| Titre : | Prévenir l'isolement des personnes âgées : Voisiner au grand âge | | Type de document : | Livres, articles, périodiques | | Auteurs : | Dominique Argoud, Auteur ; Françoise Le Borgne-Uguen, Auteur | | Editeur : | Paris : Dunod | | Année de publication : | 2004 | | Collection : | Action sociale (Paris. 1997), ISSN 1284-6643 | | Importance : | 180 p. | | ISBN/ISSN/EAN : | 978-2-10-007462-4 | | Note générale : | ’ouvrage dirigé par Dominique Argoud sur les phénomènes de voisinage invite à renouveler en profondeur l’approche des actions menées en faveur des personnes âgées. En effet, l’étude des services sociaux et médicaux, dûment repérables dans le champ des institutions médicosociales, a mobilisé jusqu’à présent l’essentiel des travaux d’évaluation. Ici il ne s’agit plus d’élaborer ni d’analyser la pertinence de nouveaux services mais de prendre en compte des réalités beaucoup plus diffuses et pourtant essentielles pour la vie quotidienne d’une personne vieillissante, comme le fait de vivre dans un quartier, dans un réseau, dans un ensemble de relations sociales, vivaces ou non. C’est donc tout un champ de l’existence qui est appréhendé sans correspondance, pour l’instant, avec des actions publiques. C’est là que résident l’originalité et la fécondité d’un tel travail.
En proposant une nouvelle manière de comprendre le vieillissement, les auteurs déplacent le regard des professionnels en le recentrant sur les expériences les plus immédiates du vieillir. Un patient travail d’écoutes de situations, retranscrites ici avec soin jusque dans leurs expressions les plus insolites, pose les bases d’une nouvelle approche. Elle consiste moins à évaluer ce que les tiers peuvent apporter aux personnes âgées que ce que ces dernières vivent déjà dans la complexité d’une vie de ressources et de manques mêlés. Les professionnels qui recherchent l’écoute avant l’action ont reconnu et apprécié dans cet ouvrage les paroles qu’ils entendent chaque jour, des paroles qui posent plus l’énigme d’une existence que ses solutions, mais des paroles qui recèlent le secret d’un devenir choisi et subi, douloureux et humain. Avant l’intervention avec des moyens plus ou moins performants, il y a tout ce travail de prise en compte d’une réalité temporelle dans laquelle les personnes s’organisent tant bien que mal, survivent au jour le jour au prix d’arrangements fragiles. Autant d’aspects difficilement quantifiables, encore plus difficilement formulables en termes de politique officielle de la vieillesse. Pourtant la vie est là avec ses paradoxes, d’autant plus importants qu’elle est ténue. Les auteurs mettent à jour une série de paramètres, autant d’outils d’analyse qui permettent d’appréhender cette complexité sans la réduire. Ainsi la réalité du territoire apparaît comme l’une des composantes essentielles du vieillissement : les stratégies de voisinage, les mises à distance, les silences, letravail des regards d’une maison à l’autre, l’intervention des familles dans ce tissu de relations la plupart du temps informelles, les modes d’habitation, les ruptures imposées par les modernisations intempestives, les deuils multiples. Chaque page livre des trésors d’observations rédigées avec un souci de clarté et de méthode qui engendre de nouvelles observations, mais surtout qui provoque de nouvelles attitudes professionnelles.
On peut regretter évidemment une définition insuffisante du terme de « prévention » qui n’apparaît guère que dans le titre. Le lecteur peut croire à une lutte sans discernement contre l’isolement, alors qu’il s’agit, comme les auteurs le montrent sans cesse, de se garder des slogans mobilisateurs comme « plus jamais seul », dont la simplicité masque la réalité humaine à l’œuvre. La distinction énoncée dès l’introduction entre solitude choisie et isolement subi dit bien le soin avec lequel il faut approcher cette dimension de la vie où s’exprime toute la complexité d’une existence travaillée par des contradictions fondamentales. De nombreuses personnes interrogées disent leur besoin d’être seules et il serait criminel de vouloir les contraindre à toujours vivre en groupe ou sous le contrôle d’une relation professionnelle, familiale, amicale. Comment prévenir ce besoin vital de se retrouver dans le calme d’une solitude régénérante qui va pourtant de pair avec cet autre besoin tout aussi vital de relation ? L’un des grands mérites de l’ouvrage est de ne jamais tomber dans une simplification qui donnerait bonne conscience à bon compte en proposant seulement des services réparateurs, effaçant ce que notre société se refuse à considérer comme étant de l’ordre d’une existence tragique.
Aussi est-il sans doute difficile de prévenir cette solitude, d’aller à sa rencontre, d’entendre la souffrance qu’elle cache, d’entendre cette contradiction qui exige d’abord d’être respectée avant d’être manipulée. Il y a un tel écart entre le sens commun des actions publiques et la finesse des approches proposées par les auteurs qu’il demeure nécessaire de réagir contre des mesures technocratiques qui ne manquent pas d’apparaître comme des recours faciles. Le vieillissement est tellement complexe, contradictoire dans son combat entre la vie et la mort, dans ce besoin conjoint de solitude et de communion. La réalité quotidienne des vieux est d’abord dans ce silence, dans cette solitude dont notre société manque cruellement ; elle s’efforce plutôt avec beaucoup d’énergies factices à noyer ces réalités dans le bruit et l’activisme. Le livre s’érige en témoin des réalités du vieillissement et non en solution miracle, et il faut entendre cette prévention comme une éducation qui propose de regarder en face, avec maturité, non le simplisme d’une solution mais les exigences d’une vie qui se fait et se défait à la fois.
L’un des signes de la pertinence de cette nouvelle approche est la convergence de vues de quatre équipes de chercheurs à Marseille, à Créteil, à Toulouse et à Brest. Les rapports rédigés par chacune de ces équipes, à l’instigation de la Fondation de France, constituent la matière de l’ouvrage. C’est dire l’intense travail d’enquête qui a été mené sur le terrain par au moins seize chercheurs dont il faudrait citer les noms ici pour honorer la performance d’un travail cohérent et homogène. On ne réalise pas assez combien les millions de personnes confrontées au vieillissement nécessitent une mobilisation importante pour être perçues et comprises dans l’épaisseur de leurs enjeux humains. Pour renverser une tendance lourde qui consiste à isoler la vieillesse des grands centres d’intérêts de notre modernité, il faut que de nombreux témoins se lèvent et transmettent ce qu’ils entendent et voient du vieillissement tel qu’il est vécu par cette part croissante de la société. Avec ces chercheurs, c’est un plus grand nombre encore d’étudiants qui recueillent patiemment et méthodiquement les traces d’existences dont la méconnaissance constitue la plus grosse incurie de notre époque.
L’ouvrage inaugure une nouvelle génération de publications nourries aux sources mêmes d’une connaissance non plus abstraite, mais de la reconnaissance de ce que vivent effectivement les vieux et de ce qu’ils élaborent discrètement du sens de la vie universelle. Le compte rendu des centaines de rencontres et d’entretiens est déjà un signe de cette prévenance de la solitude des vieux traversée par des relations heureuses ou non. Mais les bonnes intentions ne suffisent pas et il faut de la méthode. Les méthodes universitaires de la recherche balisent ici un chemin difficile. Il y a beaucoup à tirer de ce travail pluri-institutionnel (Université, CNRS, Inserm) pour la définition d’outils d’observation et d’analyse qui pourront servir à d’autres équipes de professionnels engagés dans une démarche de formalisation de leurs pratiques.
Les conclusions de l’ouvrage sont importantes pour reconsidérer un travail social mieux articulé au vécu des personnes. Plus encore, il oblige à prendre en compte dans toutes les analyses la part du sujet vieillissant qui invente sa vieillesse par des gestes, des paroles, des signes qui souvent ne sont pas immédiatement perceptibles. C’est tout le conflit entre les analyses macro et micro, la difficulté d’entendre la parole de chacun quand l’urgence oblige à prendre des mesures collectives. En fait ce travail rappelle la réalité d’une solitude irréductible à toute globalité. Le simple fait de donner la parole à des personnes qui s’expriment chacune pour elle-même est déjà le signe qu’une politique de la vieillesse ne se fera pas sans les vieux, sans cette patiente élaboration de liens tissés au quotidien dans le secret des lieux de vie naturels. Et il faudra accueillir ces liens fragiles, trop souvent défaits, sans que l’on puisse les renouer par enchantement quand un mari est mort, des enfants partis, des voisins absents, une société indifférente. Il faudra entendre cette vie qui n’est pas simple et qui vient remettre en question nos évidences tacites et inhumaines. Dominique Argoud, Simone Pennec et Françoise Leborgne, Jean Mantovani et Philippe Pitaud ont su dévoiler tout un pan de l’existence de personnes qui vieillissent seules et en silence et qui souffrent de n’être entendues ni reconnuse par personne. Le voisinage avec ces vieux passe par la lecture de ce livre.
Par Jean-Paul DEREMBLE, Université Lille 3 | | Langues : | Français (fre) |
Prévenir l'isolement des personnes âgées : Voisiner au grand âge [Livres, articles, périodiques] / Dominique Argoud, Auteur ; Françoise Le Borgne-Uguen, Auteur . - Paris : Dunod, 2004 . - 180 p.. - ( Action sociale (Paris. 1997), ISSN 1284-6643) . ISBN : 978-2-10-007462-4 ’ouvrage dirigé par Dominique Argoud sur les phénomènes de voisinage invite à renouveler en profondeur l’approche des actions menées en faveur des personnes âgées. En effet, l’étude des services sociaux et médicaux, dûment repérables dans le champ des institutions médicosociales, a mobilisé jusqu’à présent l’essentiel des travaux d’évaluation. Ici il ne s’agit plus d’élaborer ni d’analyser la pertinence de nouveaux services mais de prendre en compte des réalités beaucoup plus diffuses et pourtant essentielles pour la vie quotidienne d’une personne vieillissante, comme le fait de vivre dans un quartier, dans un réseau, dans un ensemble de relations sociales, vivaces ou non. C’est donc tout un champ de l’existence qui est appréhendé sans correspondance, pour l’instant, avec des actions publiques. C’est là que résident l’originalité et la fécondité d’un tel travail.
En proposant une nouvelle manière de comprendre le vieillissement, les auteurs déplacent le regard des professionnels en le recentrant sur les expériences les plus immédiates du vieillir. Un patient travail d’écoutes de situations, retranscrites ici avec soin jusque dans leurs expressions les plus insolites, pose les bases d’une nouvelle approche. Elle consiste moins à évaluer ce que les tiers peuvent apporter aux personnes âgées que ce que ces dernières vivent déjà dans la complexité d’une vie de ressources et de manques mêlés. Les professionnels qui recherchent l’écoute avant l’action ont reconnu et apprécié dans cet ouvrage les paroles qu’ils entendent chaque jour, des paroles qui posent plus l’énigme d’une existence que ses solutions, mais des paroles qui recèlent le secret d’un devenir choisi et subi, douloureux et humain. Avant l’intervention avec des moyens plus ou moins performants, il y a tout ce travail de prise en compte d’une réalité temporelle dans laquelle les personnes s’organisent tant bien que mal, survivent au jour le jour au prix d’arrangements fragiles. Autant d’aspects difficilement quantifiables, encore plus difficilement formulables en termes de politique officielle de la vieillesse. Pourtant la vie est là avec ses paradoxes, d’autant plus importants qu’elle est ténue. Les auteurs mettent à jour une série de paramètres, autant d’outils d’analyse qui permettent d’appréhender cette complexité sans la réduire. Ainsi la réalité du territoire apparaît comme l’une des composantes essentielles du vieillissement : les stratégies de voisinage, les mises à distance, les silences, letravail des regards d’une maison à l’autre, l’intervention des familles dans ce tissu de relations la plupart du temps informelles, les modes d’habitation, les ruptures imposées par les modernisations intempestives, les deuils multiples. Chaque page livre des trésors d’observations rédigées avec un souci de clarté et de méthode qui engendre de nouvelles observations, mais surtout qui provoque de nouvelles attitudes professionnelles.
On peut regretter évidemment une définition insuffisante du terme de « prévention » qui n’apparaît guère que dans le titre. Le lecteur peut croire à une lutte sans discernement contre l’isolement, alors qu’il s’agit, comme les auteurs le montrent sans cesse, de se garder des slogans mobilisateurs comme « plus jamais seul », dont la simplicité masque la réalité humaine à l’œuvre. La distinction énoncée dès l’introduction entre solitude choisie et isolement subi dit bien le soin avec lequel il faut approcher cette dimension de la vie où s’exprime toute la complexité d’une existence travaillée par des contradictions fondamentales. De nombreuses personnes interrogées disent leur besoin d’être seules et il serait criminel de vouloir les contraindre à toujours vivre en groupe ou sous le contrôle d’une relation professionnelle, familiale, amicale. Comment prévenir ce besoin vital de se retrouver dans le calme d’une solitude régénérante qui va pourtant de pair avec cet autre besoin tout aussi vital de relation ? L’un des grands mérites de l’ouvrage est de ne jamais tomber dans une simplification qui donnerait bonne conscience à bon compte en proposant seulement des services réparateurs, effaçant ce que notre société se refuse à considérer comme étant de l’ordre d’une existence tragique.
Aussi est-il sans doute difficile de prévenir cette solitude, d’aller à sa rencontre, d’entendre la souffrance qu’elle cache, d’entendre cette contradiction qui exige d’abord d’être respectée avant d’être manipulée. Il y a un tel écart entre le sens commun des actions publiques et la finesse des approches proposées par les auteurs qu’il demeure nécessaire de réagir contre des mesures technocratiques qui ne manquent pas d’apparaître comme des recours faciles. Le vieillissement est tellement complexe, contradictoire dans son combat entre la vie et la mort, dans ce besoin conjoint de solitude et de communion. La réalité quotidienne des vieux est d’abord dans ce silence, dans cette solitude dont notre société manque cruellement ; elle s’efforce plutôt avec beaucoup d’énergies factices à noyer ces réalités dans le bruit et l’activisme. Le livre s’érige en témoin des réalités du vieillissement et non en solution miracle, et il faut entendre cette prévention comme une éducation qui propose de regarder en face, avec maturité, non le simplisme d’une solution mais les exigences d’une vie qui se fait et se défait à la fois.
L’un des signes de la pertinence de cette nouvelle approche est la convergence de vues de quatre équipes de chercheurs à Marseille, à Créteil, à Toulouse et à Brest. Les rapports rédigés par chacune de ces équipes, à l’instigation de la Fondation de France, constituent la matière de l’ouvrage. C’est dire l’intense travail d’enquête qui a été mené sur le terrain par au moins seize chercheurs dont il faudrait citer les noms ici pour honorer la performance d’un travail cohérent et homogène. On ne réalise pas assez combien les millions de personnes confrontées au vieillissement nécessitent une mobilisation importante pour être perçues et comprises dans l’épaisseur de leurs enjeux humains. Pour renverser une tendance lourde qui consiste à isoler la vieillesse des grands centres d’intérêts de notre modernité, il faut que de nombreux témoins se lèvent et transmettent ce qu’ils entendent et voient du vieillissement tel qu’il est vécu par cette part croissante de la société. Avec ces chercheurs, c’est un plus grand nombre encore d’étudiants qui recueillent patiemment et méthodiquement les traces d’existences dont la méconnaissance constitue la plus grosse incurie de notre époque.
L’ouvrage inaugure une nouvelle génération de publications nourries aux sources mêmes d’une connaissance non plus abstraite, mais de la reconnaissance de ce que vivent effectivement les vieux et de ce qu’ils élaborent discrètement du sens de la vie universelle. Le compte rendu des centaines de rencontres et d’entretiens est déjà un signe de cette prévenance de la solitude des vieux traversée par des relations heureuses ou non. Mais les bonnes intentions ne suffisent pas et il faut de la méthode. Les méthodes universitaires de la recherche balisent ici un chemin difficile. Il y a beaucoup à tirer de ce travail pluri-institutionnel (Université, CNRS, Inserm) pour la définition d’outils d’observation et d’analyse qui pourront servir à d’autres équipes de professionnels engagés dans une démarche de formalisation de leurs pratiques.
Les conclusions de l’ouvrage sont importantes pour reconsidérer un travail social mieux articulé au vécu des personnes. Plus encore, il oblige à prendre en compte dans toutes les analyses la part du sujet vieillissant qui invente sa vieillesse par des gestes, des paroles, des signes qui souvent ne sont pas immédiatement perceptibles. C’est tout le conflit entre les analyses macro et micro, la difficulté d’entendre la parole de chacun quand l’urgence oblige à prendre des mesures collectives. En fait ce travail rappelle la réalité d’une solitude irréductible à toute globalité. Le simple fait de donner la parole à des personnes qui s’expriment chacune pour elle-même est déjà le signe qu’une politique de la vieillesse ne se fera pas sans les vieux, sans cette patiente élaboration de liens tissés au quotidien dans le secret des lieux de vie naturels. Et il faudra accueillir ces liens fragiles, trop souvent défaits, sans que l’on puisse les renouer par enchantement quand un mari est mort, des enfants partis, des voisins absents, une société indifférente. Il faudra entendre cette vie qui n’est pas simple et qui vient remettre en question nos évidences tacites et inhumaines. Dominique Argoud, Simone Pennec et Françoise Leborgne, Jean Mantovani et Philippe Pitaud ont su dévoiler tout un pan de l’existence de personnes qui vieillissent seules et en silence et qui souffrent de n’être entendues ni reconnuse par personne. Le voisinage avec ces vieux passe par la lecture de ce livre.
Par Jean-Paul DEREMBLE, Université Lille 3 Langues : Français ( fre) |  |