frédéric II (1220-1250). Dans les oeuvres rédigées par ses collaborateurs, Alphonse X est lui-même comparé à des modèles de gouvernants guidés par la sagesse, comme Salomon ou Alexandre le Grand. Il reste que sa volonté de créer des oeuvres incluant tous les champs du savoir, capables de s'adresser à l'ensemble de ses sujets et lisibles par eux, c'est-à-dire écrites en castillan ou gallego-portugais, le distingue notablement.
Son oeuvre emblématique est sa somme de droit, les Siete Partidas, déjà évoquée. Réécrite à plusieurs reprises, cette oeuvre est divisée en sept parties, sur le modèle du Digeste de Justinien, chaque livre étant inauguré par une des initiales de son nom (A-L-F-O-N-S-O). Elle fut pensée comme une législation totale potentiellement applicable à des territoires et des sujets au-delà de Castille et lui servit notamment à soutenir ses prétentions au titre impérial, qu'il brigua à partir de 1256.
« Le fait de l'Empire »
Cette année-là, alors que la Cour séjourne à Soria, Alphonse X reçoit la visite d'une ambassade pisane. La cité italienne, acquise au parti des gibelins1, propose sa candidature au trône du Saint Empire, resté vacant depuis la mort de Frédéric II de Hohenstaufen en 1250. Alphonse descend en effet, du côté maternel, de la famille impériale à la fois germanique et byzantine. Le monarque engage alors, et pour près de vingt ans, ce que l'on nomme el fecho del Imperio, « le fait de l'Empire ». Il cherche des appuis partout dans une Europe tiraillée par les guerres qui sévissent dans la péninsule italienne, les rivalités méditerranéennes et l'immixtion de la papauté dans les affaires temporelles. Ce contexte pèse tout autant sur son entreprise que les conflits internes au royaume. En 1264 une révolte des mudéjars gronde à Murcie. Le roi se tourne vers son beau-père Jacques Ier d'Aragon pour l'écraser.
Après de nombreux revers, le roi se lance dans une ultime tentative pour obtenir la couronne impériale. En 1275 il se rend à Beaucaire, près d'Avignon, à la rencontre du pape Grégoire X pour contester l'élection de Rodolphe de Habsbourg. L'entrevue est un échec et inaugure l'annus horribilis de son règne.
Alors qu'il se trouve en France, accaparé par le sujet impérial puis affligé par une maladie contractée à Montpellier, les troupes musulmanes de l'émirat de Grenade, soutenues par les Mérinides, une dynastie d'origine berbère, qui depuis 1269 a renversé les Almohades et contrôle une grande partie du Maghreb, envahissent le royaume. Elles s'installent sporadiquement sur la côte andalouse, plaçant le sud de la péninsule dans un état permanent de guerre larvée ou ouverte. Ferdinand, son fils aîné et héritier du trône, contracte une maladie et meurt en partant à leur rencontre, menaçant encore plus le fragile équilibre politique du royaume castillan.
A son retour tardif quelques mois plus tard en Castille, le roi est contraint de négocier une trêve avec l'ennemi. En outre, sa course à l'Empire a fortement déplu au clergé et à une noblesse privée des butins de la guerre depuis l'achèvement de la Reconquête. En plus de lui reprocher de délaisser la politique intérieure, les nobles critiquent une fiscalité trop pesante et le poids grandissant du roi dans la conduite des affaires du royaume. Privés des avantages et des émoluments liés aux anciens fueros, le clergé et la noblesse ne cachent pas leur mécontentement. Les tensions se cristallisent autour du concept, novateur, de naturalité (naturaleza) porté par Alphonse X. Définie comme un lien indissoluble entre le roi, le peuple et le territoire, la naturalité est un véritable leitmotiv de sa production juridique. Elle trouve un prolongement concret dans les Cortes, dont Alphonse X renforce considérablement le rôle.
En guise de protestation, dès 1272, plusieurs nobles de haut parage décident de se « dénaturaliser » et se déclarent vassaux de l'émir de Grenade. Il faudra au roi beaucoup de diplomatie et de largesses pour regagner ces hommes à sa cause. Après 1275, chaque jour apporte son lot de déconvenues. Alphonse X doit faire face aux prétentions de son second fils Sanche qui, fort de l'aura acquise en l'absence de son père, souhaite bouleverser l'ordre de succession en devenant l'héritier du trône en lieu et place de ses neveux, les fils de son frère Ferdinand de la Cerda. Violante, l'épouse d'Alphonse X, quitte le royaume avec les héritiers légitimes et cherche des appuis en Aragon puis en France. Le roi tente à plusieurs reprises de concilier les deux parties. Il fait réécrire les textes juridiques, afin qu'ils soient favorables à Sanche, et propose des compensations à ses petits-enfants, notamment le royaume de Jaén. Le contexte n'est cependant guère favorable à une issue apaisée. L'opposition croissante du clergé castillan, mais aussi la victoire de Pierre III d'Aragon au cours des Vêpres siciliennes en 1282 font définitivement vaciller le pouvoir d'Alphonse X. Pierre III n'a pas seulement défait les troupes françaises de Charles Ier d'Anjou qui régnait sur l'île depuis 1266, mais, en devenant roi de Sicile, il met fin au projet qui sous-tendait toutes les entreprises d'Alphonse X : être reconnu empereur, comme Alphonse VII, par les différents pouvoirs péninsulaires. En avril 1282, au cours des Cortes de Valladolid convoquées par Sanche, et en présence d'une partie de la famille royale, Alphonse X est destitué.
Le roi s'exile alors à Séville, où il vit jusqu'à sa mort, entouré de quelques fidèles. Là, il entreprend la révision d'une partie de ses oeuvres et compose ses tout derniers écrits. Il commande notamment une ultime réécriture des Siete Partidas, que l'on connaît sous le nom de Setenario, et qui constitue, selon sa volonté, à la fois un « trésor », un « miroir » et un « enseignement ». Ce texte inachevé synthétise l'ensemble des savoirs auxquels il s'est intéressé. Le roi sage meurt le 4 avril 1284 après avoir laissé deux testaments dans lesquels il maudit son fils, le futur Sanche IV. Cette malédiction pesa lourdement sur la légitimité du lignage castillan jusqu'à l'avènement d'Henri II en 1369.
De la légende noire à l'image pieuse
Il faut attendre Charles V, autre roi « sage », qui disposait de certaines oeuvres d'astronomie alphonsine dans sa bibliothèque2, voire François Ier, dans le contexte bien différent de la Renaissance, pour trouver en France un équivalent à la politique culturelle menée par Alphonse X.
Dans l'histoire espagnole, Alphonse X reste une figure ambiguë. Sa postérité oscille entre la vision d'un roi blasphémateur et l'image pieuse d'un souverain progressiste ayant laissé à la Castille un héritage intellectuel unique. La réputation de blasphémateur du roi vient d'un récit qui circula à la toute fin de sa vie, au moment de la rébellion de son fils Sanche, mis en forme dans la Chronique générale de 1344, compilée par Pedro Alfonso de Barcelos, fils du roi Denis Ier de Portugal et arrière-petit-fils d'Alphonse X. Selon ce récit, le roi, entouré de quelques nobles, aurait dit que, s'il avait été présent avec Dieu au commencement du monde, il l'aurait mieux ordonné. Il n'est pas certain que le souverain ait prononcé ces paroles. Sans doute faut-il voir dans ce récit une tentative politique pour ternir son image tout en dénonçant son goût pour les sciences arabes. Cette légende a néanmoins connu un grand succès. Elle a perduré dans les chroniques castillanes, discréditant durablement le lignage du roi.
Au cours des XIVe et XVe siècles les chroniqueurs ajoutent à la légende des épisodes de songes et de visions ; ils en multiplient les témoins et les acteurs. Le récit acquiert une épaisseur nouvelle, qui contribue sans doute à sa fortune. Au XVIe siècle, il inspire au jésuite Juan de Mariana un jugement qui est resté dans les mémoires : « Il contemplait le ciel et observait les étoiles, mais dans le même temps, il perdit la terre et le royaume. » Cette vision d'Alphonse X s'est imposée en Europe comme en Amérique. Dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes Fontenelle rappelle encore qu'« un roi de Castille, grand mathématicien, mais apparemment peu dévot, disait que si Dieu l'eût appelé à son conseil, quand il fit le monde, il lui eût donné de bons avis ».
Parallèlement à cette vision sulfureuse, Alphonse X jouit d'une grande aura intellectuelle. A sa mort, il laisse un corpus monumental quoique inachevé. Ses textes sont copiés, imités et diffusés des siècles durant. Ses chroniques constituent un modèle par rapport auquel tous les chroniqueurs postérieurs sont amenés à se définir. Les Siete Partidas, son grand code de lois, sont rééditées et promulguées jusqu'au XIXe siècle, en particulier dans des contextes de crise, en Espagne comme en Amérique latine3. Elles ont servi de source à la Constitution espagnole de 1978, notamment en ce qui concerne l'ordre de succession au trône. Dans le domaine scientifique, les Tables alphonsines ont été traduites, glosées et utilisées un peu partout en Europe. De réputation internationale, l'ouvrage figurait dans la bibliothèque de Copernic. Enfin, sa poésie mariale, mise en musique, fait l'objet de commémorations liturgiques dans quelques cathédrales espagnoles.
Au XVIIIe siècle le travail des sociétés savantes et des académies royales, ainsi que l'entreprise d'inventaire des fonds nationaux menée par la Comisión de Archivos, permettent de prendre la mesure des apports réels d'Alphonse X à l'histoire intellectuelle hispanique. On redécouvre le roi sage, lui prêtant alors l'invention de la langue castillane, qu'il a certes fixée en grande partie - en l'érigeant en langue de culture au détriment du latin - mais dont il n'est pas le premier usager dans la documentation officielle du royaume.
La liste des oeuvres qui lui sont attribuées s'allonge. Alphonse X devient une sorte d'image pieuse, incarnation d'un âge d'or de la pensée espagnole, une « gloire de la nation ». Il fait partie de la galerie de figures médiévales qui, avec le Cid ou les Rois Catholiques, ont nourri l'imaginaire nationaliste du franquisme. Dès 1939 le régime crée l'ordre d'Alphonse X le Sage, une décoration destinée à récompenser l'excellence dans le domaine de la science, de la culture et de l'éducation. Réformé en 1988, cet ordre existe toujours aujourd'hui ; le roi Philippe VI en est le grand maître. Une statue d'Alphonse X, que l'on doit au sculpteur José Alcoverro Amorós, orne les marches de la Bibliothèque nationale d'Espagne depuis 1892, aux côtés de Cervantès, Juan Luis Vives ou Isidore de Séville.
Les études sur Alphonse X se sont grandement développées au cours du XXe siècle. Le roi est devenu une figure à épithètes (l'Historien, le Magicien, l'Astrologue), au risque de brouiller plus encore l'abord de cette personnalité hors du commun. Sa production, ses sources, son mécénat artistique, son iconographie, ses héritiers : autant de sujets de recherche féconds. Parmi ce mare magnum d'études, on retiendra les liens que le souverain entretient avec quelques figures remarquables du Moyen Age. Alphonse X est lié à Saint Louis, fils de sa grand-tante Blanche de Castille, qui lui fit don de quelques ouvrages rares dont la somptueuse Bible de Saint Louis, conservée dans la chapelle royale de Tolède. Ces oeuvres figurent dans son testament. On sait également qu'il reçut à sa cour Brunetto Latini, intellectuel florentin et auteur du Livre du Trésor, qui devint le précepteur de Dante. Il a été suggéré que son séjour à la cour de Castille a grandement influencé sa production, et que la consultation de certains écrits, notamment la traduction du Livre de l'échelle de Mahomet promue par Alphonse X, a eu une influence décisive sur la structure et le contenu de la Divine Comédie.
Note
1. Les gibelins sont les partisans de la suprématie de l'empereur germanique sur celle du pape en Italie.
2. Cf. J.-P. Boudet, « Le modèle du roi sage aux XIIIe et XIVe siècles : Salomon, Alphonse X et Charles V », Revue historique n° 647, 2008/3, pp. 545-566.
3. Cf. J. D. Rodríguez-Velasco, « La urgente presencia de las Siete Partidas », La Corónica, 38 : 2, 2010, pp. 99-135.
L'AUTEUR
Professeur d'espagnol, chargé d'enseignement à l'université Toulouse-Jean-Jaurès, Johan Puigdengolas a soutenu en 2019 sa thèse, « Pour une approche de la pensée alphonsine : le cas du "Setenario" (Castille-León, XIIIe siècle) ».
Décryptage
Spécialiste de l'histoire intellectuelle et de la littérature espagnoles du Moyen Age central, Johan Puigdengolas propose ici, à l'occasion des 800 ans de la naissance d'Alphonse X (1252-1284), de revenir sur son parcours singulier. En retraçant la diffusion et la réception de son oeuvre, il montre comment s'est construite l'image du roi de Castille et de León devenu une figure culturelle incontournable de la mémoire nationale espagnole.
À SAVOIR
Des oeuvres lisibles par tous ses sujets
Contrairement à une idée reçue, Alphonse X n'est pas l'inventeur de la langue castillane, même s'il l'érigea en langue officielle et contribua à l'enrichissement de son vocabulaire. Le castillan est la langue de ses oeuvres scientifiques, historiques et juridiques, tandis que le gallego-portugais est réservé à sa production poétique. Cet usage rendait ses oeuvres lisibles par l'ensemble de ses sujets, mais explique la diffusion limitée de ses oeuvres dans l'Europe latine.
MOTS CLÉS
Cortes
Assemblées représentatives convoquées et présidées par le roi, rassemblant délégués des villes du royaume, de la noblesse et du clergé. En Castille, leurs fonctions sont peu à peu restreintes à un rôle fiscal. Le terme « Cortes » désigne encore aujourd'hui le Parlement espagnol.
Mudéjars
Musulmans d'Espagne passés, après la Reconquête, sous l'autorité des chrétiens.
L'extension du royaume de Castille
Alphonse X accède au trône en 1252 dans la phase finale de la Reconquista contre les Almohades. Il a précédemment contribué aux prises de Murcie et de Séville. Sous son règne, seul l'émirat de Grenade, aux mains des Nasrides, reste musulman, mais devient vassal de la Castille en 1248. A partir de 1275, le roi entretient une guerre larvée contre lui.
MOT CLÉ
Reconquista (Reconquête)
Il s'agit des guerres menées par les royaumes chrétiens pour reprendre l'Espagne aux musulmans. Elle prend de l'ampleur avec la prise de Tolède en 1085 et la victoire décisive de Las Navas de Tolosa en 1212. Elle s'achève pratiquement avec la chute de Séville en 1248. Seules Grenade et sa région résistent jusqu'en 1492.
800 ans !
En Espagne, les célébrations pour les 800 ans de la naissance d'Alphonse X sont coordonnées par un conseil spécial depuis la mairie de Tolède. Plusieurs expositions ont ouvert, notamment à Ourense, sur les Cantigas de Santa María. Une autre se tiendra du 18 novembre 2021 au 13 février 2022 à la Bibliothèque nationale d'Espagne à Madrid (où se trouve la statue ci-contre). En France, des colloques sont organisés, notamment en mars 2022, à l'initiative de Carlos Heusch à l'ENS de Lyon sur la littérature juridique alphonsine. L'effervescence s'est accrue depuis la publication du programme de l'agrégation d'espagnol pour 2022-2023 avec « Savoir et pouvoir dans la Castille médiévale : l'entreprise historiographique et juridique du roi Alphonse X (1252-1284) ».
POUR EN SAVOIR PLUS
S. Escurignan, Une genèse pour l'Espagne. Le récit des origines dans la Estoria de España d'Alphonse X le Sage, e-Spania Books, 2021.
E. Fidalgo (dir.), Alfonso X el Sabio. Cronista y protagonista de su tiempo, San Millán de la Cogolla, Cilengua, 2020.
D. Gregorio (dir.), L'Héritage alphonsin, 800 ans après. El legado alfonsí, 800 años después, L'Harmattan, à paraître.
J. D. Rodríguez-Velasco, Dead Voice. Law, Philosophy, and Fiction in the Iberian Middle Ages, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2021.
H. Salvador Martínez, El humanismo medieval y Alfonso X el Sabio, Madrid, Polifemo, 2016.
Trois projets numériques
Estoria de Espanna Digital sur l'édition numérique d'une des grandes chroniques attribuées à Alphonse X blog.bham.ac.uk/estoriadigital
7 Partidas Digital, qui oeuvre à l'édition et au commentaire du corpus juridique alphonsin 7partidas.hypotheses.org
ALFA, qui s'intéresse à l'héritage alphonsin pour l'astronomie européenne alfa.hypotheses.org
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 56-61[article] L'Atelier des CHERCHEURS : Alphonse X, le roi sage [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Johan Puigdengolas, Auteur . - 2021 . - p. 56-61.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 56-61
Mots-clés : roi Alphonse X Espagne Note de contenu :
Le roi de Castille et de León a laissé de lui l'image d'un monarque bien trop occupé à contempler les étoiles pour prêter attention à la conduite de l'État. Il fut en réalité un souverain ambitieux à la tête d'un royaume en pleine expansion au XIIIe siècle.
Contemporain de Saint Louis, Alphonse X, dit « le Sage » ou « le Savant », roi de Castille et de León entre 1252 et 1284, fait partie des souverains qui ont marqué l'Europe médiévale, mais reste pourtant peu connu en France. Son règne, caractérisé par une dynamique politique complexe et une production intellectuelle sans équivalent à l'époque, demeure une véritable pierre angulaire de l'histoire des royaumes ibériques et son héritage fascine encore aujourd'hui philologues et historiens.
Fils du roi Ferdinand III de Castille, Alphonse X naît à Tolède en 1221, au moment de l'étape finale de la reconquête par les chrétiens de la péninsule Ibérique, sous domination islamique depuis 711. Son éducation en Galice alimente son goût pour la langue gallego-portugaise, dans laquelle il compose des poèmes de dévotion mariale, les Cantigas de Santa María, qui forment une sorte d'autobiographie. Le prince s'implique très jeune dans les affaires du royaume. Il joue un rôle décisif dans la prise de Murcie sur les Almohades en 1243 et celle de Séville en 1248. Son accession au trône de Castille en 1252, au lendemain de la reconquête des grandes villes andalouses, l'oblige à composer avec une situation inédite, à savoir des villes entièrement vidées de leur population, mais aussi la présence de sujets musulmans (les mudéjars).
Dans les premières années de son règne il assure donc le repeuplement (repoblación) du sud du royaume en ayant recours, comme ses prédécesseurs, à des chartes de peuplement (cartas pueblas) octroyant aux nouvelles populations, guerrières et paysannes, souvent venues du nord, d'importants privilèges socio-économiques (fueros). Il tente aussi de garantir l'ordre sur ses terres en promulguant deux sommes juridiques, le Fuero real et l'Espéculo, afin de rendre homogènes les lois du royaume. Le Fuero real est appliqué dès 1255 dans un petit nombre de villes nouvellement conquises (Aguilar de Campóo, Peñafiel). En revanche, l'Espéculo reste inachevé, chaque grande ville gardant ses fueros et son autonomie. Les conflits interconfessionnels entre chrétiens, musulmans et Juifs ainsi que la stabilisation des frontières seront des problèmes récurrents de son règne.
Les anciennes capitales d'Al-Andalus regorgent de bibliothèques intactes et de sources inconnues du reste de l'Occident chrétien. Fasciné par ces fonds, le monarque organise et promeut un travail collaboratif entre intellectuels issus des trois cultures, des Juifs et des alfaquis, juristes et médecins musulmans, travaillant avec des clercs chrétiens. Si des entreprises de traduction de l'arabe avaient déjà été menées avant lui, notamment à Tolède dès le XIIe siècle, elles prennent une ampleur sans précédent. Ses équipes ou ateliers traduisent et compilent essentiellement des textes scientifiques (ouvrages d'astronomie, lapidaires - traités sur les pierres précieuses). L'oeuvre originale en arabe est traduite oralement en castillan et mise par écrit dans quelques rares cas en latin (par Jean de Crémone, notaire du roi, ou le religieux Garci Pérez), mais le plus souvent en castillan, ce qui constitue la grande originalité des oeuvres produites dans le scriptorium d'Alphonse X (son atelier de conception et de copistes).
Cette collaboration a longtemps alimenté un mythe : celui d'un Alphonse X à l'esprit laïque. S'il est manifeste que, tout au long de son règne, le monarque s'est affranchi des barrières politiques et religieuses pour ce qui relève de la production culturelle, la législation qu'il met en place, en ligne directe des principes conciliaires de Latran IV (1215), contredit cette apparente tolérance. Ainsi, dans les Siete Partidas, le grand code de lois composé entre 1256 et 1284, il est par exemple précisé qu'un Maure qui entretient des relations intimes avec une « chrétienne vierge » doit être lapidé. Si la femme est une prostituée, il sera « battu de verges en public » la première fois, mis à mort la seconde. De même, le titre XXIV de la dernière partie des Siete Partidas précise les châtiments que subiront les Juifs ayant commis un délit contre les chrétiens.
On suppose toutefois qu'il y eut une différence certaine entre les préceptes légaux et la réalité des faits. Alphonse X fut plus tolérant que d'autres envers les Juifs, puisqu'ils avaient la liberté de culte et la possibilité de vivre parmi les chrétiens. Cette curiosité pour la science arabe et la contribution à son entreprise culturelle d'intellectuels issus des minorités juive et musulmane ont suscité la réticence de ses contemporains et de ses continuateurs.
Contrairement à ce qu'il se passe au XIIIe siècle en Angleterre ou en France, ce n'est pas l'Université, mais la Cour, qui devient sous son règne le centre de la vie intellectuelle du royaume. Autour d'elle gravitent de nombreux troubadours de Provence ou de Portugal, des lettrés venus d'Italie et d'Angleterre. Mû par un souci d'érudition, Alphonse X attire et fédère les forces vives. On lui prête une oeuvre sans équivalent pour son époque. Mécène, concepteur et parfois coauteur des écrits qui lui sont attribués, le roi est à l'origine d'un corpus monumental d'une cinquantaine de textes et de traductions. Cet ensemble couvre tous les domaines du savoir : la poésie et l'hagiographie, l'histoire (Estoria de España, General Estoria), l'astronomie (les Tablas alfonsinas), l'astrologie et l'ésotérisme, le droit ou encore le jeu (Libro del ajedrez, dados y tablas).
S'il est difficile aujourd'hui encore d'interpréter les raisons d'une entreprise intellectuelle d'une telle ampleur, il est certain que la légitimité du pouvoir alphonsin repose sur la sagesse. Pour être un bon roi, il faut être un sage, c'est-à-dire un savant. Alphonse X se place ainsi dans la lignée d'autres rois du XIIIe siècle, notamment l'empereur germanique Frédéric II (1220-1250). Dans les oeuvres rédigées par ses collaborateurs, Alphonse X est lui-même comparé à des modèles de gouvernants guidés par la sagesse, comme Salomon ou Alexandre le Grand. Il reste que sa volonté de créer des oeuvres incluant tous les champs du savoir, capables de s'adresser à l'ensemble de ses sujets et lisibles par eux, c'est-à-dire écrites en castillan ou gallego-portugais, le distingue notablement.
Son oeuvre emblématique est sa somme de droit, les Siete Partidas, déjà évoquée. Réécrite à plusieurs reprises, cette oeuvre est divisée en sept parties, sur le modèle du Digeste de Justinien, chaque livre étant inauguré par une des initiales de son nom (A-L-F-O-N-S-O). Elle fut pensée comme une législation totale potentiellement applicable à des territoires et des sujets au-delà de Castille et lui servit notamment à soutenir ses prétentions au titre impérial, qu'il brigua à partir de 1256.
« Le fait de l'Empire »
Cette année-là, alors que la Cour séjourne à Soria, Alphonse X reçoit la visite d'une ambassade pisane. La cité italienne, acquise au parti des gibelins1, propose sa candidature au trône du Saint Empire, resté vacant depuis la mort de Frédéric II de Hohenstaufen en 1250. Alphonse descend en effet, du côté maternel, de la famille impériale à la fois germanique et byzantine. Le monarque engage alors, et pour près de vingt ans, ce que l'on nomme el fecho del Imperio, « le fait de l'Empire ». Il cherche des appuis partout dans une Europe tiraillée par les guerres qui sévissent dans la péninsule italienne, les rivalités méditerranéennes et l'immixtion de la papauté dans les affaires temporelles. Ce contexte pèse tout autant sur son entreprise que les conflits internes au royaume. En 1264 une révolte des mudéjars gronde à Murcie. Le roi se tourne vers son beau-père Jacques Ier d'Aragon pour l'écraser.
Après de nombreux revers, le roi se lance dans une ultime tentative pour obtenir la couronne impériale. En 1275 il se rend à Beaucaire, près d'Avignon, à la rencontre du pape Grégoire X pour contester l'élection de Rodolphe de Habsbourg. L'entrevue est un échec et inaugure l'annus horribilis de son règne.
Alors qu'il se trouve en France, accaparé par le sujet impérial puis affligé par une maladie contractée à Montpellier, les troupes musulmanes de l'émirat de Grenade, soutenues par les Mérinides, une dynastie d'origine berbère, qui depuis 1269 a renversé les Almohades et contrôle une grande partie du Maghreb, envahissent le royaume. Elles s'installent sporadiquement sur la côte andalouse, plaçant le sud de la péninsule dans un état permanent de guerre larvée ou ouverte. Ferdinand, son fils aîné et héritier du trône, contracte une maladie et meurt en partant à leur rencontre, menaçant encore plus le fragile équilibre politique du royaume castillan.
A son retour tardif quelques mois plus tard en Castille, le roi est contraint de négocier une trêve avec l'ennemi. En outre, sa course à l'Empire a fortement déplu au clergé et à une noblesse privée des butins de la guerre depuis l'achèvement de la Reconquête. En plus de lui reprocher de délaisser la politique intérieure, les nobles critiquent une fiscalité trop pesante et le poids grandissant du roi dans la conduite des affaires du royaume. Privés des avantages et des émoluments liés aux anciens fueros, le clergé et la noblesse ne cachent pas leur mécontentement. Les tensions se cristallisent autour du concept, novateur, de naturalité (naturaleza) porté par Alphonse X. Définie comme un lien indissoluble entre le roi, le peuple et le territoire, la naturalité est un véritable leitmotiv de sa production juridique. Elle trouve un prolongement concret dans les Cortes, dont Alphonse X renforce considérablement le rôle.
En guise de protestation, dès 1272, plusieurs nobles de haut parage décident de se « dénaturaliser » et se déclarent vassaux de l'émir de Grenade. Il faudra au roi beaucoup de diplomatie et de largesses pour regagner ces hommes à sa cause. Après 1275, chaque jour apporte son lot de déconvenues. Alphonse X doit faire face aux prétentions de son second fils Sanche qui, fort de l'aura acquise en l'absence de son père, souhaite bouleverser l'ordre de succession en devenant l'héritier du trône en lieu et place de ses neveux, les fils de son frère Ferdinand de la Cerda. Violante, l'épouse d'Alphonse X, quitte le royaume avec les héritiers légitimes et cherche des appuis en Aragon puis en France. Le roi tente à plusieurs reprises de concilier les deux parties. Il fait réécrire les textes juridiques, afin qu'ils soient favorables à Sanche, et propose des compensations à ses petits-enfants, notamment le royaume de Jaén. Le contexte n'est cependant guère favorable à une issue apaisée. L'opposition croissante du clergé castillan, mais aussi la victoire de Pierre III d'Aragon au cours des Vêpres siciliennes en 1282 font définitivement vaciller le pouvoir d'Alphonse X. Pierre III n'a pas seulement défait les troupes françaises de Charles Ier d'Anjou qui régnait sur l'île depuis 1266, mais, en devenant roi de Sicile, il met fin au projet qui sous-tendait toutes les entreprises d'Alphonse X : être reconnu empereur, comme Alphonse VII, par les différents pouvoirs péninsulaires. En avril 1282, au cours des Cortes de Valladolid convoquées par Sanche, et en présence d'une partie de la famille royale, Alphonse X est destitué.
Le roi s'exile alors à Séville, où il vit jusqu'à sa mort, entouré de quelques fidèles. Là, il entreprend la révision d'une partie de ses oeuvres et compose ses tout derniers écrits. Il commande notamment une ultime réécriture des Siete Partidas, que l'on connaît sous le nom de Setenario, et qui constitue, selon sa volonté, à la fois un « trésor », un « miroir » et un « enseignement ». Ce texte inachevé synthétise l'ensemble des savoirs auxquels il s'est intéressé. Le roi sage meurt le 4 avril 1284 après avoir laissé deux testaments dans lesquels il maudit son fils, le futur Sanche IV. Cette malédiction pesa lourdement sur la légitimité du lignage castillan jusqu'à l'avènement d'Henri II en 1369.
De la légende noire à l'image pieuse
Il faut attendre Charles V, autre roi « sage », qui disposait de certaines oeuvres d'astronomie alphonsine dans sa bibliothèque2, voire François Ier, dans le contexte bien différent de la Renaissance, pour trouver en France un équivalent à la politique culturelle menée par Alphonse X.
Dans l'histoire espagnole, Alphonse X reste une figure ambiguë. Sa postérité oscille entre la vision d'un roi blasphémateur et l'image pieuse d'un souverain progressiste ayant laissé à la Castille un héritage intellectuel unique. La réputation de blasphémateur du roi vient d'un récit qui circula à la toute fin de sa vie, au moment de la rébellion de son fils Sanche, mis en forme dans la Chronique générale de 1344, compilée par Pedro Alfonso de Barcelos, fils du roi Denis Ier de Portugal et arrière-petit-fils d'Alphonse X. Selon ce récit, le roi, entouré de quelques nobles, aurait dit que, s'il avait été présent avec Dieu au commencement du monde, il l'aurait mieux ordonné. Il n'est pas certain que le souverain ait prononcé ces paroles. Sans doute faut-il voir dans ce récit une tentative politique pour ternir son image tout en dénonçant son goût pour les sciences arabes. Cette légende a néanmoins connu un grand succès. Elle a perduré dans les chroniques castillanes, discréditant durablement le lignage du roi.
Au cours des XIVe et XVe siècles les chroniqueurs ajoutent à la légende des épisodes de songes et de visions ; ils en multiplient les témoins et les acteurs. Le récit acquiert une épaisseur nouvelle, qui contribue sans doute à sa fortune. Au XVIe siècle, il inspire au jésuite Juan de Mariana un jugement qui est resté dans les mémoires : « Il contemplait le ciel et observait les étoiles, mais dans le même temps, il perdit la terre et le royaume. » Cette vision d'Alphonse X s'est imposée en Europe comme en Amérique. Dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes Fontenelle rappelle encore qu'« un roi de Castille, grand mathématicien, mais apparemment peu dévot, disait que si Dieu l'eût appelé à son conseil, quand il fit le monde, il lui eût donné de bons avis ».
Parallèlement à cette vision sulfureuse, Alphonse X jouit d'une grande aura intellectuelle. A sa mort, il laisse un corpus monumental quoique inachevé. Ses textes sont copiés, imités et diffusés des siècles durant. Ses chroniques constituent un modèle par rapport auquel tous les chroniqueurs postérieurs sont amenés à se définir. Les Siete Partidas, son grand code de lois, sont rééditées et promulguées jusqu'au XIXe siècle, en particulier dans des contextes de crise, en Espagne comme en Amérique latine3. Elles ont servi de source à la Constitution espagnole de 1978, notamment en ce qui concerne l'ordre de succession au trône. Dans le domaine scientifique, les Tables alphonsines ont été traduites, glosées et utilisées un peu partout en Europe. De réputation internationale, l'ouvrage figurait dans la bibliothèque de Copernic. Enfin, sa poésie mariale, mise en musique, fait l'objet de commémorations liturgiques dans quelques cathédrales espagnoles.
Au XVIIIe siècle le travail des sociétés savantes et des académies royales, ainsi que l'entreprise d'inventaire des fonds nationaux menée par la Comisión de Archivos, permettent de prendre la mesure des apports réels d'Alphonse X à l'histoire intellectuelle hispanique. On redécouvre le roi sage, lui prêtant alors l'invention de la langue castillane, qu'il a certes fixée en grande partie - en l'érigeant en langue de culture au détriment du latin - mais dont il n'est pas le premier usager dans la documentation officielle du royaume.
La liste des oeuvres qui lui sont attribuées s'allonge. Alphonse X devient une sorte d'image pieuse, incarnation d'un âge d'or de la pensée espagnole, une « gloire de la nation ». Il fait partie de la galerie de figures médiévales qui, avec le Cid ou les Rois Catholiques, ont nourri l'imaginaire nationaliste du franquisme. Dès 1939 le régime crée l'ordre d'Alphonse X le Sage, une décoration destinée à récompenser l'excellence dans le domaine de la science, de la culture et de l'éducation. Réformé en 1988, cet ordre existe toujours aujourd'hui ; le roi Philippe VI en est le grand maître. Une statue d'Alphonse X, que l'on doit au sculpteur José Alcoverro Amorós, orne les marches de la Bibliothèque nationale d'Espagne depuis 1892, aux côtés de Cervantès, Juan Luis Vives ou Isidore de Séville.
Les études sur Alphonse X se sont grandement développées au cours du XXe siècle. Le roi est devenu une figure à épithètes (l'Historien, le Magicien, l'Astrologue), au risque de brouiller plus encore l'abord de cette personnalité hors du commun. Sa production, ses sources, son mécénat artistique, son iconographie, ses héritiers : autant de sujets de recherche féconds. Parmi ce mare magnum d'études, on retiendra les liens que le souverain entretient avec quelques figures remarquables du Moyen Age. Alphonse X est lié à Saint Louis, fils de sa grand-tante Blanche de Castille, qui lui fit don de quelques ouvrages rares dont la somptueuse Bible de Saint Louis, conservée dans la chapelle royale de Tolède. Ces oeuvres figurent dans son testament. On sait également qu'il reçut à sa cour Brunetto Latini, intellectuel florentin et auteur du Livre du Trésor, qui devint le précepteur de Dante. Il a été suggéré que son séjour à la cour de Castille a grandement influencé sa production, et que la consultation de certains écrits, notamment la traduction du Livre de l'échelle de Mahomet promue par Alphonse X, a eu une influence décisive sur la structure et le contenu de la Divine Comédie.
Note
1. Les gibelins sont les partisans de la suprématie de l'empereur germanique sur celle du pape en Italie.
2. Cf. J.-P. Boudet, « Le modèle du roi sage aux XIIIe et XIVe siècles : Salomon, Alphonse X et Charles V », Revue historique n° 647, 2008/3, pp. 545-566.
3. Cf. J. D. Rodríguez-Velasco, « La urgente presencia de las Siete Partidas », La Corónica, 38 : 2, 2010, pp. 99-135.
L'AUTEUR
Professeur d'espagnol, chargé d'enseignement à l'université Toulouse-Jean-Jaurès, Johan Puigdengolas a soutenu en 2019 sa thèse, « Pour une approche de la pensée alphonsine : le cas du "Setenario" (Castille-León, XIIIe siècle) ».
Décryptage
Spécialiste de l'histoire intellectuelle et de la littérature espagnoles du Moyen Age central, Johan Puigdengolas propose ici, à l'occasion des 800 ans de la naissance d'Alphonse X (1252-1284), de revenir sur son parcours singulier. En retraçant la diffusion et la réception de son oeuvre, il montre comment s'est construite l'image du roi de Castille et de León devenu une figure culturelle incontournable de la mémoire nationale espagnole.
À SAVOIR
Des oeuvres lisibles par tous ses sujets
Contrairement à une idée reçue, Alphonse X n'est pas l'inventeur de la langue castillane, même s'il l'érigea en langue officielle et contribua à l'enrichissement de son vocabulaire. Le castillan est la langue de ses oeuvres scientifiques, historiques et juridiques, tandis que le gallego-portugais est réservé à sa production poétique. Cet usage rendait ses oeuvres lisibles par l'ensemble de ses sujets, mais explique la diffusion limitée de ses oeuvres dans l'Europe latine.
MOTS CLÉS
Cortes
Assemblées représentatives convoquées et présidées par le roi, rassemblant délégués des villes du royaume, de la noblesse et du clergé. En Castille, leurs fonctions sont peu à peu restreintes à un rôle fiscal. Le terme « Cortes » désigne encore aujourd'hui le Parlement espagnol.
Mudéjars
Musulmans d'Espagne passés, après la Reconquête, sous l'autorité des chrétiens.
L'extension du royaume de Castille
Alphonse X accède au trône en 1252 dans la phase finale de la Reconquista contre les Almohades. Il a précédemment contribué aux prises de Murcie et de Séville. Sous son règne, seul l'émirat de Grenade, aux mains des Nasrides, reste musulman, mais devient vassal de la Castille en 1248. A partir de 1275, le roi entretient une guerre larvée contre lui.
MOT CLÉ
Reconquista (Reconquête)
Il s'agit des guerres menées par les royaumes chrétiens pour reprendre l'Espagne aux musulmans. Elle prend de l'ampleur avec la prise de Tolède en 1085 et la victoire décisive de Las Navas de Tolosa en 1212. Elle s'achève pratiquement avec la chute de Séville en 1248. Seules Grenade et sa région résistent jusqu'en 1492.
800 ans !
En Espagne, les célébrations pour les 800 ans de la naissance d'Alphonse X sont coordonnées par un conseil spécial depuis la mairie de Tolède. Plusieurs expositions ont ouvert, notamment à Ourense, sur les Cantigas de Santa María. Une autre se tiendra du 18 novembre 2021 au 13 février 2022 à la Bibliothèque nationale d'Espagne à Madrid (où se trouve la statue ci-contre). En France, des colloques sont organisés, notamment en mars 2022, à l'initiative de Carlos Heusch à l'ENS de Lyon sur la littérature juridique alphonsine. L'effervescence s'est accrue depuis la publication du programme de l'agrégation d'espagnol pour 2022-2023 avec « Savoir et pouvoir dans la Castille médiévale : l'entreprise historiographique et juridique du roi Alphonse X (1252-1284) ».
POUR EN SAVOIR PLUS
S. Escurignan, Une genèse pour l'Espagne. Le récit des origines dans la Estoria de España d'Alphonse X le Sage, e-Spania Books, 2021.
E. Fidalgo (dir.), Alfonso X el Sabio. Cronista y protagonista de su tiempo, San Millán de la Cogolla, Cilengua, 2020.
D. Gregorio (dir.), L'Héritage alphonsin, 800 ans après. El legado alfonsí, 800 años después, L'Harmattan, à paraître.
J. D. Rodríguez-Velasco, Dead Voice. Law, Philosophy, and Fiction in the Iberian Middle Ages, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2021.
H. Salvador Martínez, El humanismo medieval y Alfonso X el Sabio, Madrid, Polifemo, 2016.
Trois projets numériques
Estoria de Espanna Digital sur l'édition numérique d'une des grandes chroniques attribuées à Alphonse X blog.bham.ac.uk/estoriadigital
7 Partidas Digital, qui oeuvre à l'édition et au commentaire du corpus juridique alphonsin 7partidas.hypotheses.org
ALFA, qui s'intéresse à l'héritage alphonsin pour l'astronomie européenne alfa.hypotheses.org
L'Atelier des CHERCHEURS : 2. L'« Homo oeconomicus » préhistorique / François Bon in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : L'Atelier des CHERCHEURS : 2. L'« Homo oeconomicus » préhistorique Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : François Bon, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 56-61 Langues : Français (fre) Mots-clés : aliments préhistoire nomade Note de contenu :
Contre des idées reçues, les sociétés préhistoriques ne connaissaient pas la pénurie. Et leurs décisions économiques relèvent autant de facteurs culturels que biologiques.
L'image qui persiste des sociétés préhistoriques est celle d'une économie de survie. Comme si ces cohortes d'hommes et de femmes affamés s'étaient maintenus courageusement en vie, au gré de circonstances qu'il nous semblerait pénible de partager, pour permettre enfin à notre humanité, depuis quelques siècles à peine, de se libérer de cette aliénation et de construire sa route.
Bien sûr, on est prêt à admettre que c'est tout de même un beau succès d'avoir survécu tout au long du Quaternaire à autant de fluctuations climatiques et environnementales, de s'être adapté de la sorte à la traque du gnou, de la gazelle, du renne ou du bison au fil des continents, des steppes et des forêts, des cycles de glaciation. Ce n'est pas rien non plus d'avoir ainsi réussi à peupler l'ensemble de la surface de la Terre - car c'est bien ce que nous devons, îles lointaines exclues, à ces chasseurs-cueilleurs-pêcheurs nomades du Paléolithique, qui puisent leurs racines il y a plus de 3 millions d'années, et qui se sont répandus, vague par vague, sur toute la planète.
Pour expliquer un tel succès, on se plaît à faire appel à une forme de rationalité biologique plus ou moins directement inspirée de l'éthologie. Seuls celles et ceux qui, inconsciemment, auraient opté pour des choix permettant d'optimiser le rendement de la chasse et de la cueillette auraient subsisté. Et il est courant de mettre en équation le rendement énergétique de telle ou telle portion de carcasse animale, à la fois plus charnue et appartenant à une proie après laquelle il aura moins fallu courir, afin d'expliquer pourquoi celles et ceux qui ont choisi de s'en repaître s'en sont mieux sortis que d'autres. En fait, il faut retourner la question : en quoi une économie est-elle vraiment préhistorique ? En d'autres termes, dans quelle mesure ces économies de chasseurs-cueilleurs anciens reposent-elles sur des règles et des fondements qui les rangent dans l'enfance des économies ultérieures ?
Comportements alimentaires
Restreignons un peu notre focale et concentrons-nous sur une division de la préhistoire baptisée Paléolithique supérieur, celui-ci s'étalant entre 40 000 et 10 000 avant le présent. Il s'agit en effet de la toute dernière époque où les chasseurs-cueilleurs régnaient sur la Terre sans partage - avant l'invention du Néolithique et, avec lui, de l'agriculture et de l'élevage, qui peuvent sembler constituer une économie plus intelligible, plus contrôlée en tout cas. Surtout, cette période constitue un temps d'expansion déterminante des populations humaines, due en l'occurrence à Sapiens.
Si l'on se place du point de vue des comportements de subsistance, nous avons affaire là à des sociétés pratiquant une économie de collecte et non de production. Mais cela hypothèque-t-il qu'il ait pu exister une véritable anthropologie des comportements alimentaires ? Toutes les études consacrées aux pratiques de chasse soulignent l'existence de choix qui, pour féconds qu'ils aient pu être en termes de subsistance, traduisent aussi un monde de valeurs vis-à-vis du monde animal - et les fresques pariétales inventées à cette époque ne disent pas non plus, à leur manière, autre chose ; les animaux sont autant symbole que chair, et l'on s'en nourrit l'esprit comme le corps.
Par ailleurs, l'économie de ces populations ne se limite naturellement pas à ce dont elles se nourrissaient. Elle intégrait l'ensemble des ressources permettant d'élaborer les objets et équipements dont leurs multiples cultures dictaient l'usage : roches aptes à être taillées, colorants pour s'enduire le corps ou protéger les peaux, os et ivoire que l'on transformerait en instruments ou en bijoux, peaux finement tannées dont on tirerait vêtements et protections, etc.
Bien des façons d'être nomade
Ces sociétés étaient avant tout celles de nomades, et les choix opérés devaient répondre à cette exigence : voyager léger comme maîtriser son itinéraire annuel en fonction des ressources saisonnières. Mais cela pouvait impliquer des choix très différents en matière économique : préférait-on développer des stratégies hautement planifiées ou bien jouer sur une adaptation beaucoup plus souple au gré des circonstances ?
Les deux solutions ont été longuement expérimentées. Ainsi, et pour ne prendre qu'un exemple, s'il a toujours fallu tanner des peaux pour se vêtir et se protéger, et pour cela se doter d'instruments en pierre adéquats que les préhistoriens appellent des grattoirs, certains ont choisi d'y parvenir en fabriquant des objets requérant d'exigeants savoir-faire (de belles lames de silex), à partir de matériaux minutieusement sélectionnés (des silex de haute qualité, dont il fallait connaître les gîtes et y revenir régulièrement) ; la récompense de ces efforts était de disposer d'outils performants et dotés surtout d'une longue durée de vie, car longuement réaffûtables. D'autres au contraire préférèrent des objets plus simples, impliquant beaucoup moins d'efforts et de connaissances, à la fois des matériaux comme des propriétés pour les transformer ; la rançon de ces efforts était de devoir en fabriquer souvent, car ces objets plus rudimentaires duraient peu.
Ces grands choix techno-économiques résonnent à une échelle plus large que la préhistoire. Et, dans le contexte de cette période, ils nous racontent déjà bien des façons d'être nomade, de gérer son équipement dans le temps comme dans l'espace, de choisir de se transmettre plus ou moins de connaissances, d'anticiper ou non sur les besoins prévisibles, d'intégrer telle ou telle étape de collecte de matières premières dans son parcours itinérant, etc. Bref, de fabriquer des sociétés qui n'ont de préhistorique que l'épithète, car elles sont les actrices d'une élaboration économique dans laquelle nous pouvons aisément nous reconnaître, à base de valeurs avec lesquelles nous continuons de dialoguer.
L'AUTEUR
Professeur à l'université Toulouse-Jean-Jaurès, François Bon est spécialiste du Paléolithique supérieur. Il a notamment publié, avec Isabelle Crevecoeur, Sapiens à l'oeil nu (CNRS Éditions, 2019).
Pionnier
Avec son célèbre ouvrage Age de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives (1972 pour l'édition originale anglaise, cf. L'Histoire n°487), l'anthropologue américain Marshall Sahlins (1930-2021) a renversé un lieu commun : loin de l'image de chasseurs-cueilleurs en état de survie précaire, il y démontre que ces derniers ont élaboré des économies leur offrant des ressources amplement suffisantes pour ne pas avoir à consacrer tout leur temps à les acquérir, autant de temps ainsi mis à profit pour bien d'autres activités, à vocation sociale, créatrice, voire proprement de loisir - activités au moins aussi essentielles à la construction des sociétés humaines.
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 56-61[article] L'Atelier des CHERCHEURS : 2. L'« Homo oeconomicus » préhistorique [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / François Bon, Auteur . - 2021 . - p. 56-61.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 56-61
Mots-clés : aliments préhistoire nomade Note de contenu :
Contre des idées reçues, les sociétés préhistoriques ne connaissaient pas la pénurie. Et leurs décisions économiques relèvent autant de facteurs culturels que biologiques.
L'image qui persiste des sociétés préhistoriques est celle d'une économie de survie. Comme si ces cohortes d'hommes et de femmes affamés s'étaient maintenus courageusement en vie, au gré de circonstances qu'il nous semblerait pénible de partager, pour permettre enfin à notre humanité, depuis quelques siècles à peine, de se libérer de cette aliénation et de construire sa route.
Bien sûr, on est prêt à admettre que c'est tout de même un beau succès d'avoir survécu tout au long du Quaternaire à autant de fluctuations climatiques et environnementales, de s'être adapté de la sorte à la traque du gnou, de la gazelle, du renne ou du bison au fil des continents, des steppes et des forêts, des cycles de glaciation. Ce n'est pas rien non plus d'avoir ainsi réussi à peupler l'ensemble de la surface de la Terre - car c'est bien ce que nous devons, îles lointaines exclues, à ces chasseurs-cueilleurs-pêcheurs nomades du Paléolithique, qui puisent leurs racines il y a plus de 3 millions d'années, et qui se sont répandus, vague par vague, sur toute la planète.
Pour expliquer un tel succès, on se plaît à faire appel à une forme de rationalité biologique plus ou moins directement inspirée de l'éthologie. Seuls celles et ceux qui, inconsciemment, auraient opté pour des choix permettant d'optimiser le rendement de la chasse et de la cueillette auraient subsisté. Et il est courant de mettre en équation le rendement énergétique de telle ou telle portion de carcasse animale, à la fois plus charnue et appartenant à une proie après laquelle il aura moins fallu courir, afin d'expliquer pourquoi celles et ceux qui ont choisi de s'en repaître s'en sont mieux sortis que d'autres. En fait, il faut retourner la question : en quoi une économie est-elle vraiment préhistorique ? En d'autres termes, dans quelle mesure ces économies de chasseurs-cueilleurs anciens reposent-elles sur des règles et des fondements qui les rangent dans l'enfance des économies ultérieures ?
Comportements alimentaires
Restreignons un peu notre focale et concentrons-nous sur une division de la préhistoire baptisée Paléolithique supérieur, celui-ci s'étalant entre 40 000 et 10 000 avant le présent. Il s'agit en effet de la toute dernière époque où les chasseurs-cueilleurs régnaient sur la Terre sans partage - avant l'invention du Néolithique et, avec lui, de l'agriculture et de l'élevage, qui peuvent sembler constituer une économie plus intelligible, plus contrôlée en tout cas. Surtout, cette période constitue un temps d'expansion déterminante des populations humaines, due en l'occurrence à Sapiens.
Si l'on se place du point de vue des comportements de subsistance, nous avons affaire là à des sociétés pratiquant une économie de collecte et non de production. Mais cela hypothèque-t-il qu'il ait pu exister une véritable anthropologie des comportements alimentaires ? Toutes les études consacrées aux pratiques de chasse soulignent l'existence de choix qui, pour féconds qu'ils aient pu être en termes de subsistance, traduisent aussi un monde de valeurs vis-à-vis du monde animal - et les fresques pariétales inventées à cette époque ne disent pas non plus, à leur manière, autre chose ; les animaux sont autant symbole que chair, et l'on s'en nourrit l'esprit comme le corps.
Par ailleurs, l'économie de ces populations ne se limite naturellement pas à ce dont elles se nourrissaient. Elle intégrait l'ensemble des ressources permettant d'élaborer les objets et équipements dont leurs multiples cultures dictaient l'usage : roches aptes à être taillées, colorants pour s'enduire le corps ou protéger les peaux, os et ivoire que l'on transformerait en instruments ou en bijoux, peaux finement tannées dont on tirerait vêtements et protections, etc.
Bien des façons d'être nomade
Ces sociétés étaient avant tout celles de nomades, et les choix opérés devaient répondre à cette exigence : voyager léger comme maîtriser son itinéraire annuel en fonction des ressources saisonnières. Mais cela pouvait impliquer des choix très différents en matière économique : préférait-on développer des stratégies hautement planifiées ou bien jouer sur une adaptation beaucoup plus souple au gré des circonstances ?
Les deux solutions ont été longuement expérimentées. Ainsi, et pour ne prendre qu'un exemple, s'il a toujours fallu tanner des peaux pour se vêtir et se protéger, et pour cela se doter d'instruments en pierre adéquats que les préhistoriens appellent des grattoirs, certains ont choisi d'y parvenir en fabriquant des objets requérant d'exigeants savoir-faire (de belles lames de silex), à partir de matériaux minutieusement sélectionnés (des silex de haute qualité, dont il fallait connaître les gîtes et y revenir régulièrement) ; la récompense de ces efforts était de disposer d'outils performants et dotés surtout d'une longue durée de vie, car longuement réaffûtables. D'autres au contraire préférèrent des objets plus simples, impliquant beaucoup moins d'efforts et de connaissances, à la fois des matériaux comme des propriétés pour les transformer ; la rançon de ces efforts était de devoir en fabriquer souvent, car ces objets plus rudimentaires duraient peu.
Ces grands choix techno-économiques résonnent à une échelle plus large que la préhistoire. Et, dans le contexte de cette période, ils nous racontent déjà bien des façons d'être nomade, de gérer son équipement dans le temps comme dans l'espace, de choisir de se transmettre plus ou moins de connaissances, d'anticiper ou non sur les besoins prévisibles, d'intégrer telle ou telle étape de collecte de matières premières dans son parcours itinérant, etc. Bref, de fabriquer des sociétés qui n'ont de préhistorique que l'épithète, car elles sont les actrices d'une élaboration économique dans laquelle nous pouvons aisément nous reconnaître, à base de valeurs avec lesquelles nous continuons de dialoguer.
L'AUTEUR
Professeur à l'université Toulouse-Jean-Jaurès, François Bon est spécialiste du Paléolithique supérieur. Il a notamment publié, avec Isabelle Crevecoeur, Sapiens à l'oeil nu (CNRS Éditions, 2019).
Pionnier
Avec son célèbre ouvrage Age de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives (1972 pour l'édition originale anglaise, cf. L'Histoire n°487), l'anthropologue américain Marshall Sahlins (1930-2021) a renversé un lieu commun : loin de l'image de chasseurs-cueilleurs en état de survie précaire, il y démontre que ces derniers ont élaboré des économies leur offrant des ressources amplement suffisantes pour ne pas avoir à consacrer tout leur temps à les acquérir, autant de temps ainsi mis à profit pour bien d'autres activités, à vocation sociale, créatrice, voire proprement de loisir - activités au moins aussi essentielles à la construction des sociétés humaines.
L'Atelier des CHERCHEURS : Les animaux sont-ils des travailleurs comme les autres ? / François Jarrige in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : L'Atelier des CHERCHEURS : Les animaux sont-ils des travailleurs comme les autres ? Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : François Jarrige, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 64-69 Langues : Français (fre) Mots-clés : animaux travailleurs activité Note de contenu : Contre l'image qui identifie l'industrialisation avec le triomphe de la machine, le XIXe siècle fut d'abord celui du travail des hommes... et des animaux. Leur activité fut essentielle à l'essor de la production.
En 1888, alors que les syndicats viennent d'être légalisés et que le travail se transforme à un rythme accéléré, Charles Gide publie un court texte quelque peu provocateur dans La Revue socialiste fondée par Benoît Malon. Il y constate qu'il existe une « classe de travailleurs oubliée » dans les débats de son temps et les projets de réforme sociale : les animaux. L'économiste protestant, nourri des lectures de Fourier, théoricien du solidarisme et de la coopération, propose de considérer les animaux comme des travailleurs (presque) comme les autres, en leur reconnaissant notamment des droits. « Les travailleurs-hommes devraient avoir certains sentiments de confraternité pour les travailleurs-animaux », observe-t-il. Face à ceux qui jugent qu'« il y a bien assez à faire pour les hommes qui souffrent, sans aller s'occuper d'abord des animaux », il répond que « le meilleur moyen de s'exercer à aimer les hommes, c'est enc ...
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 64-69[article] L'Atelier des CHERCHEURS : Les animaux sont-ils des travailleurs comme les autres ? [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / François Jarrige, Auteur . - 2021 . - p. 64-69.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 64-69
Mots-clés : animaux travailleurs activité Note de contenu : Contre l'image qui identifie l'industrialisation avec le triomphe de la machine, le XIXe siècle fut d'abord celui du travail des hommes... et des animaux. Leur activité fut essentielle à l'essor de la production.
En 1888, alors que les syndicats viennent d'être légalisés et que le travail se transforme à un rythme accéléré, Charles Gide publie un court texte quelque peu provocateur dans La Revue socialiste fondée par Benoît Malon. Il y constate qu'il existe une « classe de travailleurs oubliée » dans les débats de son temps et les projets de réforme sociale : les animaux. L'économiste protestant, nourri des lectures de Fourier, théoricien du solidarisme et de la coopération, propose de considérer les animaux comme des travailleurs (presque) comme les autres, en leur reconnaissant notamment des droits. « Les travailleurs-hommes devraient avoir certains sentiments de confraternité pour les travailleurs-animaux », observe-t-il. Face à ceux qui jugent qu'« il y a bien assez à faire pour les hommes qui souffrent, sans aller s'occuper d'abord des animaux », il répond que « le meilleur moyen de s'exercer à aimer les hommes, c'est enc ...
L'Atelier des CHERCHEURS : La révolution du sommeil / A. Roger Ekirch in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : L'Atelier des CHERCHEURS : La révolution du sommeil Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : A. Roger Ekirch, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 70-74 Langues : Français (fre) Mots-clés : sommeil évolution révolution dormir Note de contenu :
Faut-il regretter nos nuits d'antan ? Roger Ekirch montre que, dans le monde occidental, le sommeil était souvent interrompu par une période d'éveil. Tout change au XIXe siècle avec l'âge industriel.
Une grande partie du monde occidental souffre d'une « épidémie d'insomnie » qui ne cesse d'empirer. Alors que la norme idéale serait de sept à neuf heures, la durée moyenne du sommeil en France est ainsi pour la première fois tombée sous le seuil des sept heures depuis que l'on collecte des données scientifiques. D'après une étude de 2017, cette moyenne est de 6 heures 45 minutes, plus d'un tiers de la population française se contentant de moins de six heures. Les habitants de la plupart des pays industrialisés ne font pas mieux. Parallèlement, la qualité du sommeil - car il est plus important de se sentir bien reposé que de dormir longtemps - continue de se dégrader. Il n'est donc pas étonnant que nous nous sentions en majorité plus fatigués au lever qu'au coucher. Le sommeil de mauvaise qualité est également associé à presque toutes les maladies chroniques, sans oublier qu'il provoque des baisses de vigilance et de concentration, tout en accentuant l'irritabilité ...
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 70-74[article] L'Atelier des CHERCHEURS : La révolution du sommeil [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / A. Roger Ekirch, Auteur . - 2021 . - p. 70-74.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 70-74
Mots-clés : sommeil évolution révolution dormir Note de contenu :
Faut-il regretter nos nuits d'antan ? Roger Ekirch montre que, dans le monde occidental, le sommeil était souvent interrompu par une période d'éveil. Tout change au XIXe siècle avec l'âge industriel.
Une grande partie du monde occidental souffre d'une « épidémie d'insomnie » qui ne cesse d'empirer. Alors que la norme idéale serait de sept à neuf heures, la durée moyenne du sommeil en France est ainsi pour la première fois tombée sous le seuil des sept heures depuis que l'on collecte des données scientifiques. D'après une étude de 2017, cette moyenne est de 6 heures 45 minutes, plus d'un tiers de la population française se contentant de moins de six heures. Les habitants de la plupart des pays industrialisés ne font pas mieux. Parallèlement, la qualité du sommeil - car il est plus important de se sentir bien reposé que de dormir longtemps - continue de se dégrader. Il n'est donc pas étonnant que nous nous sentions en majorité plus fatigués au lever qu'au coucher. Le sommeil de mauvaise qualité est également associé à presque toutes les maladies chroniques, sans oublier qu'il provoque des baisses de vigilance et de concentration, tout en accentuant l'irritabilité ...
L'Atelier des CHERCHEURS :Ève au travail / Sylvain Piron in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
[article]
Titre : L'Atelier des CHERCHEURS :Ève au travail Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Sylvain Piron, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p. 76-77 Langues : Français (fre) Mots-clés : image décryptage eve Note de contenu : C'est une étrangeté que l'on ne remarque guère tant elle semble familière. Dans l'iconographie médiévale, après leur expulsion du jardin d'Éden, Ève est généralement représentée en train de filer la laine pendant qu'Adam travaille la terre. Pourtant, à suivre le texte biblique, rien n'imposait d'attribuer cette activité à la femme. D'après le récit de la Genèse la malédiction d'avoir à gagner son pain à la sueur de son front en affrontant une Terre devenue hostile ne s'adresse qu'à l'homme seul. La femme, qui l'a incité à manger le fruit défendu, n'est punie de sa désobéissance que par les douleurs de l'enfantement. Cette innovation visuelle s'inspire d'une légende apocryphe dans laquelle un archange vient secourir le couple déchu en apprenant à Adam à labourer le sol. Quand la scène où l'ange remet au couple des outils apparaît en Angleterre autour de l'An Mil, la femme y est également impliquée. Dès lors Ève fut communément représentée à l'ouvrage, parfois aux lab ...
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 76-77[article] L'Atelier des CHERCHEURS :Ève au travail [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Sylvain Piron, Auteur . - 2021 . - p. 76-77.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p. 76-77
Mots-clés : image décryptage eve Note de contenu : C'est une étrangeté que l'on ne remarque guère tant elle semble familière. Dans l'iconographie médiévale, après leur expulsion du jardin d'Éden, Ève est généralement représentée en train de filer la laine pendant qu'Adam travaille la terre. Pourtant, à suivre le texte biblique, rien n'imposait d'attribuer cette activité à la femme. D'après le récit de la Genèse la malédiction d'avoir à gagner son pain à la sueur de son front en affrontant une Terre devenue hostile ne s'adresse qu'à l'homme seul. La femme, qui l'a incité à manger le fruit défendu, n'est punie de sa désobéissance que par les douleurs de l'enfantement. Cette innovation visuelle s'inspire d'une légende apocryphe dans laquelle un archange vient secourir le couple déchu en apprenant à Adam à labourer le sol. Quand la scène où l'ange remet au couple des outils apparaît en Angleterre autour de l'An Mil, la femme y est également impliquée. Dès lors Ève fut communément représentée à l'ouvrage, parfois aux lab ... Guide des Livres : L'autre Mussolini / Catherine BRICE in L'Histoire, N° 488 (Octobre 2021)
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Titre : Guide des Livres : L'autre Mussolini Type de document : texte imprimé (livres, articles, périodiques) Auteurs : Catherine BRICE, Auteur Année de publication : 2021 Article en page(s) : p.78-79 Langues : Français (fre) Mots-clés : mussolini duce décrypter Maurizio Serra Note de contenu :
Dans une biographie très enlevée, l'académicien Maurizio Serra s'attache à décrypter la personnalité du Duce. Un exercice aussi périlleux que captivant, qui retrace le parcours du dictateur italien jusqu'à son exécution, le 28 avril 1945.
Malgré un titre un peu racoleur, Maurizio Serra, le biographe de D'Annunzio et de Malaparte, élu en 2020 à l'Académie française, propose une lecture à la fois érudite et personnelle du destin de Benito Mussolini. Sans parler de la trilogie à succès M. d'Antonio Scurati (dont le deuxième volume vient de paraître aux Arènes), d'importantes biographies du Duce existent déjà, de Denis Mack Smith à Pierre Milza en passant par Michel Ostenc et, bien sûr, Renzo De Felice : elles ont en commun de poser, in fine, la question du rôle de Mussolini dans la mise en place du régime fasciste qui, durant vingt ans, tenta de forger une Italie virile, totalitaire et impériale. Ici, Maurizio Serra s'intéresse d'abord au personnage, soumettant une analyse psychologique fouillée et des résultats nouveaux, dans un style parfois familier - ainsi, à la page 15, on peut lire : « S'il a pondu toutes sortes de mots d'ordre »... Cette rupture de ton assumée par l'auteur et l'ironie qui irrigue le récit donnent au livre une couleur très originale.
Si le Duce s'est souvent présenté aux Italiens et au monde comme un personnage emporté, sanguin, voire ridicule dans son emphase et ses poses théâtrales, c'est un Mussolini des passions sombres dont Maurizio Serra fait le portrait. Un homme d'une ambition démesurée, froid et calculateur, pouvant cultiver une haine tenace, sans attachement à une idéologie autre que le culte de sa personne, qui se révéla fin stratège au début du Ventennio mais bien piètre homme d'État dans les années conduisant à la guerre et à sa chute. Dès 1919, un rapport de police le décrivait ainsi : « Il est très intelligent, circonspect, calculateur, indifférent à l'argent si ce n'est pour corrompre ; mais également sensuel, émotif, vindicatif, dévoré par l'ambition. Il veut dominer, convaincu de représenter une force essentielle dans le destin de l'Italie, et n'acceptera jamais de jouer les seconds rôles. » Au regard de cette quête mégalomane, le portrait crépusculaire du dictateur durant la république de Salò est particulièrement glaçant et saisissant. Il est certain qu'après les travaux d'Emilio Gentile sur le totalitarisme fasciste, cette interprétation « a-idéologique » fera discuter les spécialistes. De même, l'affirmation selon laquelle Mussolini ne vint à l'antisémitisme en 1938 que par calcul politique, sans s'appuyer sur un corpus doctrinal semblable à celui du nazisme, ne manquera pas de raviver les débats sur ce tournant terrible.
Ses femmes et compagnons
Cet autre Mussolini, débusqué et dessiné avec talent par Maurizio Serra, est crédible. Toutefois, brosser un portrait psychologique aussi précis à presque un siècle de distance est un exercice aussi périlleux que captivant. La grande force du livre réside dans les excellentes galeries de portraits de l'entourage de Mussolini, ainsi que dans le traitement, impeccable et très clair, des étapes de la politique intérieure et internationale du régime. Les chapitres sobrement intitulés « Ses proches », « Ses femmes », « Ses hommes » sont lumineux. Ils débutent par cette affirmation de Mussolini : « Je n'ai jamais eu d'amis dans ma vie. » Et pourtant, le Duce fut entouré. Sa famille et les femmes de sa vie sont traitées de manière subtile, d'Ida Dalser à donna Rachele, en passant par l'incontournable « Claretta » Petacci mais aussi sa fille Edda, dont il fit assassiner le mari, Galeazzo Ciano, à Vérone. Les portraits des hiérarques et des « compagnons » politiques du Duce - Starace, Farinacci, Grandi, Bottai, etc. - sont tout à fait remarquables : l'auteur ne s'arrête pas à leurs seuls rapports avec le Duce, mais les place dans une plus longue durée et de plus vastes réseaux, avec un vrai talent d'écriture, une réelle sensibilité et une perspicacité dans la recherche de leurs ressorts sociaux, sentimentaux, passionnels. On découvre ainsi le personnage étonnant de celui qui fut un des rares complices du Duce, l'ambassadeur du Japon Hidaka Shirokuro, qui le suivit à Salò, ou encore Nicolò Bombacci, un des fondateurs avec Gramsci du Parti communiste d'Italie, en 1921, et qui accompagna ensuite Mussolini jusqu'à la fin.
La deuxième partie, « Ses défis », est sans doute plus classique, mais tout aussi enlevée. La politique intérieure, de la Marche sur Rome jusqu'au Grand Conseil du fascisme du 25 juillet 1943 qui destitua Mussolini, y est exposée de manière personnelle, intelligible avec, toujours, une certaine ironie. Sans rentrer dans les débats propres aux historiens, mais en montrant qu'il les connaît bien, Maurizio Serra expose, à la lumière de la personnalité du Duce, les choix, les hésitations, les renoncements et les erreurs du chef du régime, celui qui « a toujours raison ».
Les liens avec l'institution monarchique et Victor-Emmanuel III sont décrits avec finesse, entre relations personnelles et enjeux de pouvoir. Enfin, de la politique étrangère fasciste, on retiendra l'aventure coloniale du régime dépeinte sans complaisance. C'est peut-être dans la troisième partie, « La faillite », que le lecteur découvrira vraiment un autre Mussolini, celui de la défaite, de la résignation, de l'indifférence, mais aussi de l'inhumanité. Que ce soit dans sa conduite erratique de la guerre, ou encore son attitude lors de sa destitution voulue par le roi, là encore, on se laisse guider avec bonheur malgré la complexité des problèmes abordés. Enfin, la période de la guerre civile italienne et de la république de Salò, de ses exactions, puis la fin du Duce, des hiérarques et de « Claretta » Petacci - qui n'avait jamais voulu l'abandonner - font l'objet d'un récit subtil, mesuré, incarné. L'exécution du 28 avril 1945, près de Dongo, puis l'exposition obscène des corps piazzale Loreto, à Milan, sont relatés sans concession ni pour les victimes, ni pour les résistants qui les exécutèrent et sans esquiver les controverses encore vives sur lesquelles l'auteur fait le point.
Cet ouvrage, servi par des bonheurs d'écriture qui le rendent passionnant, livre une vision incarnée du fascisme et de son Duce, dont on pourra certes discuter mais qui, toujours, tient compte des débats et des connaissances les plus récentes.
Mot clé :
Livre
Professeure à l'université Paris-Est-Créteil
Le Mystère Mussolini, Maurizio Serra, Perrin, 2021, 500 p., 25 E.
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p.78-79[article] Guide des Livres : L'autre Mussolini [texte imprimé (livres, articles, périodiques)] / Catherine BRICE, Auteur . - 2021 . - p.78-79.
Langues : Français (fre)
in L'Histoire > N° 488 (Octobre 2021) . - p.78-79
Mots-clés : mussolini duce décrypter Maurizio Serra Note de contenu :
Dans une biographie très enlevée, l'académicien Maurizio Serra s'attache à décrypter la personnalité du Duce. Un exercice aussi périlleux que captivant, qui retrace le parcours du dictateur italien jusqu'à son exécution, le 28 avril 1945.
Malgré un titre un peu racoleur, Maurizio Serra, le biographe de D'Annunzio et de Malaparte, élu en 2020 à l'Académie française, propose une lecture à la fois érudite et personnelle du destin de Benito Mussolini. Sans parler de la trilogie à succès M. d'Antonio Scurati (dont le deuxième volume vient de paraître aux Arènes), d'importantes biographies du Duce existent déjà, de Denis Mack Smith à Pierre Milza en passant par Michel Ostenc et, bien sûr, Renzo De Felice : elles ont en commun de poser, in fine, la question du rôle de Mussolini dans la mise en place du régime fasciste qui, durant vingt ans, tenta de forger une Italie virile, totalitaire et impériale. Ici, Maurizio Serra s'intéresse d'abord au personnage, soumettant une analyse psychologique fouillée et des résultats nouveaux, dans un style parfois familier - ainsi, à la page 15, on peut lire : « S'il a pondu toutes sortes de mots d'ordre »... Cette rupture de ton assumée par l'auteur et l'ironie qui irrigue le récit donnent au livre une couleur très originale.
Si le Duce s'est souvent présenté aux Italiens et au monde comme un personnage emporté, sanguin, voire ridicule dans son emphase et ses poses théâtrales, c'est un Mussolini des passions sombres dont Maurizio Serra fait le portrait. Un homme d'une ambition démesurée, froid et calculateur, pouvant cultiver une haine tenace, sans attachement à une idéologie autre que le culte de sa personne, qui se révéla fin stratège au début du Ventennio mais bien piètre homme d'État dans les années conduisant à la guerre et à sa chute. Dès 1919, un rapport de police le décrivait ainsi : « Il est très intelligent, circonspect, calculateur, indifférent à l'argent si ce n'est pour corrompre ; mais également sensuel, émotif, vindicatif, dévoré par l'ambition. Il veut dominer, convaincu de représenter une force essentielle dans le destin de l'Italie, et n'acceptera jamais de jouer les seconds rôles. » Au regard de cette quête mégalomane, le portrait crépusculaire du dictateur durant la république de Salò est particulièrement glaçant et saisissant. Il est certain qu'après les travaux d'Emilio Gentile sur le totalitarisme fasciste, cette interprétation « a-idéologique » fera discuter les spécialistes. De même, l'affirmation selon laquelle Mussolini ne vint à l'antisémitisme en 1938 que par calcul politique, sans s'appuyer sur un corpus doctrinal semblable à celui du nazisme, ne manquera pas de raviver les débats sur ce tournant terrible.
Ses femmes et compagnons
Cet autre Mussolini, débusqué et dessiné avec talent par Maurizio Serra, est crédible. Toutefois, brosser un portrait psychologique aussi précis à presque un siècle de distance est un exercice aussi périlleux que captivant. La grande force du livre réside dans les excellentes galeries de portraits de l'entourage de Mussolini, ainsi que dans le traitement, impeccable et très clair, des étapes de la politique intérieure et internationale du régime. Les chapitres sobrement intitulés « Ses proches », « Ses femmes », « Ses hommes » sont lumineux. Ils débutent par cette affirmation de Mussolini : « Je n'ai jamais eu d'amis dans ma vie. » Et pourtant, le Duce fut entouré. Sa famille et les femmes de sa vie sont traitées de manière subtile, d'Ida Dalser à donna Rachele, en passant par l'incontournable « Claretta » Petacci mais aussi sa fille Edda, dont il fit assassiner le mari, Galeazzo Ciano, à Vérone. Les portraits des hiérarques et des « compagnons » politiques du Duce - Starace, Farinacci, Grandi, Bottai, etc. - sont tout à fait remarquables : l'auteur ne s'arrête pas à leurs seuls rapports avec le Duce, mais les place dans une plus longue durée et de plus vastes réseaux, avec un vrai talent d'écriture, une réelle sensibilité et une perspicacité dans la recherche de leurs ressorts sociaux, sentimentaux, passionnels. On découvre ainsi le personnage étonnant de celui qui fut un des rares complices du Duce, l'ambassadeur du Japon Hidaka Shirokuro, qui le suivit à Salò, ou encore Nicolò Bombacci, un des fondateurs avec Gramsci du Parti communiste d'Italie, en 1921, et qui accompagna ensuite Mussolini jusqu'à la fin.
La deuxième partie, « Ses défis », est sans doute plus classique, mais tout aussi enlevée. La politique intérieure, de la Marche sur Rome jusqu'au Grand Conseil du fascisme du 25 juillet 1943 qui destitua Mussolini, y est exposée de manière personnelle, intelligible avec, toujours, une certaine ironie. Sans rentrer dans les débats propres aux historiens, mais en montrant qu'il les connaît bien, Maurizio Serra expose, à la lumière de la personnalité du Duce, les choix, les hésitations, les renoncements et les erreurs du chef du régime, celui qui « a toujours raison ».
Les liens avec l'institution monarchique et Victor-Emmanuel III sont décrits avec finesse, entre relations personnelles et enjeux de pouvoir. Enfin, de la politique étrangère fasciste, on retiendra l'aventure coloniale du régime dépeinte sans complaisance. C'est peut-être dans la troisième partie, « La faillite », que le lecteur découvrira vraiment un autre Mussolini, celui de la défaite, de la résignation, de l'indifférence, mais aussi de l'inhumanité. Que ce soit dans sa conduite erratique de la guerre, ou encore son attitude lors de sa destitution voulue par le roi, là encore, on se laisse guider avec bonheur malgré la complexité des problèmes abordés. Enfin, la période de la guerre civile italienne et de la république de Salò, de ses exactions, puis la fin du Duce, des hiérarques et de « Claretta » Petacci - qui n'avait jamais voulu l'abandonner - font l'objet d'un récit subtil, mesuré, incarné. L'exécution du 28 avril 1945, près de Dongo, puis l'exposition obscène des corps piazzale Loreto, à Milan, sont relatés sans concession ni pour les victimes, ni pour les résistants qui les exécutèrent et sans esquiver les controverses encore vives sur lesquelles l'auteur fait le point.
Cet ouvrage, servi par des bonheurs d'écriture qui le rendent passionnant, livre une vision incarnée du fascisme et de son Duce, dont on pourra certes discuter mais qui, toujours, tient compte des débats et des connaissances les plus récentes.
Mot clé :
Livre
Professeure à l'université Paris-Est-Créteil
Le Mystère Mussolini, Maurizio Serra, Perrin, 2021, 500 p., 25 E.




